Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PEROU

Grève générale contre la misère

· Inprecor n° 271, 5 septembre 1988 · p. 8-9 · 2 237 mots

Syndicalisme Pérou et Bolivie

de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) élu en avril un ralentissement de l'inflation, à l'inverse de ce qui s'était produit dans les derniers temps du gouvernement de Belaunde Terry (1),

Officiellement, pour les six premiers mois de l'année 1988, la hausse des prix est de 115,3%. Pour le seul mois de juillet, elle est de 30%.

et qui ne comprennent pas ce que signifie une "estimation" constatent simplement qu'elles peuvent acheter de moins en moins de produits un emploi, gagnent 7 000 intis par mois, soit environ 40 dollars (2)

alors que le coût du "panier de base" familial équivaut à 250 dollars.

A cette hausse du coût de la vie et à l'annonce par le gouvernement organisations de travailleurs ont réagi en appelant à la grève générale

PEROU

Grève générale contre la misère

SI LES DEBUTS du gouvernement d'Alan Garcia candidat

1985 comme président de la République avaient montré cette situation n'a pas duré.

Pour l'ensemble de l'année, toutes les estimations prévoient une hausse des prix de l'ordre de 400%, les plus pessimistes vont allègrement jusqu'à 600%.

Les ménagères qui font quotidiennement leur marché de première nécessité. 65% de ceux qui ont la chance d'avoir d'un plan d'austérité à la mi-juin dernier, de nombreuses ies 19 et 20 juillet derniers. Ce mouvement a connu un très large succès.

Hugo BLANCO

EPUIS LE DEBUT DE L'ANNEE,

D les mouvements de grève n'ont pas cessé, touchant des cenleurs. Pour le seul mois de mai, on comptait 132 grèves dans le secteur privé.

En juin, 15 000 ouvriers de la construction cessaient le travail pour deux semaines, suivis par les 18 000 travailleurs des télécommunications et des transports.

Enfin, à la mi-juillet, les mineurs entraient à leur tour en action, exigeant la fin de la répression, des augmentations de salaire et l'abaissement de l'âge de la retraite dans ce secteur où les conditions de travail effroyables ont pour conséquence un taux de mortalité très élevé.

Les produits miniers occupent une place importante dans les exportations péruviennes, c'est pourquoi le gouvernement d'Alan Garcia a dû partiellement céder aux revendications, en proposant notamment un abaissement de l'âge de la retraite, au mois d'août. C'est avec cette ébullition ouvrière en toile de fond que le

Premier ministre Armando Villanueva annonçait, au mois de juin, un plan d'austérité destiné avant tout à faire rentrer le Pérou en grâce auprès du Fonds monétaire international (FMI). Il est bien oublié le des rodomontades d'Alan Garcia temps quand il s'engageait à ne pas céder aux diktats des organismes de crédit internationaux et à ne consacrer que 10% des exportations au paiement de la dette !

Les mesures les plus importantes de ce plan sont les suivantes :

- hausse des produits pétroliers 58%. D'ores et déjà, le ministre de l'Energie et des Mines, Abel Solinas, a prévenu qu'une nouvelle hausse entrerait en vigueur au mois de septembre ;

- augmentation des impôts indirects sur la consommation

- facilités offertes aux investisseurs étrangers. Dans ce cadre, des zones vont être créées dont la totalité de la production sera destinée à l'exportation, et où, bien entendu, les lois fiscales et le code du Travail en vigueur dans le reste du pays, ne s'appliqueront pas. Enfin, la production de ces zones franches ne sera pas soumise au contrôle des prix.

- taux de change préférentiel pour les importations de biens alimentaires et de médicaments. Comme beaucoup de pays du Tiers-monde, le Pérou a favorisé au maximum les cultures d'exportation aux dépens des cultures vivrières. Depuis longtemps, il n'est plus auto-suffisant sur le plan alimentaire.

- Enfin, hausse des salaires de 50% pour le seul secteur public. Quand on regarde les chiffres de l'inflation, on voit rapidement que l'on est loin du compte !

Les 19 et 20 juillet, en réaction à ce plan, la quasi-totalité des organisations ouvrières et populaires appelait à la grève générale.

Le 19 juillet a un sens particulier pour le peuple péruvien. C'est le 19 juillet 1977 qu'eut lieu une grève générale illégale et massive, une grève générale qui était un défi au pouvoir et qui mit fin à la dictature militaire de Francisco Morales Bermudez, ouvrant par là même la période de démocratie toute relative que vit le pays.

Cette année-là, la grève générale, interdite, fit reculer un gouvernement qui pensait durer encore plus de dix ans. Le résultat en fut la convocation d'une Assemblée constituante, la promesse de la convocation d'élections générales, la fin de l'état de siège, et le retour des exilés.

