Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

D'Atlanta à la Nouvelle-Orléans

· Inprecor n° 272, 19 septembre 1988 · p. 9-11 · 3 368 mots

États-Unis IVe Internationale Syndicalisme

LA CONVENTION DEMOCRATE qui s'est tenue du 17 au 21 août

1988 à Atlanta a déçu les partisans du leader noir Jesse Jackson.

les concessions qu'ils croyaient mériter. Déjà en avril, un front s'était

Dukakis, assurant à ce dernier la première place et la nomination d'Atlanta avec la sélection du conservateur modéré, Lloyd Bentsen,

ETATS-UNIS

D'Atlanta à la Nouvelle-Orléans

Dans la forme comme dans le fond, ceux-ci n'ont guère obtenu constitué contre Jackson autour de la candidature de Michael à la présidence.

Les partisans de Jackson n'en étaient alors qu'à leurs premiers déboires. Leur plus grande déception (à ce jour !) est venue comme candidat à la vice-présidence.

Enfin, ni la plate-forme électorale votée par le parti, ni même l'attitude adoptée par Dukakis à l'égard de Jackson - alternant rebuffades et appels à l'aide — n'ont apporté de réconfort aux adeptes de la "Jackson Action".

John Barzman

E PARTI DEMOCRATE a donc bien fonctionné. Au terme de plus de six mois d'élections primaires,

• il pourra compter sur les voix de

6,7 millions de Noirs et de travailleurs mécontents qui se sont portées sur Jackson, au prix de concessions négligeables à leurs revendications.

L'effet Jackson

La campagne de Jesse Jackson avait suscité un élan d'enthousiasme chez les laissés-pour-compte de l'ère Reagan :

Noirs, Latinos, travailleurs sous-payés, ouvriers syndiqués menacés par la fermeture de leur entreprise, chômeurs, agriculteurs endettés. La tonalité de sa campagne tranchait avec le discours néo-libéral dominant. Avec la verve qui lui vient de près de trente ans de militantisme dans le mouvement pour les droits civiques et de sa carrière de prédicateur, il parlait au nom des exclus, des pauvres, des descendants d'esclaves, et dénonçait les grandes sociétés capitalistes et la cupidité et les privilèges des riches.

Là où Reagan prêchait la déréglementation, Jackson réclamait, avec plus ou moins de précision, un renouveau de l'action gouvernementale en faveur des moins bien lotis: doublement du budget de l'éducation, programmes d'aide aux pauvres, aux mal-logés, extension de la sécude santé (1), rité sociale aux dépenses relèvement du salaire minimum bloqué à

3,35 dollars de l'heure depuis 1981, limitation du droit des entreprises à fermer leurs usines sans préavis, et rétablissement de l'impôt progressif frappant les riches. En politique étrangère, Jackson appelait à cesser l'aide américaine aux contras nicaraguayens et aux forces angolaises de Savimbi alliées au régime de Prétoria, à déclarer l'Afrique du Sud "Etat

, à geler le budget du Pentagone à son niveau actuel, et à reconnaître l'Organisation de libération de la Palestine. La position de Jackson sur ces questions était souvent floue et sujette à des reculs, mais l'image générale de sa campagne contrastait si nettement avec celle des autres candidats, aussi bien démocrates que républicains, qu'elle avait trouvé un écho chez les Noirs et les travailleurs dégoûtés par huit ans de "reaganisme" et inquiets de la tournure que pouvait prendre l'économie après le krach de Wall Street en septembre 1987.

Politiciens démocrates noirs

La colonne vertébrale de la campagne officielle de Jackson est constituée par les politiciens noirs démocrates, c'est-àdire, pour l'essentiel, les appareils de clientélisme municipal. (Voir l'article de Joanna Misnik dans Inprecor, numéro 263 du 11 avril 1988.) Ces appareils dispensent des places salariées dans la hiérarchie des administrations et répartissent les subventions du gouvernement fédéral, des Etats, des comtés et des villes, aux petits entrepreneurs qui leur sont liés. Cette année, contrairement à 1984 où la campagne de Jesse Jackson n'avait reçu le soutien de certaines personnalités noires, sa candidature a rallié la quasitotalité de ces forces. En effet, la politique de Reagan a encore élargi le fossé entre Noirs et Blancs et sape l'influence de cette petite-bourgeoisie noire. Celle-ci espère donc renforcer son poids dans les institutions au moyen d'une présence plus organisée et massive dans le Parti démocrate.

