Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ZIMBABWE

La fin des illusions

· Inprecor n° 279, 9 janvier 1989 · p. 17-20 · 4 595 mots

Afrique australe Syndicalisme

le service de la dette extérieure (2,1 milliards de dollars pour un produit national brut par habitant de 650 dollars)

économiques avec l'Afrique du Sud, qui est son premier

La récente vague de manifestations contre la corruption du pouvoir représente l'expression politique la plus aiguë, à l'heure actuelle, de la désillusion des masses face à la

Ces événements soulignent les limites d'un gouvernement porté au pouvoir par un règlement néo-colonial négocié

ZIMBABWE

La fin des illusions

LES COLONS BLANCS et l'impérialisme continuent à dominer la vie économique du Zimbabwe, 8 ans après l'indépendance. Dans les cent premières entreprises du pays, 188 des 200 postes de direction sont occupés par les Blancs. 12% du budget sont absorbés par alors que le chômage s'accroît et touche 12,5% de la population active.

Malgré la rhétorique officielle contre l'apartheid, le pouvoir peut difficilement rompre ses liens partenaire commercial et par où transitent 90% des importations et exportations du pays.

politique gouvernementale.

qui laisse intactes les structures capitalistes.

John WEBSTER occupée par les étudiants qui ont élevé des barricades dans les rues, le 23 octobre 1988, craignant une attaque de la Ligue des jeunesses du ZANU (PF), parti au pouvoir (1).

Cette action sans précédent venait à la suite d'un mois d'agitation qui avait commencé avec l'arrestation de 478 étudiants, lors de violents affrontements avec la police.

L'incendie qui provoque

En vertu des lois d'urgence, la police a essayé de confiner aux campus les manifestations des étudiants, ostensiblement dirigées contre la corruption dans le parti et le gouvernement. Les arrestations ont entraîné des manifestations de solidarité qui ont également été dispersées violemment, de même que quinze jours plus tard, la manifestation de 200 élèves-professeurs, en commémoration de la mort de Samora Machel (2). Herald, le quotidien pro-gouvernemental, a justifié cette répression en accusant les étudiants d'avoir perpétré des

"saccages sauvages et destructeurs à travers la ville".

La population a réagi par un boycott virtuel des réunions officielles en mémoire de Samora Machel, organisées par le parti, le 19 octobre. La répression étatique des réпостол вол осор» centes manifestations a fait éclater un débat virulent sur la démocratie, le plus féroce qui ait fait rage au Zimbabwe depuis l'indépendance en 1980.

La cause immédiate des manifestations étudiantes a été apparemment insignifiante, l'acquittement d'une femme vice-ministre des Affaires politiques (député de Gutu, nommée à ce poste par le chef de l'Etat et du Parti, Mugabe) accusée d'incendie volontaire. On lui reprochait d'avoir chargé deux membres du parti, tous deux déjà en prison, d'incendier la maison d'une autre femme avec laquelle elle partageait un amant. L'une des revendications des étudiants était que le député soit démis de son poste.

L'arrière-plan de cette exigence était le mécontentement croissant avec lequel les gens voient s'installer une lourde bureaucratie au sommet et ouvrir la voie à la corruption dans le gouverement et le parti.

Cette opinion a été exprimée avec force

1) Zimbabwe African National Union (Patriotic Front) : Union nationale africaine du Zimbabwe (Front patriotique). Dirigée par Robert Mugabe, au pouvoir depuis sa victoire aux élections de février 1980, au lendemain de l'indépendance.

2) Héros de la lutte d'indépendance au Mozambique, contre le colonialisme portugais ; dirigeant du Front de libération du Mozambique (FRELIMO) et président de la République du Mozambique. Il meurt dans un accident d'avion suspect en 1986.

