Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

"Sans Solidarité pas de liberté"

· Inprecor n° 270, 18 juillet 1988 · p. 18-22 · 5 478 mots

Arthur Wilkins était le pseudonyme de Zbigniew Kowalewski, dirigeant de Solidarność dans la région de Łódź en 1981 et coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990).

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

étudiantes, commencée le 25 avril 1988, fut la plus importante depuis des années. Seules les manifestations de rue à l'appel

POLOGNE

«Sans Solidarité

pas de liberté»

LA VAGUE DE GREVES OUVRIERES et de protestations de la direction clandestine de Solidarité, du 31 août 1982, la dépassaient du point de vue de leur étendue et de leur Arthur WILKINS, Cyril SMUGA

EST LA PREMIERE FOIS depuis l'étouffement de la révolution polonaise en décembre 1981, que de telles actions ont perduré. Elles furent également marquées par une dynamique revendicative en rapide développement : sur la base des premières revendications immédiates en défense du niveau de vie des travailleurs, des revendications de liberté syndicale sont apparues très rapidement. La lutte pour la légalisation de Solidarité a été rapidement accompagnée par les revendications d'autonomie des universités et de pluralisme politique.

Un mouvement inégal

La grève dans l'entreprise de transports en commun de Bydgoszcz et Inowroclaw, qui donna le signal du mouvement, avait été spontanée - il n'y existe pas de structures de Solidarité, clandestine ou publique - et malgré cela, elle toucha d'emblée la totalité du personnel. Elle s'est achevée le jour même par un succès spectaculaire : 67% d'augmentation du salaire horaire. Le lendemain, 26 avril 1988, la grève qui démarrait dans le combinat sidérurgique "Lénine" n'a pas été non plus le résultat de l'activité d'une des commissions ouvrières de sidérurgistes de Solidarité. Elle a été lancée de sa propre initiative par un seul ouvrier, Andrzej Szewczuwaniec, qui a obtenu immédiatement le soutien de l'ensemble des travailleurs du laminoir-presse. En 24 heures, la grève s'est étendue à toute l'entreprise, touchant la majorité des quelque trente mille ouvriers. Quelques jours plus tard, la jeunesse étudiante de Cracovie s'est mobilisée à son tour au nom de la solidarité avec les sidérurgistes en grève. Les sidérurgistes n'ont cependant pas entraîné dans la lutte aucune autre entreprise de la ville ou de la région. Les initiatives d'élargissement de la grève, notamment au sein des transports en commun de Cracovie, furent infructueuses.

Avec le commencement, le 2 mai, d'une grève avec occupation dans le berceau de Solidarité, le chantier naval "Lénine" de Gdansk le régime comprit que le danger d'un élargissement du mouvement gréviste s'accroissait et décidait de le briser dans son centre principal. Pour la première fois depuis décembre 1981, la police est intervenue contre les grévistes à l'intérieur d'une usine.

L'attaque des ZOMO contre l'aciérie "Lénine" à Nowa-Huta, menée le 5 mai au petit matin, fut d'une très grande brutalité comme en témoignent les blessures infligées aux travailleurs. Pourtant, la répression n'est pas parvenue à briser la résistance des sidérurgistes. Une partie importante des travailleurs poursuivit la grève absentéiste ou "à l'italienne" d'une extraordinaire combativité et détermination. Le travail n'a repris que le 18 mai, lorsque le comité de grève a appelé à arrêter la grève. Elle aura donc duré 22 jours.

La détermination des grévistes du chantier naval de Gdansk était aussi forte, mais à la différence des sidérurgistes, ils ne constituaient dès le début qu'une minorité des travailleurs. Ce n'était pas une grève de masse, mais une grève d'avant-garde, les jeunes ouvriers combatifs (à la fin de la grève ils ne représentaient pas plus de 10% des employés du chantier naval) n'ont pas été suivis par les autres. Les tentatives de faire démarrer la grève dans le port de Gdansk, au chantier naval de réparation de Gdansk et au chantier naval "Commune de Paris" de Gdynia, furent également infructueuses.

