LE CONGRES DU PARTI TRAVAILLISTE (LP)
s'est tenu du 2 au 7 octobre à Blackpool, au moment où les attaques du gouvernement
Thatcher contre la classe ouvrière et ses organisations se font toujours plus pressantes.
Mais la direction du mouvement ouvrier, les syndicats et le Parti travailliste, continue à refuser de mener une contre-offensive et s'adapte en fait à la politique de Thatcher, sous prétexte de "nouveau réalisme".
Teresa CONWAY, Pete FIRMIN
OMME PREVU, Kinnock a été réélu à la présidence du LP avec
88,6% des voix. L'objectif du dirigeant travailliste Neil Kinnock est de rendre le LP acceptable aux yeux de la classe dirigeante afin d'en faire un parti alternatif au gouvernement capitaliste des conservateurs. Il est prêt à laisser tomber toute prétention à une politique socialiste et à se dissocier de toutes les luttes contre le patronat et le gouvernement. Depuis son élection à la direction en 1983, il s'est assigné la tâche de rogner les acquis de laile gauche, obtenus dans la période d'après 1979, à la fois sur le plan politique et sur celui de la démo-
La dernière phase de cette politique est un programme de révision politique étalé sur deux ans, dans la perspective des prochaines élections générales, destiné à modifier totalement les options actuelles.
Dans son discours central au Congrès du
Parti travailliste, Kinnock a déclaré :
"Nous devons faire fonctionner les lois du marché, mieux que ne le font les conserva-
D'une façon générale, Kinnock a le soutien de tous les principaux dirigeants syndicaux pour son projet. Le récent congrès de la principale confédération syndicale, le TUC, a confirmé son évolution constante vers la droite, mais a décidé de s'opposer aux schémas de reconversion
(Employment training - ET) proposés par le gouvernement, et a expulsé le syndicat des électriciens, le EETPU, qui, aujourd'hui, est clairement devenu un syndicat
"d'affaires". (Voir Inprecor numéro 274 du
17 octobre 1988).
Le congrès du Parti travailliste s'est ouvert sur une déclaration de la direction expliquant que l'appartenance du Syndicat des électriciens au parti ne pourrait être remise en cause. Aucun dirigeant syndical n'a soulevé de question à ce propos. La valeurs, rendant hommage aux lois du marché ; ainsi que l'insipide document sur la Révision politique qui engage le Parti travailliste à défendre des "droits", ténus mais "individuels"
Les acquis de la gauche
Pratiquement tous les syndicats ont voté pour Kinnock et son adjoint Roy Hattersley, contre les candidats de la gauche, lors de l'élection de la direction. Mais, vers la fin, certains dirigeants syndicaux, en particulier le secrétaire général du Syndicats des transports (TGWU), Ron Todd, bouleversèrent la parfaite harmonie de ce qui devait être un congrès sur mesure pour Kinnock. Todd, dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'est pas de l'aile gauche, a attaqué les "modernisateurs" dans un discours préparé lors d'une des réunions qui se tiennent en marge du congrès. Il devint ainsi le principal opposant à l'abandon du mot d'ordre de désarmement unilatéral, adopté par un précédent congrès travailliste. Kinnock en avait pourtant fait une priorité pour donner une image "respectable" au LP.
Alors que la direction a obtenu gain de cause sur la plupart des questions politiques, elle a été défaite sur plusieurs questions importantes : la proposition d'avoir au moins une femme sur chaque liste locale préliminaire de candidats à la députation ; la résolution pour un salaire national minimum et la semaine de 35 heures ; l'opposition aux schémas de reconversion (ET) du gouvernement ; et la réaffirmation du désarmement unilatéral.
Neil Kinnock, président du Parti travailliste
Le Comité exécutif national s'était opposé à la décision concernant la présence d'une femme sur chaque liste de députés, en expliquant que cela saperait les listes qui ne comportent qu'un seul candidat. Ce fut donc une victoire, non seulement pour les femmes, mais pour la démocratie dans le parti. Les résolutions sur le salaire minimum, la semaine de 35 heures et les schémas ET ont été un coup de semonce à Kinnock de la part des syndicats, du TGWU en particulier, pour lui signifier certaines limites. Une motion appelant à rejeter toutes les lois anti-syndicales des conservateurs fut adoptée avec le soutien de la direction, bien qu'elle soit en contradiction avec le programme de révision politique et avec les intentions déclarées de Kinnock. Le message de certains syndicats était : "nous soutiendrons votre direction et l'essentiel de votre politique, mais jusqu'à un certain point".
