QUATRE JOURS APRES la fin du 41e Congrès confédéral
(CFDT), deux directions fédérales, les PTT et la Santé, ministre socialiste Rocard, de l'affaiblissement des luttes,
Le congrès qui s'est tenu du 22 au 26 novembre dernier ce soit dans une relative dispersion, c'est la une part de dynamique mise en branle par la direction confédérale.
FRANCE dans la CFDT de la Confédération française démocratique du travail prenaient la décision de suspendre plusieurs de leurs syndicats de base et leur Union régionale parisienne. L'affaire est grave et assez exceptionnelle.
Elle est l'aboutissement de tout un processus de dégradation lente des positions de lutte de classe dans cette centrale depuis le milieu des années 70, de son évolution en soutien à la politique du Premier depuis 1981, et de leur renouveau depuis 2 ans, particulièrement en cet automne.
est un symbole de cet état de fait. Une opposition à ces changements majeurs s'y est exprimée bien que sa faiblesse. Mais elle a posé la nécessité d'un rassemblement de ces forces pour enrayer la
Alain NAZIER taire général sortant, donné le signal de la chasse aux sorcières, en dénonçant les "quelques moutons noirs" qui auraient tenté de dévoyer la lutte des infirmières et
"dont certains se réclament abusivement de la CFDT". Mais que reproche-t-on à ces militants ? Pour le savoir, il faut se rapporter aux accusations portées par les directions des fédérations PTT et Santé.
La direction du syndicat Santé n'a pas supporté que des militants syndicaux et des dirigeants de syndicats aient soutenu la lutte des infirmières (1) et surtout qu'ils aient été élus à la tête des coordinations.
Elle écrit qu'il y a détournement du droit syndical quand des délégués participent à la coordination infirmière, quand des syndicats l'accueillent dans ses locaux. Elle n'accepte en aucun cas ce soutien à l'auto- organisation. Il aurait fallu s'en tenir aux mots d'ordre syndicaux et plus exactement aux mots d'ordre CFDT.
Mais les infirmières ont défendu des revendications dont ne voulait pas la direction CFDT. Elles ont refusé très massivement la signature des propositions Rocard-
Evin alors que la CFDT s'est empressée de les signer. Elles ont développé des formes de luttes et d'unité dont ne voulait pas la
CFDT. Alors qui fallait-il soutenir ? La volonté de combat unitaire des infirmières ou le refus d'unité et de combat de la direction de la CFDT? La manifestation des 100 000 infirmières et des autres personnels de santé ou la manifestation de division organisée le même jour et à la même heure dans un endroit différent qui réunit
Quand on connaît le discrédit qui touche les syndicats en France notamment du fait de la division entre les différentes centrales, il est raisonnable de penser que les syndicats Santé de la région parisienne ont fait davantage pour restaurer l'image d'un syndicalisme ouvert et respectueux de la volonté des travailleurs que les directions
Une dynamique de scission
Les motifs invoqués dans les PTT sont de même nature, même si les conflits dans ce secteur n'ont pas eu la même importance que dans les hôpitaux. Déjà en novembre une section d'un centre de tri de la région lilloise était suspendue pour avoir refusé avec les travailleurs la signature d'un accord et avoir refusé d'appeler à la reprise du travail. Le scénario fut identique pour le syndicat des Postaux Paris lors du conflit des chauffeurs de camions.
Depuis plusieurs années, la bureaucratie de la CFDT voyait ces syndicats d'un mauvais œil et plusieurs mesures avaient déjà été prises contre eux. Après leur participation active aux grèves de cet automne les directions syndicales ne pouvaient plus
FAITS ET CHIFFRES
La CFDT qui affichait son ambition de devenir la première confédération francaise en 1981 a dû déchanter depuis. Aujourd'hui, elle en est à disputer la deuxième place à FO avec des succès variables.