3) Edgar Tekere, député de Mutare, ancien secrétaire général et dirigeant charismatique de la province de Manicaland, était ministre du Travail à l'indépendance. Il a été arrêté en août 1980, pour le meurtre d'un fermier blanc.

par Tekere, porte-parole des critiques fai tes au gouvernement et qui avait été démis de son poste (3). Il avait récemment appelé à la dissolution du ministère des Affaires politiques, expliquant qu'il était inconstitutionnel et "travaillait pour le parti dominant". Il avait aussi déclaré que l'équipe gouvernementale de 51 ministres et vice-ministres était "bien trop large" (il n'y a que 100 sièges au Parlement) et insisté pour que les membres du Bureau politique "soient élus et non désignés. Cela, ajouté à ses critiques contre "la tendance à nommer des gens triés sur le volet", ne pouvait le faire apprécier ni des "patrons" du parti, ni de ceux du gouvernement. Les conséquences n'allaient pas tarder à apparaître.

Ce qui a suscité les protestations urbaines, leur donnant une force explosive, fut une série de manifestations ouvertement politiques à la campagne et de contre-manifestations appelant également à la dé mission du "député incendiaire". Elles ont été organisées par des membres du ZANU et de la ZAPU (4) de la province de Masvingo, région extrêmement militante et bien or ganisée depuis la guerre de libération. Les tensions avaient tellement monté qu'elles menaçaient de rompre la machine locale du parti. Pour trouver les causes de cette lutte il faut remonter à la destitution antérieure et impopulaire d'un ancien participant aux pourparlers de Lancaster House (5), Zvobgo (dont la base est le parti de Masvingo), pour avoir critiqué Mugabe.

Des mesures sévères

Tout cela arrivant au beau milieu du processus d'unification entre la ZANU et la ZAPU (précurseur de l'Etat de parti unique), a entraîné l'interdiction par les officiels du parti, de tout rassemblement et manifestation dans la province. Cette mesure sévère suivait un appel des représentants locaux officiels du parti à un référendum pour dé cider "constitutionnellement" du destin du député en accusation. La section locale du parti, récalcitrante, avait également suspendu des membres de la délégation qui était allée à Harare, pour faire connaître à Mugabe son soutien au député (qui a été acquittée du chef d'accusation d'incendie volontaire).

Les représentants de la ZANU sentaient que l'ensemble de la situation leur échappait. Cela obligea le Comité central, sous la direction de Mugabe, à prendre de nouvelles mesures sévères qui comprenaient l'expulsion du parti de Tekere. Lors d'un rassemblement de masse au Manicaland, celui-ci avait soutenu les manifestants et

4) Zimbabwe African People's Union : Union nationale du peuple africain du Zimbabwe de Joshua NKomo. Ecartée du pouvoir en 1982, longtemps dans l'opposition, la ZAPU a signé un accord d'unité avec la ZANU en décembre 1987 qui a été ratifié par les deux partis au début de l'année 1988.

5) Les accords néo-coloniaux de Lancaster House, en décembre 1979, signés à Londres, sous l'égide du ministre britannique des Affaires étrangères, Lord Carrington, ont scellé le maintien du Zimbabwe (anciennement Rhodésie) dans l'orbite de l'impérialisme et garanti les intérêts économiques des colons blancs. Ces accords prévoyaient, entre autre, des élections où la ZANU et la ZAPU seraient représentées mais où 20% des sièges seraient reservés aux blancs.

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s'était opposé à la répression. Il avait déclaré que la "démocratie au Zimbabwe est dans le service de réanimation", que "la direction a déçu" et que "la politique d'un Etat de parti unique mènerait à l'instauration d'une dictature". Le Comité central menaça également de Victoria Fall poursuites par les "ministres du Renseignement" ceux avaient "monté" les BOTSWANA manifestations.

Ces "représailles" de la part du Comité central furent accompagnées des attaques les plus critiquables de la part des ministres au gouvernement, y compris Mugabe, qui décrivirent les manifestants comme des contre-révolutionnaires au service des ennemis de l'Etat. Pourtant, ces manifestations ne reflétaient que le degré de ressentiment de l'opinion publique contre la "corruption" dans le gouvernement et le parti. Ces protestations publiques ont leurs limites qui ne doivent pas être surestimées et qu'on doit analyser dans leur contexte.

