Inprecor 1974–2004

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BELGIQUE

La bourgeoisie réforme son Etat

· Inprecor n° 272, 19 septembre 1988 · p. 8 · 970 mots

Belgique France

LA DECISION du gouvernement de Martens (huitième de la série)

de réformer l'Etat belge pour aboutir à un Etat fédéral en l'an 2000,

BELGIQUE

La bourgeoisie réforme son Etat pourrait bien marquer un tournant dans la vie politique du pays.

La première étape, déjà franchie, concerne surtout le transfert des compétences aux régions et aux communautés.

La seconde, à lancer cet automne, porte sur le financement des compétences régionalisées.

La troisième enfin qui sera sans doute votée à l'été 1989 mettrait en place définitivement les institutions de la Belgique fédérale, leur fonctionnement et leur articulation.

Alain TONDEUR

François VERCAMMEN

OUS LES DISCOURS sur la "prio-

T rité donnée au socio-économique" n'ont pas empêché les précédents gouvernements de Martens de tomber sur la question communautaire. Le propre personnel politique de la bourgeoisie était de plus en plus divisé.

Les tensions entre les partis sociaux- chrétiens wallon et flamand étaient devenues insupportable. Les mesures de "pacification"

se sont avérées inefficaces. Ce qui nuisait à la stabilité politique et minait la crédibilité des institutions. La bourgeoisie s'est montré incapable de geler le "problème communautaire", c'est-àdire, la question des nationalités en

Belgique.

Question sociale et question nationale

En Belgique, la question des nationalités et la question sociale sont intimement liées car l'évolution des deux nationalités a été fortement influencée par le développement économique au cours des six ou sept derniers siècles et notamment depuis que le capitalisme a triomphé à la fin du

XVIlle siècle.

Contrairement à la plupart des autres pays d'Europe, la Belgique n'est pas le résultat d'un long processus historique d'unification dans le cadre d'un Etat national, nourri par un développement économique croissant à partir du XVe ou du

XVIe siècle.

Deux siècles durant (quatre en Flandre)

l'économie a stagné et la vie culturelle a balbutié. A tel point que la bourgeoisie dans ces régions (on ne peut pas parler de

"Belgique" à l'époque !) n'était pas assez forte pour prendre elle-même le pouvoir politique et briser le système féodal. Ce sont les armées révolutionnaires françaises qui s'en sont chargées, en 1793. D'où la francisation de toute la classe bourgeoise "belge", , même en Flandre.

La conquête de l'indépendance, en 1830, n'était pas une vraie révolution : c'était un soulèvement populaire contre la domination hollandaise, une révolution prolétarienne avant terme, récupérée et dévoyée par la bourgeoisie financière et industrielle bruxelloise qui en a fait une révolution bourgeoise "nationale", avec le soutien du capitalisme français.

C'est ainsi que la Belgique est née comme Etat unitaire avec une bourgeoisie et deux peuples.

L'Etat belge a quelques caractéristiques qui font sentir leurs effets même aujourd'hui, jusque dans la vie politique courante.

L'Etat belge (le territoire et l'appareil d'Etat) est une création tardive et artificielle. Sa base sociale est limitée, il est peu populaire (la famille royale par exemple !), sa légitimité est très faible dans la classe ouvrière. Résultat d'une histoire broyée, il n'a ni racines profondes ni passé ni avenir. En un mot, c'est un Etat sans prestige.

Cela découle aussi du fait que cet appareil d'Etat, dès le début, est intervenu brutalement en faveur de la classe dominante, contre une classe ouvrière qui, jusqu'à la Première Guerre mondiale, était maintenue dans une misère noire et privée de tout droit démocratique.

A l'époque, la misère sociale était encore pire - si possible - en Flandre qu'en Wallonie. Car en Flandre, elle allait de pair avec une oppression nationale-culturelle. La bourgeoisie flamande était francisée. Toute la vie officielle se déroulait uniquement en français : administration, tribunaux, culture. Il a fallu attendre 1932 pour que la langue flamande soit officiellement reconnue comme égale à la langue française !

La montée de l'industrie à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle s'est produite presque exclusivement en Wallonie. Le peuple (c'est-à-dire la classe ouvrière) s'est dès lors uniquement préoccupé de la "question sociale". La lutte contre l'arriération économique de la Flandre, contre l'oppression linguistique culturelle de la Flandre, a été ignorée, le français étant la seule langue commune de toutes les classes, au sud du pays.

La véritable prise de conscience wallone est le produit récent du déclin économique du capitalisme et de la lutte (des échecs) du prolétariat. La grève générale de 1960-61, pour le syndicat socialiste, la Fédération générale de travail de Belgique (FGTB) wallone, n'était pas seulement une lutte contre la régression sociale du gouvernement Eyskens, mais aussi contre le démantèlement des charbonnages, de la sidérurgie, de l'industrie métallurgique qui formaient le cœur de la Wallonie et de la classe ouvrière wallone.

Ce mouvement wallon est essentiellement un mouvement ouvrier et le fédéralisme est pour lui un moyen d'arrêter le déclin économique.

Le mouvement flamand classique et le mouvement wallon plus récent sont essentiellement des mouvements populaires fécondés par des préoccupations culturelles, socio-économiques, socio-culturelles. Sous plusieurs aspects, ils présentent un caractère démocratique, progressiste et potentiellement anti-capitaliste.

Un mouvement bourgeois

Le nouveau mouvement flamand, celui qui pèse de tout son poids aujourd'hui sur les institutions de l'Etat, est un mouve ment typiquement bourgeois. Il est le résultat de l'envolée économique de la Flandre dans les années 60, de la formation d'une riche couche d'industriels, d'entrepreneurs, de banquiers, de professions libérales. Ces couches sociales veulent fédéraliser l'Etat pour renforcer leur pouvoir en tant que partie de la classe dominante.

Elles utilisent la rancune historique accumulée et quelques vestiges d'inégalités politiques et culturelles, pour pousser en avant trois objectifs : remodeler l'Etat belge contre la bourgeoisie francophone bruxelloise traditionnelle ; intensifier l'exploitation du prolétariat flamand ; détruire définitivement le spectre d'une "Wallonie rouge" dans un sens fédéral risque de libérer des forces centrifuges et créer une dynamique autonomiste/séparatiste, surtout du côté flamand. Pour Martens, donc, la fédéralisation doit aller de pair avec la mise en place d'un "pouvoir central fort " qui, bien sûr, se retournera.. contre les travailleurs.

D'après La Gauche, 6 septembre 1988

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