Inprecor 1974–2004

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UNION SOVIETIQUE

Les racines et l'arbre

· Inprecor n° 277, 28 novembre 1988 · p. 25-27 · 1 323 mots

URSS et Russie Syndicalisme

Quelles sont les sources de ce que tout le monde appelle désormais la maffia ?

C'est à cette question que veut répondre un juriste soviétique dans l'article paru dans Les Nouvelles de Moscou que nous reproduisons ci-dessous.

Guennadi KHOKHRIAKOV

'EST A JUSTE TITRE que l'on cherche la nature de la délinquance organisée dans l'économie de l'ombre ; les liaisons avec le business clandestin autorisent à parler de maffia. Cependant, la comparaison avec la maffia ne cerne qu'un aspect

"syndicats de la question. Les racines des du crime" soviétiques remontent à la bureaucratisation de la société, au système administratif directiviste, avec les procédés de gestion qui lui sont inhérents et qui engendrent inévitablement l'économie parallèle.

La base économique du système bureaucratique est engendrée par les rapports au sein de l'économie nationale qui exigent une contrainte extra-économique permanente et, par conséquent, nécessitent toute sorte d'instructions et de directives administratives. Une conséquence logique de cette gestion économique est la pénurie, le "déficit", ", mais une pénurie peu ordinaire, puisqu'elle coexiste avec le gaspillage, avec une dilapidation inouie de différentes matières premières et de tous les matériaux. D'après certaines données, les réserves matérielles stockées en dépôts, par exemple, pour le compte de l'ancien Comité d'Etat de l'URSS pour les machines agricoles, dépassaient de 20%, à la fin du dernier quinquennat, les normes admises. Chaque année, l'Etat fournit aux entreprises plus de 500 millions de roubles de ressources en sus des besoins réels de la production.

Il était pratiquement impossible de vendre ou d'échanger ces "gisements" de matériaux et matières premières. Les lenteurs administratives ont fait que les gens ont commencé à vendre les surplus en détournant la loi. Chacun avait à résoudre un

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ПОСЛЕДНЯЯ dilemme : se ficher de tout et travailler pour que "l'ordre" règne, sans penser aux

Ayant créé des montagnes de matériaux inutiles à un moment et à un lieu donnés, la bureaucratie a formé toute une armée de débrouillards évoluant dans ce chaos comme des poissons dans l'eau. Une nouvelle catégorie de spécialistes est née, que l'on a baptisé "pousseurs". Toutes les conditions ont été préparées pour le l'émergence d'un marché. Il est né en clandestinité, à la fin des années 60. Vicieux dès le début.

Les brasseurs d'affaires du marché noir

Ce marché noir faisait le Mal en se parant du masque du Bien. Il a enfanté une morale double : on blamait publiquement la corruption, la spéculation et la dilapidation, mais de nombreuses personnes recouraient à ces procédés illicites. A des prix exorbitants certes, mais les "hommes d'affaires" satisfaisaient différents besoins. Par exemple, en recevant et en donnant des pots-de-vin, des centaines d'individus entraînés dans les tristements célèbres "affaires du coton" ont aidé le maintien d'une politique qui, comme le soulignent les documents du parti, entrait dans des schémas habituels, et "absolutisait" les formes d'organisation de la société constituées par la pratique.

Dans les années 70, les brasseurs d'affaires clandestins ont cessé de dissimuler leurs revenus. Pourquoi, en effet, s'ils avaient autant de raisons d'être contents d'eux que les bureaucrates qui s'adonnaient à faire montre de "réalisations" totalement imaginaires ? A cette même époque, de plus en plus souvent, on a parlé des crimes et actes délictueux commis en vertu du principe "à malin, malin et demi". Un beau jour, on a appréhendé des malfaiteurs qui cherchaient à écouler des bijoux de valeur. Ils ont bel et bien avoué le vol, mais ce fait a été réfuté par... la victime. Les "Robin des bois" frais émoulus n'ont jamais dérangé les pouvoirs : ils ne cambriolaient que ceux qui n'étaient guere intéressés à voir les événements ébruités. Ainsi vers le milieu des années 70, commencé à se constituer le deuxième niveau de la pyramide. Les malfaiteurs ont su trouver un langage commun avec les bureaucrates.