Aux élections prud'hommales (tribunaux paritaires où sont représentés patrons et ouvriers) du 9 décembre 1987, la CFDT arrive en deuxième place avec 23,05% des suffrages, pourcentage équivalent à l'élection de 1982.
En revanche, aux élections à la
Sécurité sociale d'octobre 1983, la
CFDT n'était qu'en troisième position avec 18,42% derrière la CGT (28,25%) et FO (25,16%)
Aux élections aux comités d'entreprise, la CFDT, qui avait progressé de 1967 à 1977, s'est stabilisée autour de 20-21% (21,3% en 1987 avec les élections à la SNCF). Mais ce qui est remarquable c'est la progression à cette élection des "non syndiqués", c'est-à-dire ceux qui n'appartiennent à aucune des grandes centrales reconnues nationalement. Ils passent en deuxième place derrière la CGT et devant la CFDT.
Dans la fonction publique, la CFDT est en troisième place derrière la
FEN et FO, d'après le "Rapport sur la
Fonction publique de l'Etat".
Au niveau des effectifs, il est difficile d'avoir une idée exacte. Comme le dit André Bergeron, le dirigeant de
FO, en la matière tout le monde ment.
La CFDT déclare 900 000 adhérents, en comptant les retraités. De manière plus réaliste, en regroupant plusieurs sources, l'estimation tourne autour de 400 000 adhérents, dont la grande majorité dans la
Fonction publique. les tolérer. Les mesures bureaucratiques prises à l'encontre des 11 syndicats Santé et des 10 syndicats PTT de la région pari sienne dépassent la simple mise à l'écart de quelques militants "gauchistes". Ce sont des équipes entières qui sont décapitées. La bureaucratie a envoyé à toutes les administrations concernées une lettre leur indiquant que dorénavant plus aucun militant ne pouvait se prévaloir de la CFDT hormis ceux nommément désignés par les directions nationales. Tous les militants ayant des heures de délégation syndicales en sont dépouillés, les permanents sont immédiatement remis aux mains de l'administration, les locaux sont repris par les fédérations. En clair, toute activité syndicale par l'un des "suspendus" devient illégale en toute collusion entre l'Etat-patron et la bureaucratie.
1) voir Inprecor numéro 276 du 14 novembre1988.
Ce sont plusieurs centaines de militants qui sont rayés ainsi de tout droit syndical. Les unions interprofessionnelles qui continuent de les héberger sont à leur tour menacées de sanctions. Dans la Santé, la direction met en place d'autres syndicats avec ceux qui la soutiennent. La fédération PTT a déclaré illégaux les congrès des syndicats concernés : les adhérents n'ont plus leur mot à dire sur la ligne de leur syndicat de base et les dirigeants qu'ils veulent se donner. Ce ne sont pas de simples exclusions un peu plus nombreuses que d'habitude. Nous assistons réellement à une scission qui ne dit pas son mot, sur la base de désaccords portant sur l'orientation et la pratique syndicale.
Le congrès de la régulation sociale
Ces exclusions sans précédent prennent d'autant plus de relief que le nouveau secrétaire général Jean Kaspar les a cautionnées, en plein congrès, en accord avec son prédécesseur Edmond Maire. Le 4le Congrès de la CFDT ne fut pas un congrès ordinaire. Il intervenait dans un contexte de remontée des luttes sociales où la question de l'auto-organisation était posée à un niveau jamais atteint, comme dans la Santé où elle a été le cadre national du conflit, alors que la désyndicalisation en général et la chute de la CFDT en particulier sont ex-
La deuxième raison, c'est que la direction de la CFDT voulait faire avaliser un tournant stratégique à l'organisation et changer son secrétaire général, Edmond Maire, qui règne sur la CFDT depuis 17 ans. Ce départ s'accompagnait de la mise en place d'une direction quotidienne homogène, la commission exécutive, empêcher tous débats et garder le cap des nouvelles orientations.