C'est là le type de dates ignorées superbement par la presse internationale qui n'aime que le spectaculaire mais dont se souviennent les travailleurs péruviens, qui gardent la mémoire de leurs luttes collectives.

La grève générale

C'est en mémoire de ce 19 juillet 1977 et encouragé par son succès, qu'il fut appelé cette année à ce mouvement de deux jours.

Appelaient à la grève générale la Confédération générale des travailleurs du Pérou (CGTP), principale centrale ouvrière, et l'Assemblée nationale populaire (ANP) organisme qui réunit, avec la CGTP, la Confédération paysanne du Pérou (CCP), le Syndicat unique des travailleurs de l'enseignement du Pérou (SUTEP), la Centrale inter-sectorielle des travailleurs de l'Etat qui regroupe les employés du secteur public, la Fédération des employés de banque (FEB), la Fédération des étudiants du Pérou (FEP), les vendeurs ambulants, secteur qui grossit constamment dans ce pays où les chômeurs ne reçoivent pas un centime de l'Etat, les habitants des quartiers pauvres, ceux des régions oubliées par l'hyper-centralisme, etc. De plus, la Confédération des travailleurs du Pérou (CTP), centrale syndicale dirigée par l'APRA se joignit au mouvement de même que les chauffeurs-propriétaires appartenant au secteur public à qui leur direction pro-gouvernementale dut laisser la "liberté de se joindre ou pas" au mouvement.

La grève fut un succès dans l'ensemble du pays, malgré l'importante campagne d'opposition du gouvernement et de l'extrême-droite, malgré l'énorme quantité d'argent distribuée par ordre du gouvernement à ceux qui ne se joindraient pas à la grève. Les actions n'ont pas cessé, loin de là, au lendemain de la grève générale. Ainsi, le ler août, les 30 000 employés de la FEB arrêtaient de nouveau le travail,

1) Exclu une première fois du pouvoir par le coup d'Etat du général Velasco Alvarado, Belaunde Terry dirigeant du parti de droite Action populaire (AP) reviendra à la présidence de la République en 1980, après la chute du général Morales qui avait chassé Alvarado en 1975.

2) 1 dollar = 33 intis au change officiel; 75 pour les opérations financières ; 173 au marché parallèle.

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charmasay et les "experts internationaux" voient avec inquiétude s'ouvrir la perspective d'un second semestre qui a de grandes chances d'être "chaud, voire violent, sur le front du travail" (3).

Tout le monde attendait le discours prononcé chaque année par le président de la République devant le Parlement le jour anniversaire de l'indépendance du Pérou, le 28 juillet, principale fête nationale.

L'année dernière, c'est à cette date qu'Alan Garcia avait lancé la bombe politique de l'annonce d'une nationalisation des banques.

Cette nouvelle avait provoqué la rupture des plus importants secteurs du capital avec le gouvernement et la réapparition de l'extrême-droite dirigée cette fois par l'écrivain Mario Vargas Losa (4). Ces secteurs menèrent une telle campagne contre le projet de la présidence qu'il l'obligèrent à faire marche arrière, si bien qu'aujourd'hui il ne reste quasiment plus rien de la nationalisation des banques, et le seul résultat n'en aura été que le renforcement de cette extrême-droite.

Aussi, cette année, les semaines précédant le 28 juillet furent marquées par une campagne intense des secteurs liés au grand capital et de l'extrême-droite politique, exigeant du gouvernement qu'il n'annonce pas de mauvaises surprises.

Le message présidentiel

Pendant le discours, les dirigeants du patronat national étaient réunis dans le local de la Confédération des institutions patronales privées du Pérou (CONFIEP), écoutant ensemble le message télévisé. Quand ce dernier fut terminé, ils sortirent de leur réunion en se congratulant et en approuvant bruyamment le discours, qui fut également salué par l'extrême-droite.

Le principal de son message fut consacré à promettre une législation plus dure contre la "subversion". Seraient désormais sanctionnées non seulement la participation aux actes terroristes, mais également l'appartenance à des "organisations subversives". Le concept de "responsabilité intellectuelle" du terrorisme est introduit : l'accusé sera reconnu coupable même si aucun acte concret ne peut lui être reproché. C'est désormais la police, et non les juges, qui sera chargée de toutes les enquêtes. L'habitude de la police qui consiste à déposer des armes dans les habitations de ceux qu'elle accuse, sera dé-

Manifestation de la CGTP et de l'ANP (DR) sormais acceptée par la loi comme preuve contre les accusés. Sera punie "l'incitation à la violence", , ce qui est en Amérique latine, nous le savons, un moyen

MILL très ancien de supprimer la liberté de la

presse. Toutes ces promesses s'accompagnèrent de phrases de commisération destinées au petit nombre de massacreurs, assassins et tortionnaires membres des corps de répression qui ont été conduits devant les tribunaux. Les Péruviens, dé-

