Toute science, pure ou appliquée, doit-elle rencontrer l'approbation
ECOLOGIE L'ENERGIE NUCLEAIRE et ses applications sociales (civile ou militaire) sont-elles compatibles avec le socialisme? absolue des personnes non-expertes ? Est-elle neutre ? Les choix technologiques réellement existants sont-ils les seuls possibles ? Quelle confiance, si confiance il y a, devons-nous accorder à la communauté scientifique ? Daniel RAVENTOS
A VANT D'ESSAYER de répondre à
certaines de ces questions, il convient de faire un rapide tour d'horizon de la réalité chiffrée des centrales nucléaires existant aujourd'hui dans le monde.
A la fin 1986, il y avait un total mondial de 394 centrales nucléaires. Au début 1988, ce sont 420 centrales qui étaient déjà en fonctionnement. Une augmentation de 26 en un peu plus d'un an, ce n'est pas rien. Il faut ajouter qu'il y a aujourd'hui près de 150 centrales en construction.
Un pionnier venu du froid
L'URSS fut le premier Etat à construire, en 1954, une centrale nucléaire. Aujourd'hui 26 Etats possèdent de telles centrales, même si la moitié se concentre entre les Etats-Unis, l'URSS et la France. A la fin 1986, la puissance moyenne était de 688 mégawatts électriques (Mwe) par centrale. Si les 150 unités en construction entrent réellement en fonction, cette puissance moyenne sera de 1 070 Mwe. C'est là une des tendances de ces dernières années : l'augmentation de la puissance moyenne des centrales nucléaires. principale raison de cette évolution est un coût moindre du kilowatt, quand il est produit par des centrales plus puissantes. Plus concrètement, le coût d'un kw produit par un réacteur de 200 Mwe est deux fois supérieur à celui produit par un réacteur d'une puissance de 1 000 Mwe (1).
Même dans les Etats du Tiers-monde, le niveau d'investissement nucléaire est, proportionnellement à leurs économies, très élevé. Voilà qui explique que le coût de construction des centrales nucléaires soit beaucoup plus élevé que dans les pays industrialisés. Ainsi, comme le signale Barry Commoner dans l'article cité, le coût estimé d'une centrale nucléaire en
Inde est de 800/900 dollars par Kw, de 3 000, au Brésil et de 15 000 au Koweit. Sans parler même des coûts sociaux que provoquerait un accident (2) de grande ampleur dans une centrale d'un pays nonindustrialisé qui, en tout état de cause, seraient infiniment supérieurs à ceux qu'occasionnerait le même accident dans un Etat impérialiste ou bureaucratique, étant donné les mesures de sécurité moindres (qui, par ailleurs, non rien d'extraordinaire) et les disponibilités d'infrastructure Également moindres. Il faut avoir présent à l'esprit, en ce qui concerne la sécurité, que les Etats du Tiers-monde possédant des centrales nucléaires ont une densité de population très élevée. Alors que les Etats-Unis ont une densité de population de 25 habitants au km2, et l'Etat espagnol, un peu plus de 70, l'Inde et la Corée du Sud, Etats qui possèdent des centrales nucléaires, ont une densité respective de 200 et 400 habitants au km2. La spirale sous-développement/dépendance technologique n'a pas de solution dans le capitalisme. On dit autrement : "Ou bien tu te noies dans la misère, avec dignité et autonomie, ou tu parviens à récolter les miettes du banquet des grands, quand, comment, et aux conditions qu'ils établissent" (3).
La situation en Europe
Le préambule du traité de Constitution de la Communauté économique européenne atomique, plus connue sous le nom d'Euratom, signé à Rome le 25 mars 1957 par six Etats (Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Belgique, France et Italie) s'exprime ainsi : "Conscients que l'énergie atomique constitue la source essentielle qui assurera le développement et la rénovation des productions et permettra le progrès en vue de l'œuvre de paix. Convaincus que seul un effort commun, engagé sans retard, permettra des réalisations dans les limites de la capacité créatrice de nos pays. Résolus à créer les conditions de développement d'une puissante industrie nucléaire, source de larges disponibilités d'énergie et d'une modernisation des techniques, ainsi que de multiples autres applications qui contribuent au bien-être des peuples. Désireux d'établir des conditions de sécurité qui évitent de mettre en danger la santé et la vie des populations. Désireux d'associer d'autres pays à leur œuvre et de coopérer avec les organisations internationales liées au développement pacifiste de l'énergie atomique. Il a été décidé de créer une Communauté européenne de l'énergie atomique".
