Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

« L'entente nationale est la seule voie »

· Inprecor n° 273, 3 octobre 1988 · p. 10-12 · 2 005 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

STANISLAW HANDZLIK est un dirigeant historique des sidérurgistes de Nowa Huta. Animateur actif de Solidarité en 1980-1981, il a été l'un des dirigeants clandestins du syndicat dans la région de Cracovie après la promulgation de retat de guerre. A ce titre, il fut membre de la direction nationale clandestine de Solidarité, la TKK. I fut a plusieurs reprises emprisonné pour ses activités et licencié de l'entreprise. En avril 1988, il rejoint les grévistes de l'aciérie "Lénine" et est élu au comité de grève. Après la transtormation de ce dernier en Comite d'organisation du syndicat Solidarité dans l'usine, il devient son porte-parole.

INPRECOR : Que pensez-vous de l'appel de Lech Walesa à arrêter les grèves le 31 août 1988 ?

• L'idée était bonne, par contre, la réalisation laissait à désirer. Lech avait tout d'abord appelé dans une proclamation à lui laisser la revendication de légalisation de Solidarité tout en réglant localement les questions internes aux entreprises en grève : la sécurité des grévistes, l'augmentation des salaires, le payement des journées de grève, etc. Le lendemain, il appelait à cesser les grèves immédiatement alors que la majorité des comités de grève était en train de parvenir à un accord sur ces questions. Les grévistes ont ainsi été mis devant le fait accompli et devaient interrompre ces négociations. En conséquence, beaucoup de grévistes sont toujours licenciés, il n'y a aucune garantie de sécurité ni de payement des jours de grève. Il était pourtant possible d'obtenir tout cela, car avant l'appel de Lech, dans certaines entreprises en grève, les négociations avec les directions étaient en bonne voie. Dès son appel, les directions se sont durcies et ne voulaient plus négocier.

• Pensez-vous qu'il y a une chance d'obtenir un accord avec les autorités, en particulier en ce qui concerne la légalisa tion de Solidarité 1

— Il semble que du côté du pouvoir, des divisions sérieuses existent. Nous misons sur ceux qui veulent une entente, qui veulent s'engager sur la voie de la démocratisation du pays. Le proche avenir

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pourquoi nous engager dans des expé- | leur restera sera l'émigration à l'Ouest.

montrera si cela s'avère efficace. Pour nous, il est cependant clair que nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Si nous obtenons la légalisation de Solidarité maintenant, ce sera tant mieux, mais si tel n'est pas le cas, nous attendrons la prochaine occasion. Nous ne voyons pas cela en termes de "aujourd'hui ou jamais" ni de "tout ou rien", nous attendrons s'il le faut le moment opportun, quand le pouvoir sera prêt à cela. Sans la société, sans Solidarité qui d'une manière ou d'une autre est une institution la représentant, il ne pourra être question d'introduire quelque réforme économique que ce soit, car réussir les réformes implique que l'on reconnaisse à la société le droit à l'autodétermination et son rôle de sujet.

• Certains dirigeants de Solidarité et certains représentants du camp gouvernemental lancent depuis quelques temps l'idée d'une entente autour d'un pacte anti-crise. Quelle est votre attitude i ce sujet ?

— L'idée me semble raisonnable car la principale question aujourd'hui en Pologne n'est pas de savoir qui l'emportera, mais si nous serons capables de sortir de la crise en tant que nation. Et si les deux parties s'y montrent prêtes, cette entente nationale est la seule voie. Solidarité n'avance pas un programme trop radical, par contre le pouvoir - tout en voulant sauvegarder le plus possible ses prérogatives - doit aussi montrer sa volonté de faire des concessions. En fait, le pouvoir cherche surtout à s'assurer la tranquilité : l'introduction de réformes qui permettraient de stabiliser le marché lui laisserait un peu de temps pour resserrer ses rangs et, ainsi, sauver la mise. Il semble que si le pouvoir ne s'avère pas capable de céder sur la question de la nomenklatura des entreprises - ce qui est la précondition d'une quelconque réforme économique nous ne serons pas prêts à nous engager dans ce pacte. La question c'est de savoir si les changements que le pouvoir nous concèdera pourront mener à une transformation radicale de l'économie. Nous ne demandons pas une telle transformation pour aujourd'hui, mais nous voulons la garantie qu'on s'y engage résolument.

