Alain KRIVINE Ernest MANDEL
E 17 JUIN 1988, l'agence de presse tchécoslovaque Orbis Press a reproduit et diffusé en plusieurs lanIgues dans toutes les ambassades, un article publié en première page par Rude Pravo, et la Pravda.
L'article est intitulé "Un aventurier de la soi-disant Ne Internationale". Il est consacré aux activités de notre camarade Petr Uhl, co-fondateur de la Charte 77, l'un des communistes oppositionnels les mieux connus et les plus respectés Tchécoslovaquie et à l'étranger. L'article comporte des attaques personnelles particulièrement odieuses contre Petr Uhl qui a passé plusieurs années de sa vie pour délit d'opinion. C'est d'ailleurs à ce titre qu'il fut adopté comme prisonnier politique par Amnesty International.
Passons sur la moralité de bureaucrates jouissant des importants privilèges de la nomenklatura, qui se permettent d'accuser de simples ouvriers - Petr Uhl est ouvrier chauffagiste - de profiter de toutes sortes d'avantages comme la sécurité sociale. Sous couvert d'une critique des écrits et des activités de Petr Uhl, de Léon Trotsky et de la IVe Internationale, (nous sommes nommément cités à son propos), cet article ressort les monceaux d'ordures, de mensonges et de faux des vieilles calomnies staliniennes.
Une plainte en diffamation
Petr Uhl a déposé plainte en diffamation contre les auteurs de ces calomnies. L'affaire ne manquera pas d'avoir des suites légales ailleurs, vu qu'elle nous met nommément en cause. Nous sommes bien résolus à nous battre plus que jamais pour que les faux et le mensonge soient à tout jamais bannis dans le mouvement ouvrier et démocratique.
Mais ce qui jette une lumière particulière sur cette affaire, c'est le fait que l'article de Rude Pravo ait été reproduit en URSS par le journal Sovietskaïa Rossia, qui s'était déjà distingué par la publication du fameux article pro-stalinien de Nina Andréeva (voir Inprecor numéro 268 du 20 juin 1988).
Or, ces publications précèdent de peu la décision de la 19e conférence du PCUS d'ériger un monument à la gloire des victimes politiques de Staline, assassinées sur la base des calomnies reprises par les deux journaux. Elles précèdent de peu le jugement du Tribunal suprême de l'URSS cassant les verdicts du premier et du deuxième Procès de Moscou, fondés sur les mêmes calomnies (le verdict du troisième Procès de Moscou avait déjà été antérieurement cassé).
Le 5 août 1948, la Pravda (soviétique cette fois !) publia en tête de sa première page, un compte rendu de la commission du Bureau politique du PCUS, sur la réhabilitation des victimes de Staline, qui déclare explicitement que toutes les accusations d'assassinats et de tentatives d'assassinat, d'activité contre-révolutionnaire, d'espionnage, de terrorisme, de collaboration avec les puissances étrangères y compris les nazis, prétendûment effectués sous les ordres de "l'ennemi du peuple Léon Trotsky", ont été inventées de toute pièces.
Le rôle-clé des procès
Dans le numéro du 19 août 1988 de la Solomentsev, également membre du BP du PCUS et président de cette commission, consacre une interview de plus d'une page - fait extrêmement rare pour ce journal - à la questions des réhabilitations. Après avoir dénoncé la responsabilité de Staline pour ces "crimes contre l'humanité" et après avoir souligné que les aveux des accusés furent souvent obtenus par des tortures, il précise : "Ces procès sont, si vous voulez, la clé pour une évaluation juste des événements de la seconde moitié des années 30". Et il conclut : "Il serait évidemment plus confortable... d'ignorer tout simplement ce passé. Mais Mikhaïl Gorbatchev a dit que pareille attitude est un obstacle pour le développement de la consience révolutionnaire, d'un comportement civique, du courage et d'un fort sentiment de responsabilité, c'est-à-dire de qualités si importantes pour le succès de la perestroika. C'est justement pour cela que le parti a osé entamer le processus de reconsidération critique du passé, de rétablissement de la vérité historique, de réhabilitation des victimes d'accusations politiques infondées et d'actions contraires
On peut donc légitimement se poser la question : les néo-staliniens de Prague et de Bratislava, ainsi que leurs relais en URSS, étaient-ils engagés dans une manœuvre désespérée de dernière heure pour défendre Staline, ses tortionnaires et ses bourreaux, pour bloquer la réhabilitation du Comité central léniniste y compris Trotsky ? Y-aurait-il une lutte de fraction internationale au sein du "camp socialiste", voire du "mouvement communiste international", lutte dans laquelle les adversaires conservateurs de Gorbatchev ou du moins de l'aile radicale des "rénovateurs" en URSS, se serviraient des calomnies anti-trotskystes staliniennes pour viser en réalité l'approfondissement de la glanost en URSS ?
10 septembre 1988