Dans certains autres centres industriels du pays, des tentatives d'élargissement de la grève ont eu lieu. La première se produisit le 29 avril dans l'aciérie Stalowa Wola, mais elle ne réussit pas. A partir du 2 mai, et durant toute la semaine, la tension semblait s'accroître. A Wroclaw, il y eu une brève grève à "Dolmel" (usine de matériels électriques) et une plus longue à "Pafawag" (fabrique de wagons). A Szczecin, le Conseil de coordination régional de Solidarité avait appelé le 3 mai à la grève dans toutes les entreprises autour de deux revendications : augmentation des salaires et des prestations sociales proportionnelle à la hausse du coût de la vie, et légalisation de Solidarité. En réponse à cet appel, deux jours plus tard, les travailleurs des dépôts d'autobus de Szczecin-Dabie et de la ville de Police se sont mis en grève, mais celle-ci s'est achevée le jour même - à Dabie par l'intervention de la police. Dans le chantier naval de Szczecin, les initiatives de lutte ont été efficacement torpillées par l'appareil de répression et la maîtrise. Dans les entreprises de Szczecin, où des comités publics de Solidarité existent, les directions d'entreprises ont reçu des rallonges budgétaires pour pouvoir augmenter les salaires. Par ailleurs, ces comités - orientés vers la lutte juridique pour leur enregistrement et non, comme ceux de Stalowa Wola, Ursus et Wroclaw vers l'activité syndicale immédiate - ne se sont pas avérés capables de mobiliser les travailleurs.

Une situation différenciée

De nombreuses structures de Solidarité avaient appelé à la grève pour le lundi 9 mai. Dans la mine de lignite et dans les transports en commun de Belchatow, les grèves prévues pour ce jour furent annulées. Dans la région minière de Rybnik (ROW - en Haute-Silésie) des grèves étaient prévues dans de nombreuses mines et usines, mais finalement, la seule tentative de grève fut celle de la mine "Manifest Lipcowy". La situation dans la fabrique de tracteurs "Ursus" de Varsovie pouvait avoir un impact profond sur le pays ; depuis plusieurs jours le comité public de Solidarité de l'entreprise y préparait la grève. Au moment fatidique, réussit à paralyser l'activité du comité. La grève éclata, mais ne toucha qu'une minorité de travailleurs, environ deux mille ouvriers à son moment culminant, puis ses forces se sont réduites à cent cinquante grévistes. Dans la soirée, les organisateurs décidaient de suspendre la grève. Ce même jour, la direction inter-facultés du mouvement de protestation des étudiants de Cracovie décidait de mettre fin à l'occupation de la cité universitaire et à la grève

Il devint clair que la vague gréviste s'est brisée ce 9 mai. Le lendemain les grévistes du chantier naval de Gdansk s'en sont rendu compte. Lech Walesa les a convaincus de la nécessité de terminer la grève et de quitter le chantier sans en avertir les autorités, sur la base de leur propre décision souveraine. Ils le firent à 20 heures, en évacuant le chantier naval en une colonne compacte.

La conclusion qui s'impose est que la situation durant cette période était différenciée tant entre les entreprises, qu'entre les régions et même au sein de chacune des entreprises, caractérisée souvent par une polarisation des travailleurs entre les

SOLiDARTÉ

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partisans et les opposants à la grève. Comme l'a écrit un des dirigeants de Solidarité de Varsovie, Henryk Wujec, "on voit qu'il s'agit des premiers coups de tonnerre qui annoncent l'orage" (Tygodnik Mazowsze numéro 251, 1988).

La vague des luttes d'avril-mai a également mis en évidence le développement au sein de la classe ouvrière de la résistance envers la réforme économique imposée par le régime.

La "seconde étape" de la réforme économique n'a qu'un but fondamental, trouver les moyens de payer l'incroyable tribut, imposé à l'économie polonaise au nom de la dette extérieure, en modifiant encore au détriment des travailleurs la distribution du revenu national. La nouvelle baisse du salaire réel, causée par les augmentations des prix des biens de première nécessité, par laquelle la "seconde étape" a démarré, n'est pas l'unique moyen de lever ce tribut. Les mécanismes qui permettent aux autorités centrales de diriger la 2222 formation des revenus salariaux dans les entreprises, en sont un autre. Il s'agit en particulier, de diverses formes d'impôt sur les salaires, et notamment de ceux qui sont imposés aux entreprises au titre de la dite "hausse des rémunérations au-delà des normes".