Ce processus réactionnaire ne s'est pas fait en un jour. Plusieurs années furent nécessaires car les équipes militantes s'y opposèrent autant qu'elles le purent. Le premier changement fut amorcé au congrès de 1979. Le mot d'ordre d'alors était "recentrage". Il s'agissait pour la direction confédérale d'utiliser à fond la rupture de l'union de la gauche, en 1977, qui commençait à avoir ses effets sur le champ syndical, dans les rapports entre la Confédération générale du travail (CGT, proche du Parti communiste) et la CFDT. La direction faisait deux autocritiques : avoir trop misé sur les perspectives électorales pour le changement et lié à cette estimation, avoir mis en avant des actions interprofessionnelles nationales à vocation plus politique que syndicale.
Derrière cela se profilait en fait le refus de se battre pour un débouché politique. La CFDT faillit ne pas appeler à voter pour les partis de gauche en 1981, et elle larguait la mobilisation de toute la classe ouvrière au profit d'actions éclatées, branche par branche, entreprise par entreprise, émiettant ainsi le rapport de forces global.
L'arrivée de la gauche au gouvernement donna un coup d'accélérateur à l'évolution
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U VESINE en cours. Maire se fit l'apôtre de la politique de rigueur. La négociation tous azimuts prit le pas sur la mobilisation. Un premier coup de semonce eut lieu. La direction voulait signer un accord d'aménagement du temps de travail mettant à mal bien des acquis ouvriers. La base se rebella. La direction dut consulter les syndicats. Ils furent majoritairement contre. cette époque que la chute des effectifs prit un cours vertigineux, la CFDT apparaissant de jour en jour davantage liée à la politique d'austérité gouvernementale.
De plus en plus droitier La direction voulut conjurer le sort en décidant de ne pas appeler à voter pour la gauche aux législatives de 1986 puis à la présidentielle et aux législatives de 1988. Mais le sommet fut atteint publiquement lors des luttes étudiantes de la fin 1986. Après la mort d'un étudiant, Malik Oussékine, provoquée par la police, Maire déclara que la manifestation prévue par les étudiants en signe de protestation et de deuil était "sans objet" puisque le projet de loi était retiré et par crainte de la récupération politique ou des provocations Devant le tollé à l'intérieur de l'organisation, il dut faire marche arrière.
Dans les conflits SNCF et EDF qui suivirent, il appela directement à la reprise du travail. Parallèlement à ces faits, la direction mit en chantier une "réflexion" donner une ossature "théorique" à sa pratique. C'est ce qu'elle appelle "l'adaptation du syndicalisme". C'est ainsi, qu'entre autre, Maire déclarait que les grèves étaient à ranger au musée de l'histoire grâce au développement de l'Etat de droit ou qu'il croyait discerner à côté d'un patronat rétrograde un patronat intelligent, prêt à négocier avec les syndicats "pour l'efficacité économique et sociale" des entreprises. "Dans bien des cas, le maintien des acquis passe par leur transformation... car à laisser stagner des
MAL
TAS LA SERİNGUA
ENTRE MEDICA SK PLDITA
Des militants sanctionnés parce qu'ils étaient dansles luttes ! (DR) situations où la sclérose d'un certain patronat se conjugue avec celle d'un certain syndicalisme, on risque fort de voir l'entreprise aller à la faillite" énonçait le rapport pour le 4le Congrès.