En fin de compte, Jackson a obtenu plus de 90% des voix des électeurs démocrates noirs dans les primaires. Mais ces derniers ne sont pas organisés dans des comités de quartiers ou mouvements de masse. Aussi, la voix de ces masses noires a du mal à se faire entendre dans les hautes sphères de la campagne

Au fur et à mesure que l'ancien dirigeant du mouvement des droits civiques élargissait son audience, on a vu des sections syndicales locales et même des unions régionales de syndicats, des personnalités latinos, des associations d'agriculteurs, des politiciens démocrates locaux considérés comme progressistes, des dirigeants du mouvement pour les droits des homosexuels et lesbiennes, se rallier à sa candidature. Cependant, la plupart des associations féministes, notamment l'Organisation nationale des femmes (NOW), sont restées plus reservees. Enfin, la confédération syndicale AFL-CIO a annoncé qu'elle restait neutre, position qui satisfaisait à la fois son aile droite, qui souhaitait un candidat plus modéré, et certains partisans de Jackson qui préféraient ne pas entrer dans une négociation en vue d'obtenir le soutien de la confédération qu'ils jugeaient largement discréditée et trop conservatrice.

La coalition Arc-en-ciel

La campagne officielle de Jackson s'est doublée d'une esquisse de mouvement progressiste indépendant, la Coalition Arc-en-Ciel. Dans cette coalition se sont retrouvés la grande majorité des militants des diverses causes progressistes existant aux Etats-Unis à l'heure actuelle : associations d'aide aux sans-abris et mal-logés, aux pauvres, syndicalistes dissidents, pacifistes contre la course aux armements nucléaires, coalitions anti-racistes, écologistes, militants anti-apartheid et anti-intervention en Amérique centrale, défenseurs des droits des homosexuels et lesbiennes, organismes d'assistance aux immigrés, partisans d'un système de sécurité sociale élargi ou d'une école publique sans

On hésite à qualifier ces causes de mouvements sociaux dans la période actuelle, parce qu'il leur manque en général un ou plusieurs des éléments qui avaient assuré une dynamique plus permanente aux mouvements noir et anti-guerre dans les années 60, ou au mouvement syndical dans les années 30 et 40 : audience de masse, structures de base ouvertes à tous ceux et celles qui sont concernés par leur revendication, engagement quasi-perma-

1) A l'heure actuelle, le système de sécurité sociale ne fourit que la retraite des travailleurs ; il existe des assurances-maladie privées, des assurances fournies par certains syndicats et/ou employeurs à leur membres ou employés, et l'assistance publique pour les pauvres ; mais cela ne couvre pas des millions de travailleurs pour qui les frais-maladie ne sont pas remboursés ; enfin, même les personnes assurées peuvent être conduites à la faillite en cas de maladies longues entraînant le dépassement du plafond de leur assurance-maladie.

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nent d'un large milieu de militants, formes de démocratie interne.

Enfin, la gauche organisée américaine s'est également engouffrée dans sa quasitotalité dans la campagne de Jackson et la Coalition Arc-en-Ciel. Pour les Socialistes démocratiques d'Amérique (DSA) dirigés par Michael Harrington, le parti social-démocrate reconnu par l'Internationale socialiste aux Etats-Unis, le soutien à Jackson a représenté une légère évolution à gauche. En effet, en 1984, ce parti avait hésité à soutenir Jackson, un large secteur lui préférant Walter Mondale, le candidat plus modéré soutenu par la bureaucratie de T'AFL-CIO. Les sociaux-démocrates, dont l'influence va bien au-delà de leur petite organisation, rechignaient aussi devant les programmes d'action affirmative en faveur des Noirs et la reconnaissance de IOLP, défendus par Jackson. type de réserves s'est exprimé cette année dans l'hebdomadaire social-démocrate In

Cependant, cette fois-ci, le candidat officiel, Dukakis, refusant de reprendre clairement les revendications de l'AFL-CIO, et un large courant d'opinion se dessinant derrière le pasteur noir, les DSA ont soutenu ce dernier. Il s'agit pour eux de renforcer l'aile libérale du Parti démocrate afin d'en faire un "vrai parti des réformes". Les DSA n'envisagent une scission du Parti démocrate et la formation d'un parti travailliste que dans un avenir très lointain, et d'ailleurs uniquement lorsqu'un "extrémiste de gauche" les interroge

La gauche et la campagne

Egalement présents dans cette Coalition Arc-en-ciel, le Parti communiste (PC) et diverses organisations maoïsantes y poursuivent, selon des modalités nouvelles, la stratégie "des trois fronts" mise au point dans les années 40 : pénétration du Parti démocrate, création d'un parti indépendant progressiste large, et apparition communiste autonome, le tout devant déboucher à moyen terme (si la diplomatie soviétique ou chinoise le permettent) sur la formation d'un grand parti du peuple à la nature de classe mal définie. Le PC, qui avait présenté Gus Hall et Angela Davis lors des dernières élections présidentielles, ne se présente pas en 1988.