Vers l'unification

Ainsi, les ouvriers qui cherchent à maintenir leur revenu réel n'ont souvent d'autre moyen que d'accepter de prolonger leur journée de travail. Les statistiques officielles font apparaître que les salaires dans l'aciérie "Lénine" de Nowa Huta sont plutôt bons - en moyenne 40 000 zlotys en 1987. Ce que ces statistiques ne disent pas, c'est qu'il ne s'agit là nullement d'un salaire pour 8 heures de travail par jour. L'inspection du travail a affirmé que la journée réelle du travail dans le combinat peut atteindre 16 heures. Il n'est pas surprenant dès lors qu'on y mentionne des cas de mort par épuisement (selon Tygodnik Powszechny, numéro 21, 1988).

De nouvelles formes d'organisation du travail, dites de groupe, aggravent encore ces conditions de travail. L'inspecteur régional du travail de Kielce affirme : "Le travail en groupe est devenu une forme légale d'accroissement du temps de travail (...) Le travailleur, y est (...) intéressé, car ses revenus augmentent, mais pour 12 ou 16 heures de travail par jour. (...) Lors des enquêtes sur les causes des accidents du travail, nous concluons fréquemment à la fatigue du travailleur comme étant l'une des principales causes de la tragédie." (Tygodnik Robotniczy numéro 13, 1988).

En expliquant que leur "confiance dans les réformes promises par le Parti est épuisée" (voir Inprecor numéro 265 du 9 mai 1988), les grévistes de Nowa Huta ont mis les points sur les "".

La réforme économique tend à briser l'unité et la solidarité de la classe ouvrière, à éparpiller sa résistance face aux

À LA MÈRE POLONAISE

POUR AVOIR SURVECU TOUTES LES REFORMES ÉCONOMIQUES modifications draconiennes dans la distribution du revenu national et à enfermer la pression revendicative dans les murs des différentes usines isolées. Certains des plus sincères - ou des plus cyniques -des porte-parole du régime le disent ouvertement. Par exemple, Daniel Passent (Polityka numéro 13, 1988) : "Il ne fait pas de doute que le pluralisme syndical (...) conduirait dans la Pologne à une éruption des revendications, égale sinon supérieure, à celle d'avant l'état de guerre. La situation economique et le sort matériel des gens sont aujourd'hui plus difficiles qu'à la fin des années 70, les ressentiments accumulés plus sérieux, et l'économie est restée étatique. La division se fait toujours entre une société de travailleurs et un Etat d'employeurs. Tant que cette division ne sera pas dépassée par la réforme, une réforme radicale et non partielle comme aujourd'hui, les revendications prendront immédiatement un caractère politique car elles seront adressées au pouvoir. Même si les dirigeants et les experts de tels syndicats étaient non seulement pleins de bonne volonté mais encore plus sages de l'expérience des dernières dix années, je ne peux imaginer une autre attitude de syndicats alternatifs, ils commenceraient à mobiliser l'opinion publique autour de leurs revendications, justes du point de vue des travailleurs, ce qui devrait conduire à une aggravation et non une amélioration de la situation politique. Les syndicats libres (lire : non liés au pouvoir) sont possibles là où le pouvoir n'est pas l'employeur mais l'arbitre. (...)"

En avril et en mai, le régime est parvenu dans de nombreuses entreprises à démobiliser les ouvriers qui étaient entrés en grève ou menaçaient de le faire, en accordant des augmentations de salaires et des compensations parfois importantes. Le comité de grève de Nowa Huta a d'emblée essayé de contrebalancer une telle dynamique. Dès son premier communiqué, il a avancé des revendications en défense du niveau de vie de l'ensemble du monde du travail polonais (voir Inprecor numéro

De cette manière, le comité de grève du combinat métallurgique "Lénine" avait posé des jalons afin d'unifier les protestations et les pressions sociales en un seul mouvement revendicatif. C'est là une des principales conquêtes du mouvement de luttes d'avril-mai 1988. Il faut souligner que le 17 mai, le comité de grève de l'aciérie l'a inscrite dans la plate-forme, base sur laquelle il veut agir après s'être transformé en comité d'organisation de Solidarité dans l'entreprise, agissant à visage

