Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

« Un compromis est nécessaire »

· Inprecor n° 273, 3 octobre 1988 · p. 12-13 · 1 448 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

PIOTR NIEMCZYK, âgé de 26 ans, est un des principaux animateurs du mouvement Liberté et Paix (WiP) dont l'action en faveur du droit des jeunes appeles a retuser de preter le serment d'allégeance à l'URSS a abouti récemment à la modification du texte du serment et à la création d'un statut d'objecteur de conscience, un sérieux recul du général Jaruzelski. Lors des grèves de cette année, les militants du WiP ont joué un rôle important dans le soutien extérieur aux grévistes. En août, Piotr Niemczyk a travaillé au sein d'une commission d'information de Solidarité, assurant la centralisation et la diffusion des informations sur les grèves en cours.

INPRECOR : Que pensez-vous de l'appel de Lech Walesa à arrêter les grèves ?

- Des voix se sont élevées pour dire que cet appel était prématuré, car le pouvoir n'avait pas donné de garanties de satisfaction des revendications. Les critiques soulignaient surtout le licenciement ou la convocation au service militaire de nombreux grévistes. A mon avis cependant le moment était bien choisi, car la vague des grèves commençait à s'essoufler, en particulier à Jastrzebie et à Szczecin, où les grèves avaient démarré le plus tôt, la fatigue se faisait sentir. Bien que les grévistes aient été très déterminés, le risque que le mouvement s'arrête était réel. L'appel de Lech Walesa prenait en compte le fait que les grévistes avaient forcé le pouvoir à négocier et lui ont fait comprendre qu'il ne pouvait plus ignorer la pression sociale. Le pouvoir a été mis devant un fait accompli : dans la quasitotalité des entreprises importantes, les comités d'organisation de Solidarité apparaissent publiquement et d'un moment à l'autre, les autorités auront à faire à un syndicat public et massif, mais illégal. Le pouvoir doit en tenir compte et il obligé de négocier. Le pouvoir est pris au piège aujourd'hui, car il doit non seulement tenir compte de Solidarité mais également des pressions de l'appareil, en particulier de cette nomenklatura intermédiaire. Cette dernière sent très bien que ses privilèges sont menacés, car son pouvoir se limitait souvent à la possibilité de licencier quelqu'un, ce qu'un Solidarité légal pourra empêcher. En fait, ce pouvoir ne represente plus personne, car il ne représente même plus vraiment son propre appareil. C'est une situation favorable pour Solidarité.

• Certains dirigeants de Solidarité et certains représentants du gouvernement lancent l'idée d'un pacte anti-crise. Qu'en pensez-vous ?

- Un compromis est nécessaire, et cela du point de vue des deux parties, le pouvoir et Solidarité. Il est possible sur la légalisation de Solidarité ; il est indispensable sur le terrain économique. Dans ce pays, la question n'est plus de savoir ce qu'on peut réaliser concrètement, mais si l'on peut offrir un espoir aux gens. On sait qu'on aura un logement dans cinquante ans et qu'on n'aura jamais de voiture ou de télévision couleur... Dans cette situation désespérée le simple fait de penser que des gens ayant réellement à cœur l'amélioration de la situation pourront les prendre en charge, c'est déjà beaucoup. Par contre, sur les effets immédiats d'un tel travail, je ne crois pas que dans la situation de ruine économique dans laquelle nous nous trouvons, l'on puisse espérer une amélioration rapide.

• Sur le terrain de économie, les propositions de Solidarité sont aujourd'hui assez éloignées de celles adoptées lors de son premier congrès en 1981. La question de l'autogestion était alors centrale, maintenant l'accent est plutôt mis sur la question du marché. Le modèle proposé tient plus d'un pouvoir de managers que de conseils ouvriers...

— Je serais tenté de répondre à la fois oui et non. Il est vrai qu'on trouve de telles tendances dans les élaborations récentes des conseillers de Solidarité. Mais si un programme plus concret devait voir le jour, un programme capable de jouer le même rôle que celui du congrès de Solidarité, alors il ne pourra pas naître sans la participation active des syndicalistes. Une telle participation est impossible sans la légalisation de Solidarité. Attendons donc car il n'est pas certain du tout que cette élaboration-là suivra les traces des écrits actuels, obligatoirement peu représentatifs. D'autre part, les experts de Solidarité et plus généralement les militants de l'opposition démocratique présentent des points de vue très variés sur ce sujet. Des propositions sur le marché, mais aussi la planification centrale coexistent. Les points de vue évoluent : j'ai eu la surprise par exemple de lire dans le dernier Tygodnik Mazowsze une prise de position de Marcin Krol, généralement identifié avec l'option marchande de la réforme économique, expliquant qu'un centre disposant de larges prérogatives est nécessaire pour diriger l'économie dans son ensemble. Il est donc difficile de dire en quoi pourrait consister un compromis sur les questions économiques avec le pouvoir, dans le cadre d'un pacte anti-crise.