Enfin, un courant radical, socialisant, le Comité national pour l'action politique indépendante (NCIPA) participe à la Coalition Arc-en-ciel dans l'espoir d'en faire une structure permanente pouvant servir de base au lancement d'un parti progressiste indépendant. L'hebdomadaire The Guardian partage cette perspective et souligne le caractère historique de la présence au sein d'une même organisation, de militants du mouvement noir et de "radicaux blancs".

Seules quelques organisations de gauche, très minoritaires, n'ont pas participé à cette campagne. C'est notamment le cas des organisations auxquelles appartiennent les militants qui se réclament de la IVe internationale. Solidarity s'est largement adressée aux partisans de Jackson par le biais de forums-débats et d'une bro- |! chure expliquant que cette campagne, malgré une dynamique indéniable, restait prisonnière du Parti démocrate, et appelant à une candidature indépendante. Le Parti socialiste des travailleurs (SWP) présente un candidat à la présidence, Mac Warren qui devrait figurer sur les listes électorales d'une vingtaine d'Etats. Action socialiste (SA) et la Tendance Quatrième internationale (FIT) ont expliqué la nécessité de la formation d'un parti ouvrier de masse et appelé à voter pour le candidat du SWP

Par ailleurs, le Parti socialiste, fragment d'une ancienne gauche sociale-démocrate, et le Parti des ouvriers du monde, d'origine trotskyste, présentent également des candidats à la présidence dans quelques Etats.

L'audience de tous ces candidats socialistes reste assez réduite en raison de | l'étroitesse de leur base organisationnelle, des lois électorales qui imposent des collectes de signatures démesurées et des règlements restrictifs sur l'apparition des candidats dans les médias. Notons aussi que cette élection présidentielle n'a vu aucune personnalité tenter de lancer un parti progressiste indépendant, à la nature de classe mal définie, comme le Parti des citoyens de Barry Commoner, écologiste socialisant, en 1980. Le pouvoir d'attraction de la campagne de Jackson n'a laissé aucune place à ce type d'opération (3).

Les sables mouvants du Parti démocrate des travailleurs. Jackson remporte les priMidwest, devançant son principal rival Dukakis. A Detroit, travailleurs de l'automobile blancs et noirs s'unissent pour acclamer le candidat. Il semble que l'Establishment démocrate se soit alors entendu pour lui barrer la route. Les autres candidats démocrates se retirent en faveur de Dukakis et le maire de New York, Ed

Koch, déclenche une furieuse offensive contre la proposition de I'OLP, défendue par Jackson, accusant ce dernier d'antisémitisme. Les médias redoublent d'articles arguant de ce qu'un Noir ne pourrait jamais obtenir une majorité dans une élection présidentielle et que les propositions de Jackson sont trop radicales pour être prises au sérieux. Les politiciens noirs, pressés par leurs collègues démocrates, exigent de Jackson qu'il modère sa

Jackson multiplie alors les garanties à la machine officielle du Parti. Il annonce que s'il était élu président, il refuserait de rencontrer Yasser Arafat (alors qu'il l'avait déjà rencontré en 1984) et soutient l'intervention américaine dans le golfe arabo-persique. Il nomme des vieux routiers du Parti démocrate à la tête de son comité de campagne, réduit de plus en plus la représentation de la Coalition Arc-en-ciel et prend ses distances par rapport à ceux qui cherchent à implanter des comités de campagne locaux réellement vivants. Dans ses débats avec Dukakis, il souligne leurs points communs et exalte l'unité du Parti. C'est la ligne qu'il suit jusqu'aux primaires de Californie, en juin, au cours desquelles il obtient 35% des voix démocrates.