"Nous ne demandons pas grand chose. Nous n'avons besoin de rien d'autre, que de

- disait Jan Gorczak, vice-président du comité de grève du chantier naval de Gdansk, agé de 26 ans (Tygodnik Mazowsze numéro 251, 1988). Ce qui fut le plus significatif dans cette grève, c'était l'inflexibilité de ses participants dans la lutte pour les libertés syndicales, comprises unanimement comme la légalisation de Solidarité. En quittant le 10 mai le chantier naval, les grévistes ont réaffirmé cette conviction: "Les Nowa Huta et nous, du chantier naval de Gdansk, nous avons remporté une victoire qui n'a pas de prix. Après plusieurs années de passivité et de sentiment d'impuissance la société polonaise revit, et avant tout sa jeunesse, qui mieux qu'il y a quelques mois, se rend compte de la nécessité d'entreprendre la lutte pour ses droits (...) Nous n'abandonnons pas la lutte pour Solidarité. La jeune génération des ouvriers et étudiants a ouvert ces derniers jours un nouveau printemps de Solidarité. Nous restons fidèles au mot d'ordre de notre grève: 'Sans Solidarité, il n'y a pas de libertế""'

Une nouvelle génération

La grève du chantier naval a montré que c'est une nouvelle génération qui commence à prendre la tête de cette lutte. Lech Walesa y participait et, Alojzy Szablewski, un ingénieur de 62 ans, était à la tête du comité de grève, mais ceux qui avaient travaillé et milité au sein de Solidarité dans le chantier naval en 1980-1981 pouvaient se compter sur les doigts. Cette grève fut le fait de jeunes ouvriers qui étaient alors adolescents, et pour lesquels Solidarité est avant tout un étendard. "Pour eux, ce n'est pas une lutte pour retrouver les syndicats libres - eux n'en ont jamais encore eu" - écrivait le correspondant de Tygodnik Mazowsze (numéro

Le vétéran de Solidarité de Gdansk. Jacek Merkel, explique de la manière suivante les raisons de leur attitude : "Ces jeunes sont davantage touchés par l'injustice. Quand quelqu'un travaille depuis des années, il a des copains dans la boîte, des relations, alors que ces jeunes qui viennent d'arriver, se heurtent quotidienne-

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ment à l'injustice, voient leur dignité bafouée, se font voler lors de la paye. Ces milliers de petits conflits quotidiens et de témoignages de non-respect des droits des travailleurs, n'existaient pas du temps de Solidarité. L'existence même du syndicat y avait mis fin. Pour eux, un syndicat indépendant dans le sens classique est indispensable, et c'est cela qui explique leur détermination dans la lutte. Pour ces jeunes, ce n'est pas une nouvelle étape de la lutte contre le totalitarisme, mais une lutte pour des droits élémentaires. Le slogan central de la grève - "il n'y a pas de liberté sans Solidarité" signifie pour eux, que tant qu'il n'y a pas Solidarité, il y a injustice." (Lygodnik Mazowsze numéro 251, 1988)

Ouvriers et étudiants ensemble

Après la fin de la grève Szablewski a déclaré : "Nous avons maintenant 800 jeunes gens, qui sont déjà passés par l'université ouvrière, la grève. Ils seront les futurs dirigeants de Solidarité. Avant, nous ne savions pas qui est qui, nous ne connaissions pas les jeunes. Maintenant, dans l'entreprise, l'ambiance sera totalement différente."

Dans la foulée de la vague des grèves ouvrières, l'alliance ouvriers-étudiants, forgée en 1980-1981, a non seulement ressurgi mais s'est affermie. A Cracovie, les manifestations de rue des étudiants sous la bannière de la solidarité avec les grévistes, ont commencé dès le troisième jour de la grève. Les étudiants constituaient encore la grande majorité des dix mille personnes qui ont manifesté le 3 mai à l'initiative de l'Entente régionale des groupes indépendants afin de soutenir la lutte des sidérurgistes et d'appeler à son extension. En réponse à l'attaque brutale des forces de police contre les grévistes, les étudiants de l'Université Jaguellone ont lancé la grève des cours et l'occupation de la cité universitaire. Le mouvement de grève et de protestation a également touché les autres écoles supérieures de Cracovie. La déclaration adoptée par l'assemblée générale des étudiants et enseignants de l'Université Jaguellone le 5 mai, est devenue la plate-forme de ce mouvement. "Dans l'esprit de la solidarité de l'intelligentsia avec les ouvriers, nous exprimons notre soutien sans réserves aux revendications des grévistes de l'aciérie "Lénine" et des autres entreprises et universités du pays. Nous voulons en particulier leur exprimer notre reconnaissance pour avoir l'amélioration de la situation matérielle des travailleurs de la santé et de l'édu-

Nous protestons La position contre l'emploi de la force (socle) n'est envers les ouvriers et les étudiants grévistes (...) Nous exigeons la libération immédiate des personnes arrêtées et réprimées pour leurs opinions. Nous considérons que les fondements permettant de sortir de la crise actuelle sont : un véritable élargissement de la démocratie par l'instauration du pluralisme syndical et politique, la réalisation de véritables réformes structurelles dans l'économie, et la garantie de la pleine autonomie des universités."

