Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

Les fruits amers du socialisme de marché

· Inprecor n° 271, 5 septembre 1988 · p. 13-15 · 2 625 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Économie mondiale Syndicalisme

LA CONFERENCE NATIONALE du Parti socialiste ouvrier de Hongrie

(PSOH) (le parti communiste) qui s'est réunie du 20 au 22 mai dernier à Budapest, pour la première fois depuis 1957, a élu Karoly Grosz

Le premier voyage à l'étranger du nouveau secrétaire général, le 4 juillet, fut pour rencontrer Mikhail Gorbatchev à Moscou, où les deux hommes soulignèrent leurs accords et convergences en matière de

Hongrie traverse une crise économique grave dont les conséquences sociales commencent a prendre un tour dramatique, et le PSOH doit faire face à une contestation politique qui s'intensifie, et traverse ses

HONGRIE

Les fruits amers

secrétaire général du parti à la place de Janos Kadar au pouvoir depuis l'écrasement de l'insurrection de Budapest en 1956. réformes politiques et économiques. Ce soutien du "Grand frère", propres rangs. Robert MISIK

ES RACINES de cette crise économique sont à chercher d'une part, dans les structures créées lors de la période stalinienne et, d'autre part, dans l'échec des tentatives de réforme de ces vingt dernières années. Aujourd'hui, cela se traduit par une inefficacité flagrante, une intégration étroite au marché capitaliste mondial qui va de pair avec une dette extérieure massive et la disparition des espoirs placés dans des exploits au niveau de la compétitivité.

"Les nouveaux mécanismes économiques"

La politique économique du régime, à la fin de la période Kadar, reposait fondamentalement sur les conditions créées dans les années 60, en particulier sur le "Nouveau mécanisme économique" en application au ler janvier 1968. Il est intéressant de noter que ces mesures annonçaient plusieurs aspects de la "révolude Gorbatchev en URSS :

- chaque entreprise était supposée fonctionner indépendamment, en fonction du marché et ne recevait plus de directives sur la clientèle potentielle ni sur les prix ;

- les institutions et les instruments de

- la distribution des ressources et des biens d'équipement était transférée des autorités centrales aux organisations syndi-

- la recherche du profit et le rendement étaient guidés par un système de prix unique.

A tout cela s'ajoutait la possibilité de créer désormais des entreprises privées ou

', Karoly Grosz en a bien besoin. La des coopératives. Cette politique de réformes se heurta rapidement à ses propres au principe brejnévien du "pas d'expériences", et finit par partir en fumée dès 1972. Ironie de l'histoire, l'un des opposants d'alors à ces réformes autre que ... Karoly Grosz. Le "père des réformes", Reszö Nyers quittait le bureau politique en 1973. 14 ans après, le congrès qui a élu Grosz secrétaire général du Parti, a permis à Nyers de retrouver sa place au Bureau politique.

La relative prospérité des années 70 était davantage le résultat de l'endettement que d'un accroissement des forces

"Le pays a atteint des taux de croissance assez exceptionnels par rapport aux normes internationales, aux dépens de l'agriculture dans les années 50; aux dépens de l'infrastructure dans les années 60 et par l'endettement dans les années 70." (Magyar Nemzet, 9 mai 1987)

C'était la conséquence de la détérioration des termes de l'échange essentiellement due à la hausse spectaculaire du prix de certaines matières premières (la crise du pétrole). Facteur aggravant, l'URSS, principal fournisseur du Comecon, a alors créé une pénurie croissante de matières premières. Afin d'augmenter ses précieuses rentrées en devises étrangères, l'Union soviétique commençait à limiter de plus en plus ses fournitures de pétrole à des tarifs préférentiels. Elle augmentait ses ventes de pétrole aux prix (très élevés) du marché mondial... obligeant de ce fait les pays du Comecon à acheter du pétrole au prix fort, dans les pays du Moyen-Orient.

Les échanges avec les pays capitalistes se sont alors détériorés de 23,6 % entre 1973 et 1979, tandis qu'avec les pays du Comecon pris dans leur ensemble, ils se détérioraient

17,2 %. Avec de l'URSS, la Hongrie a accumulé un déficit milliard de dollars en de 1,1

1980. A l'instar de ce qui se produisit dans les pays du Tiers-monde, la direction de l'Etat et du parti misait sur les crédits pour développer les forces productives en espérant que les futures rentrées venant des exportations allaient permettre de rembourser la dette.