La nouvelle répartition antagoniste des bénéfices n'a pas duré longtemps : les parties avaient besoin l'une de l'autre et elles se sont entendues assez facilement. Une partie des délinquants s'est transformée en gardes du corps. D'autres ont dû prendre part à des tractations intermédiaires, car les dilapidateurs étaient, le plus souvent, enchaînés à leur travail. Naturellement, la division des fonctions dans le business clandestin a conféré une impulsion puissante aux "affaires". Une deuxième couche a fourni les équipes chargées de l'organisation immédiate des délits. Elles assuraient les rapports intérieurs entre brasseurs d'affaires et aussi les liens avec des malfaiteurs d'autres spécialités : voleurs professionnels, trafiquants de drogue, prostituées, etc...

Evidemment, afin de réduire à zéro le risque de fiasco à tel ou tel échelon, on avait besoin de "couverture" au sein d'organes du pouvoir, et aussi évidemment, au sein d'organes de l'Intérieur. Pour des considérations de sécurité, les brasseurs d'affaires clandestins avaient besoin d'être épaulés par d'importants fonctionnaires de la hiérarchie bureaucratique. Les formes d'interaction étaient variées allant de la complicité immédiate dans des machinations concrètes à la couverture indirecte. C'est ainsi que lévolution de la délinquance organisée a conduit, en toute logique à la formation de soi-disant "groupes de sécurité".

Comme les relations dans ce système complexe devenaient toujours plus alambiquées, il a fallu des individus ou des groupes d'individus qui détiennent tous les fils de l'écheveau entre leurs mains pour contrôler tout ce qui se passe. Je ne crois pas qu'une personnalité en vue de la hiérarchie du pouvoir ait pu le faire.

L'élite

A mon avis, les spécialistes qui s'occupent des problèmes de la délinquance organisée — A. Gourouv, E. Galkine, A. Volobouev — ont raison d'affirmer qu'il existe dans le "milieu" des groupes élitaires ou des leaders isolés qui contrôlent les activités d'importantes associations de malfaiteurs dans différentes régions de l'URSS. Les fonctionnaires les plus haut placés — un ministre, le maire d'une ville, un permanent du parti — ne pouvaient pas faire le premier personnage. Ils "montaient la garde", en protégeant les malfaiteurs d'échecs éventuels et, en cas de besoin, en les sortant des caves de la milice criminelle.

Pour ce qui est de la distribution des rôles, les syndicats du crime se distinguent par le fait que leurs leaders ne se réservent que des opérations qui ne sont pas justiciables. Par exemple, ils s'entendent avec des responsables de ministères quant à l'envoi de marchandises très demandées dans la ville de B au lieu de la ville de N (ce n'est qu'un exemple). Là, des hommes de main se trouvant au milieu de la filière, s'occuperont de la répartition de ces biens...

Les spécialistes proposent, à côté du qualificatif "délinquance organisée", d'introduire celui "d'association de malfaiteurs". Ces associations sont séparées de la société d'une barrière invisible, elles sont régies par leur morale à part, par leurs normes de comportement, par leur "code d'honneur". De par leurs fonctions, les groupes de leaders ressemblent en quelque sorte aux syndicats : ils facilitent les conditions de "travail", se soucient du repos et "d'assurances sociales". En même temps, ils ne prennent pas une part immédiate aux actes délictueux.

Associations de malfaiteurs

Les associations de malfaiteurs possèdent tous les signes distinctifs d'une organisation : une hiérarchie, une division des fonctions, la répartition des sphères d'influence, des liens intérieurs entrelacés, un centre intellectuel, une caisse commune (d'après des sources bien informées, ces "trésors collectifs" se montent à des millions de roubles). Un des principaux signes de la délinquance organisée, c'est l'interaction avec des organismes du pouvoir officiel.

Nous ne devons pas mésestimer le danger social des syndicats du crime. A mon sens, la condition numéro un pour les réprimer consiste à supprimer les fondations de la pyramide : les conditions spécifiques du système administratif directiviste et du marché noir dans l'économie, principales sources de reproduction de la délinquance organisée en URSS. En même temps, il nous faut développer des moyens spécifiques de lutte.

N'oublions pas qu'une fois surgie, la délinquance organisée ne disparaîtra pas d'elle-même. Elle menace d'envahir de nouveaux terrains, dont coopératives, travail individuel, etc., d'acquérir un caractère purement économique.

Les Nouvelles de Moscou 13 novembre 1988

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