La masse des chômeurs diplômés

Il est indubitable qu'un nouvel élément s'est cristallisé dans la politique au Zimbabwe, c'est une intelligentsia jeune assez importante et désenchantée à cause de l'absence de progrès dans le sens de la transformation socialiste. Cela se produit à un moment où le gouvernement lui-même a admis l'existence d'un problème grandissant celui des "chômeurs diplômés". Vers 1990, 250 000 étudiants supplémentaires arriveront sur le marché du travail avec peu de perspectives d'emploi, alors que les institutions d'éducation approchent des limites de leur capacité.

Les cursus universitaires incluent de plus en plus d'éléments d'économie politique. Ce qui, ajouté à la compréhension de plus en plus répandue que 8 ans après être 'entré au royaume politique" la nature fondamentale de l'économie reste inchangée, a élevé considérablement le niveau de conscience politique dans l'intelligentsia. Mais pas encore assez pour entraîner une remise en question radicale de la nature fondamentale de l'Etat, ni de la politique de classe du gouvernement. Il ne faut donc guère s'étonner que le Conseil représentatif des étudiants ait fait une déclaration disant qu'il n'était ni anti-gouvernement ni anti-ZANU (PF) : "Nous sommes des membres de la ZANU qui manifestons contre la corruption."

Au niveau de la masse de la paysannerie, un approfondissement semblable de la conscience de classe a accompagné la compréhension que le programme de réforme agraire est resté timide, insuffisant pour satisfaire l'aspiration à la terre des paysans et laisse largement subsister les fermes et

ZAMBIE FASHONALAND MASHONALAND

OUEST CENTRE Mazonie indica HARARE → Chitungwiza Marondera Hwange Kadoma

Lupant

MATABELÉLAND , MIDLANDS Myumar Redcliff •

NORD Gweru • Shrugi * Masvingo Plumtree MAŞVINGO Gwanda Chiredzi MATABELELAND Rutenga SUD Beltbridge AFRIQUE DU SUD les exploitations de grande dimension des multinationales, à l'exception des terres en friche achetées par l'Etat sur les bases de la "bonne volonté réciproque de l'acheteur et du vendeur" (6). Au lieu des 162 000 familles paysannes concernées, il a été prévu de réinstaller, dans les cinq premières années de l'indépendance, environ 35 000 familles seulement (soit près de 250 000 personnes) ont réellement été réinstallées, non sans une quantité de problèmes. Pendant la même période, la population des régions les plus surpeuplées a grossi d'environ 180 000 par an.

L'approfondissement de la différenciation de classe parmi les paysans a accompagné cette évolution. Cela a également conduit les paysans sans terre à s'emparer des terres, cette pratique étant appelée le "mouvement squatter", qui s'est soldé par des restitutions forcées. Il en est résulté une migration vers les villes avec l'inévitable apparition des bidonvilles et la prolifération du secteur informel autour des grandes

Une conscience de classe inégale

Le principal but de la lutte armée de libération était la terre et la liberté. La frustration de ces objectifs est de plus en plus ressentie, ce qui avait d'abord engendré les "dissidents armés", ex-combattants de la guérilla, mécontents de la politique de "réconciliation" de la ZANU (PF), puis l'exclusion du pouvoir de la ZAPU. Sans orientation politique de classe, ce mouvement dégénéra en banditisme, situation qui prit effectivement fin quand la ZANU de Mugabe signa en décembre 1987, l'accord d'amnistie-unification avec la ZAPU de

Même si les contradictions sociales s'approfondissent de jour en jour, la montée de la conscience de classe est inégale, étant donné que la population a réellement bénéficié de la période qui a suivi l'indépendance, grâce à la grande amélioration des services de santé, de l'éducation, des services sociaux. Aujourd'hui ce programme se heurte aux limites de l'expansion, car la logique du contrôle capitaliste de l'économie oblige le gouvernement à prendre des W-MASHONALAND mesures d'austérité. EST Les mêmes contradictions fondamentales appa• Headlands raissent au niveau de la masse de la classe ouvrière. Les premières vagues de grèves de Mutars l'ère post-indépendance ont MANICALAND été accueillies par une combinaison d'arrestations en masse des grévistes, la cooptation du mouvement syndical, l'établissement de comités de travailleurs, l'introduction du salaire minimum, la réduction des possibilités de négocia tion collective et l'introduction de la Loi du travail qui supprime virtuellement le droit de grève.