Ce traité de Constitution de la CEEA est entré en vigueur le ler janvier 1958.
Depuis lors, la CEE n'a pas cessé d'augmenter son potentiel nucléaire de façon accélérée. Concrètement, sont "nucléarisés" par ordre décroissant : la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Etat espagnol, la Belgique, l'Italie, Hollande. Si en 1984, ces 7 Etats disposaient de 113 centrales nucléaires en fonctionnement, deux ans après seulement, il y en avait 122 en opération. En terme de puissance, pendant la même période, on est passé de 70 000 Mwe à 87 600, ce qui suppose une augmentation loin d'être négligeable puisque qu'elle est de 25% en seulement deux ans !
La France nucléaire
C'est dans la CEE, que se trouve la France, qui est considérée comme le pays le plus "nucléarisé" du monde. A elle seule, elle absorbe plus de 51% de toute la puissance nucléaire de la CEE.
Comme on peut le voir sur le tableau 1, l'Etat espagnol ne représentait, en 1986, que 2% du total mondial tant en termes de centrales nucléaires que de puissance installée. Cette faible proportion peut mener à confusion quant à l'importance qu'occupe ce type d'énergie dans cet Etat. Il est plus parlant de comparer la structure de la consommation d'énergie tout au long des dernières décennies. Ceci nous permettra d'apprécier les différences en matière de politique énergétique adoptée par les gouvernements successifs.
Ainsi, alors que l'énergie hydraulique a baissé de 42,3% en 1986, par rapport à 1979, et que le pétrole a décru de 21% (même si au cours des sept premiers mois de 1987, on a enregistré une augmentation de 3,9% par rapport à la même période de l'année précédente), le charbon et
1) Cf. Barry Commoner, "Tiers-monde et nucléaire" Inprecor, numéro 257 du 30 novembre 1987.
2) Pour être plus exacts, nous devrions dire "nore habituelle". Selon le Congrès américain, entre 1974 et 1984, 151 "accidents" très graves et des milliers d'autres plus mineurs, se produisirent dans la quasi-totalité des Etats possédant des centrales nucléaires. Signalons que monsieur Lazarov, responsable soviétique de délégation à une conférence mondiale sur le nucléaire en août 1987 à Vienne, disait tranquillement : "Même si tous les dix ans nous avons un accident de ce type (Tchernobyl) je considérerais le nucléaire comme une source d'énergie intéressante."
3) Angel Pestaña, "Ciencia, uso y abuso", Transicion numéro 29, février 1981.
le gaz naturel ont respectivement augmenté de 80 et 90%. Mais l'énergie nucléaire a crû de plus de 459% dans cette période 1980/1986. Le nucléaire source primaire de consommation intérieure d'énergie la moins importante en 1980, était devenue la troisième seulement 6 ans après. Il faut chercher l'explication de cette prodigieuse augmer tation clative et absolue de l'énergie nucléaire, dans la politique suivie par les différents gouvernements qui, de 1974 à aujourd'hui, se sont succédé.
Par politique énergétique, il faut comprendre l'ensemble des mesures et actions entreprises par le gouvernement (à travers les organismes ad hoc) pour influer sur les différents sous-secteurs qui regroupent les diverses sources d'énergie. C'est en définitive, favoriser les unes aux dépens des autres, et ceci en fonction de critères variés (les siens) : coûts comparatifs, demande prévisible, dépendance extérieure, etc. La politique énergétique a été vertébrée, compter de 1974, par les prétendus "plans énergétiques nationaux" (PEN), dont nous pourrions résumer ainsi l'histoire.
Le premier de ces PEN se situe en 1974. Le second, étant donné le désastre prévisionnel que fut le précédent à cause des effets de la crise économique, est renvoyé au Parlement, les Cortès, en 1978. Il est approuvé en juin de l'année suivante. Ce second PEN fut révisé en 1981, blissant des prévisions qui arrivaient jusqu'en 1990. Le troisième fut approuvé en 1984 avec un horizon fixé sur 1992. Pour ce qui nous intéresse ici, démontrer la vocation nucléaire des gouvernements espagnols de ces quinze dernières années, nous soulignerons que les prévisions de production du troisième PEN pour 1988, 1990 et 1992 (prévisions qui seront sans doute bientôt révisées) sont respectivement de 7 900, 8 600 et 8 600 Mwe.