Des grèves, meetings et manifestations d'étudiants, en signe de solidarité avec les travailleurs, ont également eu lieu dans diverses autres villes.

L'ampleur de cette mobilisation est un signe de l'importance de la recomposition du mouvement social indépendant et de ses forces les plus actives, liée à l'arrivée sur le devant de la scène d'une nouvelle génération militante. Le premier signal de cette recomposition fut sans nul doute l'apparition du mouvement Liberté et Paix

Wolicki écrit à ce sujet : "Le mouvement Liberté et Paix fut tout d'abord considéré avec beaucoup de méfiance tant par l'aile modérée de Solidarité - car il violait sans gêne le tabou des institutions militaires et de la Sainte alliance avec la puissance orientale, que par les radicaux qui lui reprochaient les contacts avec les pacifistes occidentaux. Aujourd'hui le WiP a partout "bonne presse" : il a utilement élargi la vision du monde des pacifistes occidentaux, et parvient peu à peu à rendre conscients les officiers de Varsovie qu'en réprimant le refus de prêter le serment et l'exigence d'un service de remplacement, ils entrent d'eux-mêmes dans une impasse

(Kultura numéro 5, 1988). Avec la suppression, le 17 juin dernier, des références à l'allégeance à l'armée soviétique du serment du conscrit, ce mouvement a obtenu sa première grande vic-

Les mobilisations étudiantes ont été précédées par un autre symptôme de mobilisation de la jeunesse, le renouveau et le développement de l'activité de l'Association indépendante des étudiants (NZS).

"Solidarité - rapporte Wolicki - avait tout d'abord été surpris par ce succès, ce qui n'a rien d'étonnant, car les organisateurs eux-mêmes ne l'attendaient pas. Début 1988, il est devenu clair même pour les partisans universitaires les plus prudents de l'entente avec le pouvoir, que malgré la poudre aux yeux jetée par ce dernier, sa fameuse démocratisation est un slogan creux (au contraire de la libéralisation qui, bien qu'octroyée, est authentique) (...) En conséquence, lorsque le NZS a avancé sans gêne la revendication de la pleine autonomie de l'enseignede la base ment supérieur - et cela pas correcte. avec le soutien total des jeunes intellectuels et étudiants et celle d'une nouvelle loi sur l'enseignement supérieur, les milieux de Solidarité universitaire ont, mense majorité, offert leur appui aux jeu-

Parmi les symptômes de la recomposition il faut mentionner la constitution en novembre 1987, du Parti socialiste polonais (PPS). Cette première initiative de construction d'un parti ouvrier indépendant - ou, comme le nomment ses militants, du "parti politique des syndicalistes indépendants" - est marquée par une orientation programmatique et stratégique radicale comme en témoignent les Principes d'action jusqu'au congrès statutaire, adoptés par le Conseil général du PPS en février 1988 (voir Inprecor numéro 261).

Les luttes des travailleurs et des étudiants ont porté un coup sérieux aux stratégies qui, durant les mois précédents, commencaient à s'imposer au sein des milieux dirigeants de l'opposition démocratique et de Solidarité. Cela concerne en particulier la stratégie du "pacte anti-crise", élaborée par les ex-conseillers modérés de la direction du syndicat, Bronislaw Geremek, Andrzej Wielowieyski, Ryszard Bugaj et d'autres. Il devait assurer une crédibilité sociale à la réforme économique marchande et un soutien en sa faveur tout en convainquant la société de soumet-

"aux rigueurs de la raison et de l'imagination politique" et de maintenir ses revendications "dans les limites de la sagesse" en échange de concessions démocratiques de la part du régime. Ces concessions impliquaient d'accepter le "pluralisme social".