Ce calcul s'est effondré non seulement à cause de la crise structurelle du capitalisme qui s'est aggravée et a réduit les débouchés pour les exportations, mais aussi par le gaspillage des crédits obtenus. Dans cette structure économique à peine transformée, la masse des investissements est allée à l'industrie lourde, à la production de matières premières et aux gros équipements. Les crédits en dollars ont financé des structures de production et de consommation obsolètes et non pas la technologie moderne.

L'économie hongroise en chute libre

Depuis la fin des années 70 et le début des années 80, la crise du "modèle hongrois".

, qu'on appelait ironiquement "le socialisme du goulash !", s'est approfondie. Le gouvernement a appliqué une cure d'austérité qui a réduit les investissements de moitié de 1978 à 1980 et le niveau de vie de la population a chuté drastique-

Le pays a glissé de plus en plus ment.

vers l'insolvabilité.

En 1982, la Hongrie était le second pays du Comecon à rejoindre le Fonds monétaire international (FMI). Elle adop tait alors un de ces célèbres plans de redressement dont le but était de réduire la demande dans tous les secteurs de l'éconopar des impôts restrictifs, une mie politique des salaires et des taux d'intérêts, tout cela en comprimant les investissements de davantage l'Etat. Parallèlement, il y a eu une

"troisième vague de réformes" entraînant une autre série de mesures :

- la réforme des prix était instituée pour laisser agir les prix du marché mondial sur l'économie ;

l'initiative privée et les petites entreprises étaient encouragées et leur autonomie de décision

- le système bancaire devait être réformé et tout cela devait être accompli pour 1985.

Par deux fois, en 1980 et

1983, le revenu national fut inférieur à celui des années précédentes. Et pourtant, il s'agissait d'une période où tous les pays du Comecon à l'exception de la Pologne en 1980/1981) avaient encore un taux de croissance positif.

L'adoption d'une nouvelle loi en 1986 autorisait la fermeture des entreprises et introduisait une allocation de chômage. En attendant,

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le poids de la dette s'alourdissait. En septembre 1987, elle s'élevait à 16 milliards de dollars. Et les dernières estimations (mai 1988) la portent déjà à 17 milliards

Au premier janvier dernier, furent introduites deux nouvelles mesures d'austérité : un impôt personnel sur le revenu et une taxe sur la valeur ajoutée, impôt indirect sur la consommation. Toutes les esti-

. prévoient une inflation pour oscillant entre 15 et 20%. Et les Hongrois n'ont pas fini de se serrer la

Au mois de mai, la Hongrie a négocié avec le FMI le rééchelonnement de sa dette et l'octroi d'un nouveau crédit standby d'un montant de 350 millions de dollars pour honorer ses échéances. Le FMI a accédé à la demande hongroise mais en contrepartie, a exigé la mise en œuvre d'un nouveau plan d'austérité. Et dès le mois de juillet, le nouveau Comité central a discuté de ce dernier. Pour la première fois -glasnost oblige - la presse a largement débattu des positions en présence : deux projets étaient présentés, l'un dur, l'autre modéré. C'est le premier qui a été adopté. Entre autres choses, il prévoit une hausse des prix de 15% et quelque 100 000 chômeurs (soit 2% de la population active) pour l'année 1989. Les premières conséquences de ce cours économique ne se sont pas fait attendre puisque dès le 19 juillet, le forint connaissait une première dévaluation de 6%, d'autres devant suivre ; les taux d'intérêts des crédits permettant aux particuliers d'acquérir un appartement étaient portés à 15% et la durée de ces prêts réduite de 5 ans.

Une situation sociale alarmante

Toutefois, la décision finale sur l'adoption ou pas de ce plan très sévère ne sera prise qu'en octobre. Les retombées sociales de cette cure d'austérité ne vont pas sans inquiéter la direction du PSOH.

Aujourd'hui, après des années de silence, le voile se lève peu à peu sur la situation de misère - le mot n'est pas trop fort - que connaît une partie importante de la population hongroise.