Perspectives d'unification
Dans ce cadre, la perspective socialiste elle-même est abandonnée. L'autogestion n'est plus qu'une démarche qui fait "du con flit et de la confrontation, de la concerta tion et de la négociation, des moyens d° transformation de la société, d'approfondissement de la démocratie et du progrès social". Exit la rupture avec le capitalisme. Rendons le plus humain. Un pas énorme fut franchi à ce congrès en matière de relations unitaires. Il y a longtemps que la CFDT a décrété que l'unité d'action avec la CGT n'était plus possible à cause de ses pratiques sectaires, réelles. Aujourd'hui, elle ancre cette politique de division sur le déclin du PCF qui, enfin, "n'est plus un danger pour la France" et sur les revendications "démagogiques" de la CGT, telle celle sur le Salaire minimum à 6 000 F (il est actuelle-
Sans débat préparatoire, Maire a déclaré au congrès qu'il faut aller plus loin que les simples convergences avec le syndicat Force Ouvrière (FO) et la Fédération de l'éducation nationale (FEN) dans une pers pective d'unification : "les grands ruis seaux du syndicalisme français vont vers le même océan". C'est donner son appui à w. projet qui a eu quelque mal à se concrétiser jusqu'ici, la création d'une grande centrale social-démocrate pour faire pièce à la CGT et appuyer plus efficacement la politique du Parti socialiste (PS). Ce revirement brusque (jusqu'ici Maire était opposé à cette opération) est dû à la crainte du développement de l'auto-organisation des luttes. Contrôler mieux les mobilisations sociales, voilà l'objectif.
Il n'est pas étonnant que pour faire ap-
pliquer une telle politique, une direction homogène soit nécessaire. Car toute la CFDT est loin d'être d'accord avec de telles perspectives. Maire a dû se battre d'abord pour qu'un représentant d'un syndicalisme plus combatif, Pierre Héritier, ne soit plus dans la commission exécutive et ne puisse pas s'y représenter, en s'appuyant sur des dispositions statutaires fort peu démocratiques.
Défendre la démocratie ouvrière
De très nombreux délégués au congrès ont parfaitement fait le lien entre ces deux aspects, comme avec les exclusions dans la Santé et les PTT. Ils ne sont pas les seuls visés, tous ceux qui voudront défendre un syndicalisme unitaire, de combat, qui n'enferme pas les revendications dans le carcan des "possibilités" de l'économie ca pitaliste le sont au même titre, a fortiori s'ils sont soucieux de développer la démocratie ouvrière la plus large dans les mobilisations.
Les mois qui viennent vont être décisifs pour la CFDT, et vont déterminer le destin de cette orientation. Dans un congrès très fermé, 45% des délégués ont voté pour le maintien de la perspective socialiste autogestionnaire. La plupart des amendements gauche ont fait aux alentours de 35%. La direction actuelle a un atout certain : l'émergence de nouvelles couches militantes depuis 1981 dans un contexte de calme social. Un nombre non négligeable tire son prestige social de sa place dans les négociations et multiples lieux de concertation. Parmi ceux-là, on l'a vu dans les conflits récents, certains sont parfaitement prêts à s'affronter au mouvement de masse. Cela ne peut que conforter la direction dans son cours actuel.
Il appartient aux militants, aux responsables lutte de classe de s'unifier pour enrayer cette dynamique infernale. Près d'un millier de responsables de syndicats, unions départementales, dirigeants fédéraux - dont le prédécesseur de Maire à la tête de la CFDT, Eugène Descamps - ont signé une lettre ouverte au nouveau secrétaire général, Jean Kaspar. Il y est écrit: "Nous n'acceptons pas que la CFDT soit détruite par des sanctions... On assiste (depuis des semaines) à un fort courant, parfois avec des limites certes, mais à une aspiration massive à l'autogestion des Luttes par les salariés eux-mêmes. Les militant qui ont été les plus liés à ces luttes doivent-ils être sanctionnés, expulsés de l'organisation ? Nous disons non".
L'enjeu est clair. On ne peut militer pour l'unité du mouvement syndical en acceptant chez soi une scission, ni militer pour la démocratie ouvrière dans les luttes et laisser expulser ceux qui l'ont mise en pratique. Une victoire écrasante de la direction en la matière présagerait de lourdes défaites à venir pour tous ceux opposés à un syndicalisme de régulation sociale.
2 janvier 1989