De toute évidence, Jackson espère que le Parti démocrate lui revaudra son soutien. Il fait savoir qu'il serait seyant que Dukakis lui offre la vice-présidence, mais qu'en homme politique responsable, il la refuserait et se contenterait d'offrir ses conseils à Dukakis sur les divers candidats. On murmure que Jesse Jackson pourrait devenir directeur de la campagne de Dukakis et que d'importantes batailles se dérouleront pour intégrer les positions de Jackson dans la plate-forme électorale du

Or, c'est l'inverse qui se produit. Ayant coupé toute retraite aux partisans de Jackson et assuré de leur soutien, Dukakis se lance dans la reconquête des électeurs démocrates modérés qui ont voté pour Reagan en 1984. Ces fameux "démocrates-Reagan" seraient les salariés aisés, travailleurs indépendants et petits entrepreneurs ayant bénéficié de la politique économique de Reagan. Pour les attirer, il faudrait leur faire oublier le Parti démocrate tombé aux mains des contestataires en 1972. Il faut donc une convention bien ordonnée, une plate-forme modérée et un vice-président aussi reaganien que possi-

Dukakis ne s'embarrasse même pas d'un rendez-vous officiel pour annoncer à Jackson son choix. C'est de la bouche des journalistes que le dirigeant noir apprend que Lloyd Bentsen a été choisi. Bentsen,

2) Solidarity est une organisation produit de la fusion de trois courants d'origine trotskyste, dont le Groupe Quatrième Internationale (FIC). Le FIC, la FIT, SA et le SWP sont des organisations en relation fraternelle avec la IVe internationale et qui en seraient membres si les lois américaines le permettaient.

3) A ce propos, signalons que le New Alliance Party, qui présente Leonora Fulani dans les cinquante Etats du pays est considéré par une grande partie de la gauche comme une secte qui ne saurait être considérée comme partie légitime de cette gauche.

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millionnaire texan, réputé conservateur au point qu'on l'apparente à George Bush, le candidat républicain, soutient l'aide militaire à la contra nicaraguayenne et s'oppose à tout nouvel impôt frappant les riches. Une négociation s'engage alors sur la place de Jackson dans la campagne. En échange d'un grand discours télévisé du podium de la convention, Jackson accepte de convaincre ses troupes d'accepter quelques légères modifications de la plateforme démocrate (sur l'Afrique du Sud notamment) et une limitation extrême des débats. Les propositions d'augmenter les taxes payées par les riches, de geler le budget du Pentagone et de renoncer à la "première frappe" nucléaire sont rejetées. Quelques délégués de la coalition Arc-en-Ciel, excédés, agitent des pancartes contre l'aide aux contras et à Savimbi ; ils sont vite ramenés au calme par leurs diri-

Dans son discours, retransmis sur de nombreuses chaînes de télévision à travers le monde, Jackson évoque l'oppression des Noirs aux Etats-Unis et les maux économiques auxquels les pauvres doivent faire face. Il appelle à plus d'égalité, mais surtout, c'est là l'essentiel, à l'unité derTière Dukakis et Bentsen.

Bush et Dukakis : cherchez la nuance!

Une fois Jackson écarté de la course, c'est un conservatisme modéré et monotone qui a dominé la campagne. Du côté républicain, George Bush a été le vice-président de Reagan pendant huit ans. Pour se garantir le soutien de la droite, il a choisi Dan Quayle, le rejeton ultra-conservateur d'une des plus riches familles d'Amérique, comme candidat à la vice-présidence. En même temps, Bush cherche des voix au centre en parlant de défense de l'environnement et en proposant de permettre aux parents de déduire de leur revenu imposable les dépenses pour la garde de leurs enfants.

Démocrates et Republicains ont un large accord sur les questions de politique étrangère : impossible d'augmenter le budget militaire beaucoup plus car il faut veiller au déficit budgétaire ; donc, maintien des dépenses militaires un peu en-dessus ou un peu en-dessous du niveau actuel. D'accord pour la poursuite de la négociation avec l'Union soviétique et la planification de la course aux armements par les accords dits de "désarmement". Renforcement des forces conventionnelles, notamment en Europe et dans le domaine des forces d'intervention conçues pour un déploiement rapide dans le Tiersmonde. Bush accuse Dukakis de vouloir réduire le budget de la défense, mais, en réalité, ce dernier a proposé d'augmenter rement différente de celle de Bush : ne pas dépasser ce qui sera nécessaire pour maintenir sa part du budget national au vu de

Trois questions permettent quand même aux deux candidats de se différencier légèrement : Bush est contre les sanctions économiques contre l'Afrique du Sud, alors que Dukakis pense qu'il faut trouver des sanctions appropriées ; Bush est pour la poursuite de toutes les formes d'aide aux contras nicaraguayens, alors que Dukakis préfère suspendre jusqu'à nouvel ordre l'aide militaire sur certaines catégories d'armes jugées "mortelles" (lethal) ; enfin Bush est pour le déploiement du dispositif de la Guerre des étoiles aussitôt qu'il sera prêt, alors que Dukakis est contre le déploiement mais pour la poursuite de la recherche et du développement. De toute façon, de nombreux observateurs s'attendent à un réexamen de l'ensemble de la politique étrangère américaine après Reagan, quel que soit le président élu.