Selon des enquêtes récentes effectuées par l'Office central des statistiques, entre 1,5 et 3 millions de Hongrois peuvent être considérés comme "socialement pauvres", pour reprendre la terminologie officielle. Ce sont les chômeurs, les sans-logis et les gens ayant de "faibles revenus" ainsi qu'il est dit pudiquement. Entre 40 et 50% des retraités, près de la moitié des familles de 2 enfants, entre 70 et 90% des familles de 3 enfants et plus, sont officiellement dans ce cas.

Ce même organisme a récemment révélé que 24% de la population (la Hongrie peu plus de 10 millions d'habitants) a un revenu inférieur au minimum social mensuel qui était de 4 000 fo-

Des sociologues (toujours officiels) dressent un tableau encore plus sombre. Le nombre des pauvres, soulignent-ils, s'est accru de 10% par an en moyenne entre 1982 et 1986 et, ajoutent-ils, 2 millions de personnes sont à la lisière de ce seuil de pauvreté. (Stafeta, novembre

Peu de familles hongroises sont à même de boucler les fins de mois avec le salaire des deux parents. Et, sur 5 millions de salariés, 4 millions ont un second emploi. La journée de travail s'allonge vers les 12-14 heures. La santé et la vie familiale sont sérieusement affectées. La crise dans les relations humaines et les problèmes psychologiques et sociaux commencent à devenir de véritables

L'un d'entre eux, et non le moindre, touche la jeunesse. Subissant les coupes sombres du budget de l'éducation (baisse des dépenses de l'Etat oblige), premiers touchés par le développement du chômage et la difficulté à trouver un logement, c'est peu dire que les jeunes vivent mal. Ce double emploi que nous mentionnions plus haut se répercute directement sur les relations parents/enfants. Selon une étude de 1987, les mères de famille ne pouvaient consacrer que 20 minutes par jour à leurs enfants. Ce temps baisse à 10 minutes pour les pères.

La délinquance juvénile prend aujourd'hui des proportions alarmantes. Longtemps ignorée elle aussi par les autorités, comme tous les phénomènes "négatifs" qui, par définition, sont une incongruité dans une société "socialiste" ses manifestations brutales dans les derniers temps ont obligé les instances officielles à commencer à prendre conscience du problème. Du petit vandalisme, les skinheads sont désormais passés aux agressions contre les Tziganes et les étudiants étrangers en provenance du Tiersmonde.

Les Tziganes, qui représentent environ 3,7% de la population et sont particulièrement défavorisés, craignent que les difficultés économiques que vit la population ne fassent de leur groupe un bouc émissaire idéal.

En juin dernier, la revue Kritika consacrait un long reportage à ce phénomène des skinheads. Dans une interview, l'un de ceux-ci déclarait : "En Hongrie, les

Hongrois doivent avoir la première place. Ils doivent avoir les emplois, la majorité des étudiants dans les universités doivent être Hongrois, autrement dit, les Hongrois doivent avoir partout la première place. Donc notre problème numéro un, ce n'est pas de résoudre la question Tzigane, alors même que la question hongroise n'est pas encore résolue"

Longtemps considérée comme marginale, le pouvoir s'est peu inquiété de cette évolution. Aujourd'hui, psychologues et sociologues tirent la sonnette d'alarme. A l'instar du Conseil des Tziganes, ils craignent eux aussi que la détérioration des conditions de vie de l'ensemble de la population ne crée un terreau favorable à ce type d'idéologie.

Vers plus de démocratie ?

Mais les problèmes auxquels doit faire face le PSOH ne sont pas purement économiques. La contestation s'est accrue en 1987, plus particulièrement dans les milieux intellectuels au sens large (presse, enseignants, chercheurs, etc). Ils remettent en cause la censure, le secret des discussions, demandent que le débat soit sur les questions politiques et économiques, que les gens puissent s'organiser de façon indépendante.