"doivent faire confiance à leurs forces armées et à celles de la police qui risquent leur vie dans les montagnes (...) et qui prennent directement en charge la lutte (contre le terroris-

Dans une autre partie de son discours il fit allusion à l'Institut péruvien d'assurance sociale (IPSS). Ce dernier est un organisme d'Etat dont les fonds prode l'argent des travailleurs et des employeurs et qui est chargé de fournir des soins médicaux et de payer les retraites des travailleurs. La corruption existant en son sein, a entraîné la crise de cet organisme. Les employeurs ne versent pas l'argent qu'ils devraient donner selon les termes de la loi, et le peu d'argent qu'il y a part dans les malversations des gestionnaires qui appartiennent au parti gouvernemental. A de très nombreuses reprises, tant les travailleurs assurés que les propres employés de l'IPSS ont dénoncé ces prévarications, en pure perte.

Malheureusement, le seul remède envisagé pour remédier à ces maux sera la... privatisation progressive de ce service.

Ce transfert au secteur privé s'étendra à d'autres entreprises publiques, exsangues financièrement de par la corruption de l'APRA, à l'image de l'IPSS.

Nous comprenons donc pourquoi les patrons du privé avaient de nombreuses raisons d'être contents.

Assassinat d'un avocat

Osman Morote, considéré comme le principal dirigeant de Sentier Lumineux (5), après Abimael Guzman, "le président Gonzalo", fut capturé voilà quelques semaines.

Cinq procès ont été intentés contre lui. Dans l'un d'eux, le tribunal n'a pu prouver sa culpabilité et il fut acquitté. Bien entendu, il demeure prisonnier.

Mais cet acquittement a été suffisant pour l'extrême-droite. Criant au scandale, elle a accusé le tribunal de lâcheté disant que les sendéristes pouvaient agir en toute impunité. Le président de la République a joint sa voix au chœur de la droite, et c'est en partie pour cette raison qu'une importante partie de son discours était consacrée à la répression.

L'avocat de Morote, Manuel Febres, était un professeur très connu qui a également fait partie de l'équipe d'avocats qui défendirent la partie civile lors du massacre de 8 journalistes à Uchuraccay sous le gouvernement de Belaunde Terry (6).

Les escadrons de la mort

Cet avocat fut assassiné quelques heures avant le discours présidentiel. Il sortit de chez lui et quelques heures plus tard, on retrouva son cadavre dans une rue à faible trafic. Le cadavre portait des traces de tortures.

Plus tard, parvint aux journaux et aux radios, un communiqué du "Commando démocratique Rodrigo Franco", revendiquant le crime.

Rodrigo Franco était un fonctionnaire de l'APRA tué par Sentier lumineux voilà quelques mois.

Il semble donc que l'extrême-droite péruvienne ou des secteurs de l'APRA, aient commencé à recourir aux méthodes des escadrons de la mort que l'on vit à l'œuvre en Argentine et en Amérique centrale. Il est probable que ce groupe soit composé de policiers dirigés par des officiers agissant en marge de la légalité mais qui n'en sont pas pour autant abandonnés par l'appareil communiqué, ils disent qu'ils ont décidé d'agir car ils sont "las de l'incapacité du gouvernement et de l'indécision des forces de l'ordre", ajoutant que "pour chaque maire, soldat, policier assassiné, mourra un dirigeant de Sentier lumineux ou des groupes qui le protègent ou

Nous savons déjà que dans le langage de l'extrême-droite, cela signifie la gauche en général. Il revient aux mobilisations populaires dans le pays et à la solidarité internationale d'agir pour que le Pérou ne devienne pas l'Argentine du temps

Lima, août 1988

3) Latin American Weekly Report, 14 juillet 1988

4) Mario Vargas Llosa qui a dirigé toute la campagne de la droite contre la nationalisation au nom de la "liberté contre le totalitarisme", a annoncé qu'il pourrait être candidat aux prochaines élections présidentielles qui devraient avoir lieu en 1990.

5) Apparu en mai 1980 dans la province andine d'Ayacucho, ce mouvement de guérilla s'est rapidement développé et étendu au reste du Pérou. Sur les origines et l'évolution de cette organisation, se reporter à Inprecor numéro 144 du 28 février 1983 et numéro 229 du 3 novembre 1986.

6) Le 26 janvier 1983, 8 journalistes étaient assassinés par les forces spéciales de répression, les sinchis, dans le département d'Ayacucho. L'impact international de l'événement obligea le gouvernement à mettre sur pied une commission d'enquête présidée par Vargas Llosa qui trouva ici sa première grande occasion de jouer un rôle politique des moins glorieux en essayant de dédouaner les militaires et de faire porter la responsabilité du massacre sur Sentier lumineux.

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