Le rôle dirigeant du Parti

Bugaj écrit : "Ce terme exprime l'intention de rechercher un ensemble de changements qui puissent être en accord avec le principe du rôle dirigeant du parti, ce dernier étant bien sûr interprété de manière restreinte. On considère en général, que le pluralisme social doit garantir le fonctionnement des syndicats, des autorités locales (ne serait-ce qu'au niveau communal) et de l'opinion publique en dehors du contrôle des autorités du parti et de l'Etat. On admet par contre, que le pluralisme social (contrairement au pluralisme par excellence politique) ne contient pas l'élément-clé de chaque système démocratique : le pluripartisme. La revendication du pluralisme social - comme l'a noté à juste titre Jerzy Holzer - n'est pas l'exigence de la démocratie mais seulement de 'plus de démocratie'" (Tygodnik Powszechny numéro 22,

Daniel Passent, le journaliste de Polityka qui présente le point de vue officieux de l'équipe de Jaruzelski, avait dès le mois de mars 1988 expliqué clairement ce que pense cette équipe d'une telle proposition. "Il faut avoir peu d'estime pour l'adversaire, pour lui proposer un tel pacte (...) Ce qui compte réellement en politique, c'est le pouvoir et la lutte pour lui. Le pouvoir (actuel) n'est pas, il est vrai,

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fort d'un soutien général ni même efficace, mais les néo-compromis et pactes proposés n'aideraient en rien à réaliser les mesures impopulaires du type hausses de prix, blocage des salaires, serrage des ceintures, etc. Il en résulterait un pouvoir circonscrit à la seule milice dispersant les masses révoltées, qui sortiraient dans la rue cette fois en tant que société civile auto-organisée sous les drapeaux des associations et syndicats déjà légaux face auxquels le gouvernement serait impuissant." (Polityka numéro 13, 1988)

Le "pacte anti-crise"

Les "réformateurs radicaux" au sein de l'équipe au pouvoir, avec lesquels les partisans du "pacte anti-crise" voudraient ar-

"néo-compromis" parfaitement conscients qu'ils ne peuvent se laisser tenter. "Qui sait - écrit Passent - si la recette efficace pour guérir l'économie n'est pas celle qui associe le marché libre et une forte police."

Malgré cela, un mois plus tard, devant la grève de Nowa Huta et le danger de son élargissement, le régime a effectué un tournant brusque. Il a considéré que les illusions des partisans du "pacte anti-crise" devaient être employées pour obtenir leur soutien à sa réforme économique, afin de mieux serrer la ceinture des travailleurs. Il escomptait ainsi opposer l'opposition démocratique et une partie des dirigeants de Solidarité, aux travailleurs en grève, parvenir à isoler au sein de l'opposition les milieux qui - tel le PPS - affirment que la seconde étape de la réforme économique est anti-ouvrière et appellent les masses à une lutte revendicative décidée. Commentant le contenu des tracts diffusés par le PPS après l'éclatement de la grève de Nowa Huta, Polityka écrivait que "ce courant porte en lui un danger (..) mortel pour la réforme, sans même parler du danger de déstabilisation politique." Zdzislaw Sadowski, père de la réforme, a tout d'un coup prévenu Wielowieyski, que le projet du "pacte anti-crise" est constructif et peut constituer une base de discussion, y invitant "tous ceux, qui veulent discuter du rapprochement des positions en faveur de la réforme, y compris Walesa comme un des citoyens qui ont un point de vue différent mais veulent discuter et rechercher une entente" (selon les termes du porte-parole du gouvernement Jerzy Urban à sa conférence de presse du 31 mai).

L'éclatement de la grève au chantier naval de Gdansk et le fait que Walesa se soit joint aux grévistes, ont perturbé les plans de l'équipe au pouvoir. réponse à l'offre du vice-Premier ministre, Walesa a prononcé un discours agressif devant l'église Sainte Brigitte de Gdansk (...) Les actes et les mots, tout le comportement de Walesa, ont créé une nouvelle situation (...) Aujourd'hui les négociations sont difficilement imaginables" (Jerzy Urban à sa conférence de presse du

Cela ne veut pas dire cependant que le régime ait abandonné l'idée d'attirer certains milieux de l'opposition dans le piège du "pacte anti-crise". Dans le commentaire de Polityka (numéro 21, 1988) à propos des grèves, on peut lire: "En Pologne il est impossible de ne pas faire des comparaisons historiques, alors de nombreux commentateurs font des rapprochements entre la situation actuelle et celle de 1976. A cette époque, le signal d'alarme, constitué par les grèves locales, a été étouffé par le triomphalisme des meetings et l'abandon de la tentative infructueuse de réformes. Cette victoire sur les stades, nous l'avons payée le prix fort." (Il est question ici des meetings de soutien à Gierek orchestrés en juillet 1976 dans tout le pays pour témoigner de