• En ce qui concerne la réforme économique, en 1980-1981 Solidarité mettait avant tout l'accent sur la question de l'autogestion... Par contre aujourd'hui, l'accent est mis avant tout - particulièrement par le gouvernement - sur la question du marché.

- Je pense que Solidarité a également mûri sur ce point et de plus nous avons une tout autre situation. L'autogestion ne pourra rien aujourd'hui et lexpérience hongroise, et surtout yougoslave, montre que l'autogestion est incapable de guérir l'économie. Il s'agit d'un remède dépassé. L'expérience de nos voisins occidentaux montre par contre que le système du marché, le système capitaliste, est le système le plus stable et le plus efficace. Alors pourquoi chercher une voie particulière, riences, alors que nous avons un modèle tout prêt qui fonctionne à merveille et s'équilibre parfaitement ?

• Pourtant cet "équilibre parfait" va de pair actuellement avec un nombre considérable de chômeurs et une certaine stagnation économique ?

- C'est une question de conjoncture, mais le développement économique est incomparable à ce que nous connaissons ici. S'il s'agit du chômage, pour ma part je n'en ai pas peur, car l'essentiel, c'est que les chômeurs puissent avoir une allocation correcte. Si nous parvenions à introduire après quelques temps une relation entre les salaires d'ici et ceux des travailleurs en Occident, alors il serait possible de vivre avec une telle allocation. Bien évidemment le chômage induit d'autres phénomènes tragiques, dans le domaine du psychisme des sans-emploi, mais personne n'a encore inventé un système meilleur. Le marché du travail doit exister et cela implique qu'il y ait des gens provisoirement sans emploi. Nous devons aujourd'hui chercher à commencer à produire de manière capitaliste et la question de la répartition de ces richesses, c'est une question à négocier entre les représentants de la société et les autorités ou les directeurs de diverses entreprises, voire les propriétaires. Je crois qu'on arrivera a régler cela.

• Lors des récentes grèves, une nouvelle génération radicale de militants ouvriers et d'étudiants a fait irruption sur le devant de la scène. Cette génération ressent une absence totale de perspectives et c'est là la source de son radicalisme. Que peut-elle espérer d'une entente autour d'un pacte anti-crise ?

- Cette nouvelle génération n'a actuellement qu'un seul choix : aller à l'étranger pour y gagner de l'argent ou bien attendre ici ce que Dieu voudra bien lui donner. Les jeunes sont conscients que si l'on ne parvient pas à une entente de la société avec le pouvoir, le seul espoir qui

Cela dit, chaque tentative de trouver une entente avec les communistes est perçue par eux d'une part, comme un moyen de sortir de cette impasse dans les cinq à dix ans, de pouvoir gagner de quoi avoir un appartement ou une voiture, et d'autre part, ils sont très impatients, car pour un jeune, cinq ou dix ans, c'est long. Mais il n'y a pas d'autre solution : nous n'avons pas de frontière avec le Pakistan comme les Afghans et donc pas la possibilité de s'y approvisionner en armes pour former une guérilla dans les forêts.

Sans aucun doute les Polonais seraient prêts à lutter les armes à la main contre le communisme, mais notre situation géopolitique l'exclut totalement. D'où la tactique, si populaire chez nous de la non-violence. Sa source ne vient pas du fait que nous sommes particulièrement doux ou pacifiques, que nous voulons lutter pacifiquement contre un adversaire qui utilise tous les moyens à sa disposition, mais du fait que nous n'avons pas d'autre choix. C'est ainsi que les jeunes le perçoivent. La jeunesse d'aujourd'hui voudrait avant tout avoir un espoir, un avenir. Ils vont frapper le pouvoir comme un tambour, quel qu'il soit : communiste ou d'entente nationale ou même un parlement démocratique, pour obtenir un niveau de vie qui soit comparable à celui d'Occident. Si la jeunesse n'arrive pas à l'obtenir dans son pays, elle va simplement émigrer, car elle veut vivre, elle se sent partie prenante de la civilisation mondiale.