La Catalogne
Le cas de la Catalogne mérite une mention spéciale. Avec la mise en fonctionnement de la centrale de Vandellos II, cette province est, proportionnellement, l'une des premières puissances nucléaires du monde... sinon la première. Nous avons déjà dit que la France est considérée comme l'Etat le plus nucléaire du monde, en prenant comme indicateur que 65% de énergie électrique est d'origine nucléaire (et, selon les projets officiels, ce pourcentage sera de 74% en 1992). Dans le cas de la Catalogne, quand Vandellos marchera à plein rendement, près de 70% de la production électrique sera d'origine nucléaire. Quatre centrales nucléaires dans un rayon de 35 km2 avec un potentiel total de 3 342 Mwe (environ 50% du total de l'Etat espagnol) font de la nation lane, nous le répétons, l'un des plus importants bastions nucléaires du monde. Il faut se souvenir que la zone entourant le point géographique où sont situées ces centrales nucléaires est extrêmement peu-
Nous avons fait jusque là, ce que nous pourrions appeler une simple description quantitative des centrales nucléaires du monde, avec une référence spéciale à celles qui nous sont les plus proches. Nous allons maintenant essayer de répondre aux questions que nous avons posées au début de cet article.
Dans un livre publié en 1979 et intitulé Le Combat écologique de la Catalogne, les auteurs affirmaient à un certain moment : "l'irrationalité habite tous ces politiques qui identifient l'énergie nucléaire avec le bien-être', Tindépendance' et le 'développement. Quel mensonge au nom de la raison d'Etat !" Evidemment, tout développement technologique n'est pas "en soi" non-questionable. Ni neutre. Aborder tout aspect lié à la science comme quelque chose de neutre ou au-dessus d'intérêts déterminés, est simplement erroné. Ce qu'on appelle "conception du monde" inspire ou motive la recherche. Cette "conception du monde" inclut des idées religieuses, philosophiques, politiques... mais qui ne sont pas toujours explicitées. L'affirmation selon laquelle la science n'a rien à voir avec les "conceptions du monde" est fausse (4), et cherche de plus à cacher une évidence : lacceptation de la "conception du monde" hégémonique de la société dans laquelle agit le scientifique. En langage plus familier : nier l'influence de l'idéologie dans l'actiscientifique c'est accepter, (consciemment ou non) l'idéologie dominante.
Qui détermine la validité d'une connaissance scientifique déterminée ? La communauté scientifique. Qui la compose ? Quel respect mérite-t-elle si tant est qu'elle en mérite ? Ce sont des spécialistes. L'époque est aujourd'hui révolue où pouvait connaître l'essentiel du savoi de par de super serai ses (5. savoir de son temps. Il serait Qu'est-ce-qu'un spécialiste ? "Un homme ou une femme qui a décidé d'avoir une prééminence dans un domaine étroit aux dépens d'un développement équilibré. Il a décidé de se soumettre à des standards qui le restreignent de nombreuses manières, même dans son style d'écriture et sa façon de parler, et qui se sent disposé à vivre le plus possible en concordance avec ses standards, tant qu'il est éveillé (et comme il en est ainsi, il est probable que même ses rêves sont régis par ces standards) (...)
Les raisons d'Etat
"Chaque aspect du professionnalisme a ses chiens de garde; le plus léger changement, ou menace de changement, est examiné ; on émet des avertissements, et toute la machine d'oppression se met immédiatement en marche avec l'objectif de restaurer le statu quo" (6).
Même si cette définition, un peu sévère, met le doigt sur de nombreux aspects (7), remarquons ici la partie qui fait référence aux "chiens de garde" de l'ordre. La soi-disant "communauté scientifique" est majoritairement au service des gouvernements impérialistes autrement dit, des multinationales. Une autre partie importante est au service de la bureaucratie des Etats non-capitalistes. A partir de 1939, selon Pere Pararnau (depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale selon Jean-Pierre Deléage), la science est destinée dans sa majeure partie à des applications militaires, dans le même temps où, à cause de ses coûts énormes, elle se concentte dans quelques institutions qui sont appuyées par les gouvernements et les monopoles (8).