"quelques hooligans" comme étaient qualifiés les grévistes de Radom et Ursus). Aujourd'hui, la tactique du régime se doit donc d'être différente et il espère voir une lueur d'espoir dans le fait que - comme l'écrit sa presse - "nombre de dirigeants de l'opposition n'ont pas soutenu les grèves, mais y étaient op-

(Zycie Warszawy du 18 mai

Ce n'est cependant qu'une des faces de la médaille. Car au sein d'une partie des dirigeants de l'opposition démocratique, les grèves ont provoqué un recul face à la stratégie du "pacte anti-crise". En décembre 1987, la Commission exécutive régionale (RKW) de Solidarité de Varsovie, s'était prononcée en faveur d'un tel pacte "au nom des raisons supérieures". Elle considérait en même temps qu'il est indispensable que les militants de Solidarité s'engagent dans l'activité des institutions officielles, avant tout dans les institutions locales dites d'autogestion. n'allons pas refuser la participation à l'autogestion locale lorsque le temps des élections viendra" (il s'agissait des élections qui se sont déroulées le 19 juin 1988 et ont été marquées par le plus haut taux d'abstention jamais enregistré en Pologne depuis la guerre). Peu après la fin des grèves récentes, Jan Litynski, avec Jacek Kuron un des principaux artisans de la nouvelle orientation de la direction de Varsovie de Solidarité, appelée "nouvel évolutionnisme", avait admis le fiasco de

L'annonce des réformes

"La réforme est devenue le mot principal de la novlangue, qui ne fait penser qu'aux hausses des prix. Dans cette situation exiger des réformes, cela sonne presque comme une abstraction, devient une Jormule magique, un vœu pieux et une supplique envers le pouvoir pour qu'il change enfin. La réaction du pouvoir envers les grèves est une expérience suffisante, une nouvelle preuve, que cette équipe ne peut et ne veut changer (...) Il y a encore quelques mois, il pouvait sembler rationnel de penser que le pouvoir voulait certains changements. Le sens de la déclaration de la RKW de décembre 1987, qui provoqua de telles discussions, était d'affirmer que pour que ces changements aient un caractère authentique et profond, il faut non seulement prendre part à diverses initiatives, mais aussi en susciter soi-même et organiser autour, un mouvement social. Nous avions surestimé sur ce point les intentions du pouvoir. L'annonce des réformes était une manœuvre ayant pour but justement de se passer de changements. Au lieu de la réforme économique, les hausses des prix ; au lieu d'une loi électorale démocratique, la nomination des candidats ; à la place de l'autogestion locale, tout le pouvoir à l'administration ; au lieu de la liberté d'association, l'arrêt de toute initiative indépendante (...) Recomposition de Solidarité

Pour Rakowski, le pluralisme c'est l'introduction de l'évêque au conseil départemental et du curé au conseil local (...) Mais le sort de la déclaration de la RKW témoigne d'un phénomène bien plus important que la seule, banale en fin de compte, résistance du pouvoir : le refus de l'activité sociale dans les institutions liées d'une manière quelconque à l'appareil d'Etat (...) Même les militants les plus engagés dans cette perspective pensent que leurs efforts en vue d'une amélioration limitée n'ont que de très faibles chances de

Car de toute façon, l'appareil du pouvoir, l'administration et les groupes qui leur sont liés parviendront à tout dé truire, étouffer et dénaturer. Le refus d'y prendre part apparaît comme la seule et unique solution." (Tygodnik Mazowsze numéro 251, 1988)

Il ne fait pas de doute que les grèves d'avril et mai ont mis en marche un large et profond processus de recomposition de Solidarité. C'est ce qu'indique clairement un dirigeant connu du syndicat de Varso-

"A mon avis -écrit-il - nous sommes entrés dans une période très intéressante pour Solidarité. Après la stagnation des dernières années, une brèche s'est ouverte.

C'est, je dirais, la fin de la période du premier Solidarité, celui qui a commencé en août 1980. Car ce mouvement continuera à exister et à se développer, mais autrement. Durant les deux dernières années, au moins depuis l'amnistie de 1986, on sentait une certaine fausseté de l'image de Solidarité. Officiellement, des struc-

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tures existaient, depuis la direction nationale, en passant par les structures régionales, jusqu'aux commissions clandestines d'entreprise, mais cette image cohérente correspondait mal à la réalité.