Chaque jeune se considère avant tout comme un être humain, c'est-à-dire partie prenante de la civilisation humaine, et en second lieu comme un chrétien, car beaucoup de jeunes Polonais se sentent très liés aux idéaux chrétiens, et seulement ensuite comme un Polonais. Cette hiérarchie de valeurs est nouvelle dans notre pays.

• L'attitude assez négative de nombreux grévistes lors de l'appel de Lech Walesa pose-t-elle la question de l'unité du syndicat Solidarité, en particulier au cas où les négociations en cours n'aboutiraient pas ?

— Je pense qu'indépendamment de la fin des négociations, Lech Walesa continuera de jouir d'une très grande autorité. Sans aucun doute, si les négociations étaient rompues, ici où là des grèves éclateraient. Dans certaines entreprises, les travailleurs ont fait grève en août, dans d'autres ils l'avaient préparée, dans d'autres enfin, nous avons réussi non sans mal d'empêcher les grèves alors que les premières négociations étaient déjà en cours. Ainsi dans la cokerie du complexe sidérurgique "Lénine", il y a quelques jours le Comité d'organisation de Solidarité avait eu du mal à convaincre les travailleurs de ne pas démarrer une grève. Car ce qu'ils voulaient avant tout c'était des aug mentations salariales. Les gens ont fini par entendre nos arguments et ont accepté de remettre leurs revendications à plus tard. Mais si les négociations étaient rompues, de nouvelles braises apparaî-

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traient, car non seulement Solidarité ferait grève, mais sans doute aussi les OPZZ (Entente nationale des syndicats - syndicats officiels mis en place par le régime lors de l'état de guerre - ndlr) car ils chercheront à redorer leur blason en rivalisant avec nous sur les salaires. Il y aura aussi des grèves dans des entreprises qui n'ont pas encore été touchées par le mouvement. Il s'agit d'entreprises plus petites, où l'armée n'est pas intervenue avec les chars et où les grèves n'ont pas été brisées par la police de la façon dont cela a eu lieu à Nowa Huta en mai dernier. Les travailleurs en ont tiré des leçons et ont repris confiance dans l'action collective.

Les travailleurs réclameront leur dû, d'autant que la situation économique du pays empire de jour en jour. L'inflation est incroyable, les gens n'ont plus d'économies car seuls les fous pourraient économiser des zlotys et tous n'ont pas les moyens d'acheter des dollars et de les placer. On vit au jour le jour, les familles n'ont aucun espoir d'économiser pour acheter un meuble, une machine à laver, une télévision, etc. Nous vivons comme dans la brousse africaine : ce que nous ramassons, nous le mangeons chaque jour et le lendemain, se pose à nouveau la question : que faire ? Cela détermine la conscience sociale et crée une situation qui est explosive. Ni un nouvel état de guerre, ni l'armée, ni la police ne pourront s'assurer le contrôle d'une telle situation.

• Donc, à votre avis si des mouvements de grève spontanés éclatent, Solidarité devrait en prendre la tête et tenter de les coordonner.

- Oui absolument. Je pense que si le pouvoir refuse à Solidarité la possibilité de coopérer à l'introduction de réformes économiques, justement dans le cadre de ce pacte anti-crise, alors Solidarité n'aura d'autre choix que de lutter pour les revendications matérielles. Car Solidarité doit défendre les travailleurs contre les effets de qu'ils appellent la réforme et dont l'essence consiste à puiser sans cesse dans la poche du travailleur sans lui demander son avis sur une telle réforme économique. Solidarité devra donc coordonner ces grèves au nom de la défense des intérêts des travailleurs. Ce sera aussi un moyen de pression et peut-être alors, après une nouvelle vague de grèves, le groupe au sein du pouvoir qui est favorable à une entente, franchira le pas et passera des couloirs aux cabinets ministériels.

Propos recueillis au téléphone le 16 septembre 1988 par Cyril Smuga

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