Voilà pourquoi il est raisonnable d'affirmer que ce qui détermine la validité ou le caractère erroné d'une connaissance scientifique et ses applications technologiques est, dans la majeure partie des cas, l'ensemble des multinationales (de façon séparée) et les bureaucraties des Etats non-capitalistes (9). Ils dépensent beaucoup trop d'argent pour laisser part à l'improvisation. Les coûts de recherche et de développement du Concorde avaient impliqué jusqu'en 1965 seulement, 2 milliards de dollars ; le trust chimique Hoechst a dépensé 25 millions de dollars
4) Ainsi Pere Pararnau écrit : "Ni la psycho-physiolo gie ni l'étude de la physiologie du système nerveux central du point de vue psychologique n'aurait commencé, si la science n'avait rejeté, au moins tacitement, la dualité corps/âme".
5) Mandel l'exprime ainsi : "Au fur et à mesure qu'avance le processus de prolétarisation (dans le capitalisme tardif), plus profonde devient la division du travail dans les sciences, accompagnée inévitablement par une super-spécialisation et une "idiotie experte" chaque fois plus grandes, strictement subordonnées aux conditions de valorisation du capital"
6) Paul K. Feyerabend. "Contre la méthode", Ariel, 1981.
7) Le scientifique français Albert Jacquard, lors d'une interview accordée en 1981, disait la chose suivante : "Il faut lutter à tout prix contre la mécanique actuelle qui fait d'eux (les scientifiques) un lointain clergé au langage à part".
8) Ce qui ne signifie pas qu'on puisse affirmer que la science est une force productive immédiate. Elle l'est quand elle entre dans la production, en dehors d'elle, elle est force productive potentielle.
9) Il vient automatiquement à la mémoire l'opinion émise par la bureaucratie stalinienne sur la théorie de la relativité d'Einstein "petite-bourgeoise !".
dans la recherche et la mise au point d'un nouveau médicament... Quand les multinationales font une découverte importante, les gains extraordinaires sont très juteux. Voilà ce qui explique leur "amour" de la recherche scientifique. Il est pas désintéressé, comme ne le nierait même pas le plus fervent admirateur du capitalisme.
Ainsi, le choix nucléaire, est avant tout, un choix. Choix déterminé, en simplifiant, par un rapport coûts/bénéfices. Il a été fait, d'une façon déterminée, parce qu'il intéresse ceux qui commandent, les multinationales et leurs gouvernements. Si dans les écoles de journalisme il est habituel de répéter "informe qui peut et celui qui peut informe de ce qu'il veut", nous pourrions de même résumer ce que nous venons de dire par "cherche qui peut et celui qui peut cherche ce que veut... la multinationale".
Les énergies alternatives
Il y a des précédents historiques de cette "sélection". Paul K. Feyerabend écrit : "A-t-on éliminé les remèdes offerts par la médecine indienne parce qu'on a prouvé qu'ils étaient inutiles ou dangereux ou parce que leurs inventeurs, les Indiens, n'avaient pas le pouvoir politique et financier ?" Et il conclut : "Les traditions différentes de celle du rationalisme et des sciences furent éliminées non parce qu'un examen rationnel historique aurait démontré leur infériorité, mais parce que des pressions politiques (dont la politique de la science) écrasèrent leurs défenseurs"
Affirmer que le nucléaire est un choix des multinationales (et de la bureaucratie des Etats non-capitalistes) ne signifie pas pour autant que la "solution soit dans les énergies alternatives". Il y a une certaine tendance de la part des groupes écologistes (pas de tous) à faire abstraction des rapports de production et de pouvoir à l'heure de proposer des alternatives énergétiques. Ceci pourrait faire supposer, implicitement, quelque chose comme les énergies alternatives vers la révolution". Les premières n'amènent pas la seconde, même si la seconde peut (et doit sûrement) mener aux premières.
Ceci nous amène à l'une des questions posées au début de cet article. L'énergie nucléaire est-elle compatible avec le socialisme ? La réponse est (ou devrait être) "non". L'une des caratéristiques du socialisme est (ou devrait être) la suppression de tout développement scientifique et technologique pouvant porter préjudice aux êtres humains mais aussi à la nature, et ce, non par bucolisme, mais par rationalité. Et en matière de préjudices, il faut reconnaître que l'énergie nucléaire est bien placée.
juin 1988
10) Paul K. Feyerabend. "Adieu à la raison", Tecnos, 1984.
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