Une partie des militants disait d'ailleurs que c'est une fiction. Les grèves ont montré ce qu'est réellement Solidarité, ce qui est vivant en son sein et ce qui n'existe pas. Dans les événements de ces clandestines d'entreprise et les structures supérieures n'ont pratiquement joué aucun rôle. De nouveaux militants sont apparus, comme phénomène. Bien que formellement ils ne soient souvent pas membres de Solidarité, ils se sentent liés à l'idée de Solidarité. Ils sont jeunes, radicaux, revendiquent leurs droits sociaux et politiques et ne veulent plus attendre. Les militants des structures - y compris le soussigné - ont été surpris par cette situation. Ils travaillaient à un rythme stabilisé, avaient leurs tâches et les grèves les dérangeaient, brouillaient les habitudes, bousculaient la routine.

Le rôle des jeunes

Par exemple, la grève de Nowa Huta fut au début considérée par les structures officielles de la région comme suspecte et leur attitude envers les organisateurs fut méfiante, car cela ne s'est pas passé comme elles l'avaient planifié (...) Après la dernière vague de grèves, le rôle de la direction de Solidarité et des dirigeants connus sera moindre. Ce qui sera important ne se fera pas à cause de ce qu'ils vont décider ou déclarer. Ils resteront des personnages estimés, jouissant de l'autorité, mais ils passeront dans lhistoire du mouvement plutôt que d'être des réels acteurs des activités. Le processus de la formation de nouvelles élites dans les entreprises a commencé. Le rôle des militants connus devrait être plus éducatif que dirigeant, pour aider ces jeunes gens à entrer au sein du mouvement, créer des passerelles entre les structures actuelles ossifiées et les nouvelles, qui seront créées de bas en

A Nowa Huta, trois dirigeants historiques de la commission ouvrière des sidérurgistes de Solidarité locale - Stanislaw Handzlik, Mieczyslaw Gil et Jan Ciesielski - ont rejoint la grève et furent élus au sein du comité de grève. Mais à sa tête, il y avait un militant neuf. Andrzej Szewczuwaniec n'avait jamais été membre de Solidarité. Il y adhéra après la grève.

"Il ne serait pas bon - écrit Wujec -que les vieux dirigeants tentent de garder coûte que coûte la direction. Une nouvelle génération entre en scène, qui se revendique des mêmes idéaux, mais qui fonde un nouveau mouvement. Il faut leur transmettre peu à peu le bâton." (Tygodnik Mazowsze numéro 251, 1988)

Aux élections locales et régionales, 44% des citoyens - selon les données officielles - ne se sont pas rendus aux urnes, refusant ainsi de légitimer le pouvoir usurréforme économique antiouvrière et sa pseudo-démocratisation. Le régime a admis que dans les principaux centres urbains et industriels, l'abstention a dépassé les 50%, et qu'à Gdansk, elle a atteint 72%. Il est clair que les grèves ouvrières et les mobilisations étudiantes ont largement influé sur un tel résultat.

Ce front du refus de plus en plus massif est encore dans sa très grande majorité

Oil ne voit pas dans la lutte une chance crédible pour l'amélioration du sort des travailleurs et des citoyens. Cependant, le rapport des forces entre ceux qui sont déjà prêts à la lutte et ceux qui hésitent encore, a commencé clairement à se modifier en faveur des premiers. De l'autre côté de la barricade, c'est le contraire qui se passe. De plus en plus clairement des lézardes commencent à apparaître au sein de l'édifice du pouvoir.

A peine quelques mois après la mise en route de la "seconde étape" de la réforme économique, dans laquelle le régime voit sa dernière chance, en son comme l'avoue Polityka (numéro 21, 1988) - "règne la conviction que tout va trop lentement, trop difficilement et en se vidant de son contenu"

Le vote par la Diète des pouvoirs spéciaux au gouvernement, afin de lui permettre d'utiliser des "raccourcis" dans l'instauration de la réforme économique, témoigne que la marge de manœuvre du régime

"Sans eux (les pouvoirs spé ciaux) l'économie finira par se dérégler complètement, provoquant de nouvelles séries de troubles et d'explosions" (Polinuméro 21, 1988). L'aveu que la planche de salut est si fragile, parle de luile 20 juin 1988 front au moins trois de ces schémas bien établis : 1) toute explosion est bénéfique

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