Les grands objectifs de Dukakis en politique intérieure ne sont pas si éloignés de ceux de Reagan et de Bush : rétablir l'équilibre budgétaire ; assainir la bal lance commerciale en améliorant la compétitivité des entreprises américaines, en encourageant les restructurations, en allégeant les charges des entreprises, en créant une vaste réserve de main-d'œuvre flexible, précaire, sous-payée. Dans le domaine des services sociaux, Dukakis demande aux grandes entreprises privées de faire preuve de compassion en s'associant à l'Etat pour financer quelques projets pilotes de développement social. Aucune grande réforme n'est annoncée, rien qu'une gestion efficace. C'est le programme des Démocrates de la nouvelle ère (New Age), fort différent de celui de la Nouvelle donne (New Deal) dont les Démocrates se sont réclamés des années 30 à la fin des années

Ce programme est une douche froide pour ceux qui ont voté Jackson. Il assure la passivité électorale des travailleurs, des pauvres et des Noirs. Il garantit que les Etats-Unis conserveront un des taux d'inscription sur les listes électorales les plus bas et le taux d'abstention le plus fort de toutes les démocraties impérialistes. On ne cherchera pas à intéresser, et encore moins à mobiliser, les plus de 45% d'électeurs qui ne votent pas dans les élections présidentielles, pour ne pas parler des non-inscrits et des millions d'immigrés. Dans l'arène politique ainsi délimitée, deux candidats, dont on a du mal à distinguer les divergences, se disputeront les voix de conservateurs qui n'ont pas encore fait leur choix. En l'absence de tout enjeu important, les sondages donneront l'avantage à celui des frères jumeaux qui aura réussi à passer le plus de fois à la télévision la semaine précédente.

Demobilise

Depuis la convention démocrate, conseillers de Dukakis ont signifié Jackson qu'ils préféraient que n'apparaisse pas dans treize Etats. Son rôle sera de redonner le moral à ses partistaff Dukakis) juste assez pour les convaincre de voter démocrate comme "moindre mal", mais pas au point de les mobiliser pour se battre sur leurs propres revendications. Dans cette situation, les comités Arc-en-ciel sont en plein désarroi.

C'est le prix que Jackson a décidé de payer pour se taire reconnaitre comme une force permanente dans le Parti démocrate Selon les journaux The Nation et The Guardian, lorsque Bentsen a été nommé candidat à la vice-présidence, une discussion a eu lieu parmi ses partisans sur la voie à suivre, discussion toute théorique et pour la forme puisque les choix faits dès le début de la campagne, interdisaient de quitter le Parti démocrate.

Jackson, qui sait adapter son discours à un public de gauche, s'est prononcé pour une stratégie de reconquête ou de transformation du Parti démocrate en véritable parti réformiste, pouvant impliquer la scission des "éléments" racistes et militaristes. Mais la voie qu'il est en train de suivre désarme les forces de changement et permet à ces "éléments" racistes et militaristes - en réalité la colonne vertébrale du Parti démocrate - de faire leur politique sans crainte de voir une alternative politique globale s'opposer à eux.

L'écho rencontré par la campagne de Jackson chez les Noirs et les travailleurs a montré que le consensus que Reagan prétendait établir, n'existe pas. Pour la première fois depuis longtemps, on a vu se dessiner les contours d'un mouvement politique capable d'unifier et d'exprimer les revendications des plus importants secteurs des masses américaines.

Pour devenir une réalité, une telle alternative politique ment et un contrôle réel par des masses organisées, qu'il s'agisse d'un mouvement ouvrier en lutte, d'organisations de masse noires ou d'autres formes d'action collective des opprimés. On vient de vivre un moment important de ce processus, même si cette première poussée a suivi une voie qui ne pouvait mener qu'à l'enfouissement dans le Parti démocrate.

6 septembre 1988

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