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service civil, qui entre en vigueur le ler septembre. Désormais, sur la base de ce document les appelés pourront demander d'effectuer un service civil de remplacement. Cela concerne également les mineurs de fond appelés à retirer leur livret militaire. Le fait de déposer une telle demande oblige les autorités militaires à l'exam -er même au cas où en fin de compte, l'appelé déciderait de ne pas effectuer un service de remplacement.

Jusqu'à ce que la demande ait été examinée l'appelé ne peut être incorporé dans l'armée. Le mouvement Liberté et Paix (WiP" réuni lors de la Conférence internationale des Droits de l'Homme à Cracovie, a pris la décision de défendre chaque mineur de fond réprimé à cause du service militaire. Le WiP défendra également les mineurs de fond qui décideront d'effectuer leur service militaire et seront d'une manière quelconque réprimés ou maltraités. Le droit de refuser de prêter le serment permet de faire le ser-

• Pensez-vous que l'attitude négative de nombreux grévistes envers l'appel de Lech Walesa à arréter les grèves peut conduire à remettre en cause l'unité du syndicat Solidarité ?

- Non. L'attachement à Solidarité est trop général pour cela. Il se peut que des questions de personnes soient soulevées, en termes de confiance en tel ou tel dirigeant, mais cela pourra se regler par le fonctionnement démocratique de Solidarité. Quelle que puisse être l'aversion envers Walesa - qu'on peut effectivement observer parmi les militants les plus radicaux - il n'est pas question d'envisager une alternative à Solidarité.

• Le mouvement Liberté et Paix (WiP) est parvenu a imposer le droit a un service civil de remplacement. Quelles sont aujourd hui les perspectives futures du WiP ?

— C'est une question difficile que la majorité des militants du WiP se posent certainement. Le WiP prépare un congrès qui sera consacré à cette question. Le WiP a montré son utilité comme groupe de pression, capable d'obtenir des résultats. Je pense qu'il y a une multitude de questions dont le WiP pourra s'occuper. Ne serait-ce qu'en regardant l'acte final de la Conférence d'Helsinki, on voit qu'il y a un nombre impressionnant de questions concernant les libertés et la lutte pour la paix qui restent à régler dans notre pays. En commençant par exemple par l'éduca-tion : en Pologne, dès la maternelle, on nous inculque l'aversion envers les autres nationalités et dès l'école primaire nous devons suivre une préparation militaire. On développe ainsi artificiellement un sentiment d'insécurité.

SOLARISC

• En Europe occidentale, certains mouvements pacifistes posent la question des Ilbertes démocratiques au sein de l'armée. En Hollande, les conscrits ont ainsi obtenu le droit d'avoir leurs propres organisations syndicales. De telles questions sont-elles débattues au sein du WIP ?

- Non. Car l'armée polonaise est à ce point hermétique, qu'il est quasiment impossible de poser de l'extérieur, la question des libertés démocratiques, pourtant quotidiennement bafouées. Je pense que

Déclaration du mouvement Liberté et Paix (WiP) vice dans les détachements de la défense civile.

pour nous, la première tâche sera de diffuser l'information et d'assurer une aide aux objecteurs de conscience. Car si la loi autorise l'objection de conscience, ce qui est un immense pas en avant, elle est très restrictive et donne une grande marge de manœuvre aux autorités militaires. Donc, les futurs objecteurs auront besoin d'une aide quotidienne. Le WiP aura un grand rôle à jouer sur ce terrain.

Propos recueillis au téléphone le 20 septembre 1988 par Cyril Smuga

Le 20 août les plus jeunes grévistes des mines de Silésie recevaient la notification que la dispense du service militaire dont ils bénéficiaient du fait de leur travail dans les mines était annulée et qu'ils devaient donc retirer leur livret militaire. La bureaucratie espérait ainsi briser le mouvement dont les jeunes mineurs étaient le fer de lance. Devant cette situation, le mouvement Liberté et Paix a diffusé la déclaration suivante :

La Diète polonaise a voté une loi instaurant un

Cracovie, le 26 août 1988

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