La bataille pour la direction
Les résultats de l'élection à la direction du Parti travailliste ont été bien inférieurs à ceux auxquels la gauche s'attendait (voir Inprecor numéro 267 du 6 juin 1988). Tony Benn a obtenu 11,5% pour le poste de leader (président du groupe parlementaire) et Heffer 9,5% pour celui de vice-président. Mais ces chiffres bruts ne donnent pas une vision d'ensemble. Des estimations montrent que Benn et Heffer ont obtenu le soutien de 25 à 30% de ceux qui votaient. Dans le syndicat nouvellement formé des techniciens, Benn a obtenu 40% des votes.
Cette candidature alternative a joué le rôle de foyer de résistance au nouveau réalisme, même pour de nombreux militants en dehors du LP. Cela signifie que le débat politique précédent ce congrès, a été plus
vif qu'il ne l'avait jamais été depuis plusieurs années. Cela signifie aussi que, se sentant en danger de perdre le soutien des syndicats, Kinnock a dû hâtivement battre en retraite, après avoir publiquement laissé tomber, lors d'une interview télévisée, l'engagement du parti pour le désarmement unilatéral.
La gauche du parti a commencé à s'organiser, en termes de débats politiques d'une façon beaucoup plus sérieuse qu'elle ne l'avait fait pendant plusieurs années. Elle a utilisé les questions traîtées dans ces débats de façon large pour convaincre de la nécessité du soutien à Benn et Heffer et de la liaison avec des luttes, comme celle des marins (voir Inprecor numéro 268 du 20 juin 1988). Là où la gauche s'est organisée et a combattu sérieusement sur ces questions, de bons résultats ont été obtenus lors de l'élection. Il est sûr que sans un tel défi, la gauche se serait trouvée encore plus affaiblie après le congrès du parti.
La souveraineté du congrès remise en cause Il y a eu de grosses faiblesses dans la campagne. En particulier, les hésitations sur l'opportunité de présenter des candidats contre Kinnock et Hattersley. Lorsque la décision a été finalement prise, il restait peu d'ouverture pour développer ce débat dans les syndicats, Il y a eu réticence de la part de ceux qui menaient la campagne Benn/Heffer, à chercher un soutien au-delà des directions syndicales, en exposant les problèmes devant la base, même si cela avait été un défi direct à la bureaucratie. Lors de la campagne, des organisateurs régionaux ont été parachutés à des comités de campagne locaux sans aucune discussion préalable. Ces faiblesses au niveau de la démocratie interne ne sont pas particulières à la campagne Benn/ Heffer, mais sont typiques des faiblesses de la gauche du Parti travailliste. A l'issue du congrès, il a été fermement décidé de remédier à cet état de choses.
Au cours des cinq dernières années, la gauche a échoué à construire une résistance solide au projet de Kinnock, mais elle a pu jeter les bases d'une telle lutte. Maintenant que la gauche a commencé à s'organiser et à mettre en avant une politique alternative, renoncer à la lutte pour la direction serait un recul.
La Conférence socialiste qui réunit des militants dans et hors du LP, projette un grand programme d'activités pour 1989, comprenant une "révision politique" alternative ; une analyse de la stratégie économique ; des conférences régionales et nationale de la gauche ; et des conférences séparées sur la taxe locale, la solidarité syndicale, les Femmes pour le socialisme, le "gorbatchévisme" et d'autres sujets. Il ne s'agira pas simplement de discuter politique, mais de promouvoir une action autour de ces diverses questions. Ces initiatives, ainsi que les intentions affichées par le Groupe de campagne de faire élire des représentants pour appliquer une poli-
Tony Benn, candidat de l'aile gauche du Parti travailliste tique socialiste, fournissent un objectif clair pour la gauche, dans l'année à venir.