Cette remise en cause et ces exigences trouvent un écho non négligeable au sein même du Parti. Ainsi, lors de la conférence nationale du Parti communiste, les dirigeants de la Ligue des jeunes communistes (KISZ) dont, il est vrai, les effectifs ont fondu ces dernières années comme neige au soleil, ont demandé la reconnaissance des groupes informels de jeunes et le droit à la formation de syndicats indépendants. Ces deux points sont particulièrement sensibles puisque voilà s'est créée la Fédération des jeunes démocrates (FIDESZ) qui veut briser le monopole des jeunesses communistes mai dernier, s'est constitué le Syndicat démocratique des travailleurs académiques et scientifiques (TDDSZ) qui regroupe environ un millier d'universitaires, professeurs, assistants, chercheurs, etc.

La direction du Parti est divisée quant la manière d'appréhender ces organisations indépendantes. Jusqu'à présent, elle a toléré, voire encouragé, dans certains cas, dans d'autres, elle a réprimé.

Ainsi, en septembre 1987, 150 intellectuels hongrois fondaient le Forum démocratique. Assistait à cette réunion Imre Pozgay, secrétaire général du Front populaire patriotique (FPP), membre du Comité central, entré au Bureau politique en mai dernier, nommé ministre d'Etat en juin. Pozgay, considéré comme le chef de file des réformateurs, devait prendre la parole

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à plusieurs reprises lors de cette première réunion du Forum.

Tolérance encore lors de la manifestation appelée par le Forum et d'autres organisations indépendantes, le 27 juin dernier, pour protester contre la politique de la Roumanie envers la minorité hongroise de Transylvanie, et qui réunit 50 000 personnes.

Réaction "modérée" à l'annonce de la création du TDDSZ, un membre du Comité central a souligné que le nouveau syndicat pouvait être toléré s'il ne s'organisait pas à l'échelle nationale et s'il ne faisait "pas de politique".

Par contre, en juin toujours, répression brutale de la manifestation organisée pour le 30e anniversaire de l'exécution d'Imre Nagy, Président du conseil pendant l'Octobre hongrois de 1956. Karoly Grosz, interrogé par l'hebdomadaire américain Newsweek (17 juillet) qualifiait cette manifestation "d'incitation à la propagande fasciste, au chauvinisme, à l'irrédentisme". Le PSOH a décidé de créer une commission chargée... de faire la lumière sur la mort de Nagy, présidée par Pozsgay.

Un avertissement au pouvoir La grève des mineurs qui a éclaté le 23 août dernier est un avertissement. Les ouvriers ont arrêté le travail pour protester contre la réduction des salaires qu'ils subissent avec l'introduction du nouvel impôt en janvier dernier et contre les menaces de licenciements qui pèsent sur eux, cette branche de l'économie devant être "restructurée". Aussitôt, les autorités ont promis de revoir le système de bonus mis en cause par les grévistes l'assurance qu'il n'y aurait aucun licenciement. La grève a cessé.

Le pouvoir s'est engagé à discuter du droit d'association et de réunion, de la liberté de la presse, et du droit de grève ce dernier dans le cadre de la loi en préparation sur les syndicats.

Il ne fait pas de doute qu'une partie de l'appareil pense qu'il sera impossible de faire passer des mesures économiques, par définition impopulaires, sans avoir l'appui d'une partie de la société, ce qui est impensable sans une libéralisation polltique relativement conséquente, une levée de boucliers généralisée étant la pire des

Comme le souligne un membre de l'Académie politique du PSOH, Lazslo

Baros, "la détérioration du niveau de vie a affaibli les bases du compromis établi entre le régime de Janos Kadar et la population en 1956" (Kepes, juin 1988). Et, Gyorgy Aczel, qui fut longtemps membre du Bureau politique du PSOH, lui fait écho en mettant le doigt sur le principal problème que doit aujourd'hui résoudre la direction hongroise : "Les larges masses sentent (...) qu'elles ont perdu la possibilité de s'élever. Les pauvres sentent leur chance d'ascension sociale n'existe plus. Ceux qui possèdent quelque chose sentent qu'ils peuvent le perdre. De façon générale les gens ne peuvent pas vivre sans perspectives ; et ceci est parliculièrement vrai sous le socialisme, car cette société s'est identifiée dans leur esprit avec l'ascension sociale" (Stafeta, no-

D'après Die Linke ; Juillet 1987

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