Avec l'introduction, au moment du congrès, d'une série de changement statutaires (constitutionnels) qui n'avaient pas été discutés à l'avance, la direction a porté un grand coup à la souveraineté du congrès. Ces modifications vont dans le sens d'un parti d'adhésions individuelles, semblable à la plupart des partis sociaux-démocrates européens. Les plus importants de ces changements sont, la centralisation de toutes les demandes d'adhésions et des listes des adhérents ; le fait que les candidats à la direction doivent au préalable obtenir l'aval de 20% des députés ; la nomination par la direction centrale, au lieu des sections locales, des candidats pour les élections partielles ; et la suspension des membres qui font l'objet d'une enquête. Tout cela est destiné à rendre les adhérents plus passifs et conduira à une intensification de la chasse aux sorcières contre la gauche. De plus, Kinnock a clairement affirmé, pendant et après le congrès, que les décisions prises par cette instance étaient sans conséquences, étant donné la Révision politique.
La bataille dans les syndicats Au cours des prochaines années, une bataille centrale devra se mener sur le mot d'ordre de désarmement unilatéral. Kinnock a toujours été conscient que cette bataille sera, pour lui, la plus difficile à gagner, c'est justement pourquoi il n'en a pas été question, jusqu'ici, dans la "révision politique". Le vote du congrès pour conserver cette option politique a constitué une dure défaite pour Kinnock.
Des secteurs de la bureaucratie syndicale hésitent à suivre Kinnock jusqu'au bout, et de même, certains éléments de la "gauche molle" se rendent compte que Kinnock a utilisé leur soutien pour marginaliser la gauche et imposer ses changements de politique.
Tout en n'ayant aucune illusion sur ces forces, il est vital pour la gauche de travailler avec elles autour d'objectifs communs, comme la défense de l'unilatéralisme, tout en essayant d'élargir les brèches que ces divergences entre elles et la direction représentent. Il faut les mettre au pied du mur sur leur soutien à Kinnock lors de l'élection de la direction et sur la chasse aux sorcières orchestrée contre les sections locales tenues par la gauche, en particulier contre les partisans du journal le Militant. Kinnock lui-même a fait savoir sans ambages que le soutenir comme leader est inséparable du soutien de ses options politiques.
Les victoires obtenues au congrès l'ont été grâce au soutien des syndicats, surtout du TGWU. L'une des questions qui sera soumise au vote, lors du congrès de l'an prochain, et qui dominera tout le débat jusque-là, est celle des rapports entre les syndicats et les branches locales du Parti travailliste et celle du vote bloqué.
Avec le système des votes bloqués, non seulement les syndicats détiennent 92% des mandats au congrès, mais ils peuvent également les faire jouer ensemble. Ainsi, les 1,25 million de voix du TGWU vont toutes dans le même sens, sans tenir compte de l'importance des divisions qui existent dans le syndicat. Et la façon dont les décisions sont prises dans les syndicats n'est pas toujours un modèle de démocratie.
Le vote bloqué
La direction du LP et les médias ont à pousser des cris contre le vote bloqué même si cela ne leur posait aucun problème lorsqu'il s'agissait de l'utiliser pour réélire Kinnock et faire passer les révisions politiques. Kinnock pourra utiliser l'occasion pour transformer le parti dans le sens de l'adhésion individuelle, brisant ainsi les liens organiques avec les syndicats qui existent depuis la naissance du Parti travailliste.
La gauche doit certes défendre les liens avec les syndicats, mais la façon dont le vote bloqué est utilisé est anti-démocratique. Il faut la démocratiser, en assurant que les membres des syndicats décident de la politique dans les congrès syndicaux, avant que les votes ne soient décidés et de manière à ce que les positions minoritaires et majoritaires puissent être exprimées. Il est essentiel de continuer l'offensive sur la question de la démocratie syndicale et de reprendre, en même temps, la lutte pour défendre et étendre la politique socialiste dans les syndicats.
La contradiction dans la stratégie de Kinnock, c'est qu'aussi longtemps qu'il refusera de mener le combat extra-parlementaire contre la politique de Thatcher, il ne gagnera pas le soutien électoral, nécessaire pour gagner des élections générales. Il devra compter soit sur une nouvelle crise économique, soit sur la politique conservatrice elle-même, pour que l'actuel gouvernement devienne suffisamment impopulaire. En dehors de l'une ou l'autre de ces hypothèses, la classe dominante n'a pas besoin de Neil Kinnock.
31 octobre 1988