La poursuite des luttes ouvrières Cependant, les luttes ouvrières continuent, soit avec des grèves, bien qu'on n'en parle pratiquement jamais, soit sous des formes variées et plus discrètes de protestation ouvrière, avec des sit-in et des occupations occasionnelles. Plus récemment, le militantisme des ouvriers sud-africains (avec lesquels les contacts se multiplient de façon régulière à travers les fédérations syndicales internationales) exerce une influence. Cela s'est d'abord concrétisé avec l'amélioration de l'organisation des syndicats du Zimbabwe, donnant naissance à un niveau de conscience plus élevé.

Mais des problèmes multiples ont été la cause du conflit de plus en plus aigu et critique, entre les ministres du gouvernement et la Confédération syndicale du Zimbabwe. Il faut y inclure : l'échec du salaire minimum à maintenir les salaires au rythme de l'inflation qui frappe d'une façon particulièrement dure les travailleurs des villes les moins payés et les chômeurs (aujourd'hui il faut un dollar pour acheter la même chose qu'avec 40 cents en 1983) ; le problème de la croissance du chômage (un million de chômeurs sur une population totale de 8 millions) ; la détérioration des conditions de vie dans les townships surpeuplés (aggravée par la suppression forcée des bidonvilles) ; et le problème critique des transports.

Le mouvement syndical lutte pour affirmer son indépendance de classe et exprimer les intérêts matériels de ses membres, étendant donc son action au-delà de l'appel du gouvernement à la réconcilia tion et à la productivité "dans l'intérêt de l'unité et du développement nationaux". En outre, de nouvelles couches de jeunes travailleurs arrivent sur la scène, apportant avec eux une vision critique qui a lentement

6) Cette barrière légale, interdisant expressément la saisie de terres, était une partie centrale des Accords de Lancaster House.

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MOZAMBIQUE

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mûri pendant ces huit années d'indépendance.

Depuis l'indépendance, une nouvelle classe, relativement nombreuse, de petite bourgeoisie noire, a émergé, sous la forme d'une fonction publique en pleine expansion, ayant un meilleur niveau de vie (40% du budget national sont destinés aux salaires, le service de la dette se taillant l'autre grande part). Il faut y ajouter les paysans qui produisent pour le marché à petite échelle et les "hommes d'affaires qui émergent" et que le gouvernement soutient.

Des fonctionnaires pires que des Blancs

Aussi maigres que soient les revenus des ministres et des fonctionnaires des niveaux supérieurs, comparés à ceux des capitaines du commerce et de l'industrie, ils sont infiniment plus élevés que ceux des ouvriers et des paysans. C'est avec cette récemment atteinte que cette nouvelle classe achète des biens et emploie de la force de travail. Les salaires perçus sont multipliés par les prêts et les largesses si promptement accordés par le secteur privé (qui recherche les leviers politiques dont il a besoin pour s'assurer que la "polin'entre pas en conflit avec ses intérêts "économiques").

Des rumeurs concernant de hauts fonctionnaires qui auraient acheté des fermes et des entreprises et qui traiteraient leurs employés "pire que les Blancs", circulent à travers tout le pays. En août 1988, lors d'une émission de radio britannique, Mugabe condamna pêle-mêle "les créatures du sommet" qui amassent des richesses, et a promis d'appliquer le "Code de direction". Ce code est un instrument du Parti, très populaire, destiné à réduire l'accumulation des richesses par ceux à qui est confiée la direction du pays pour la transformation socia-

Le pays attend la mise en application de ce code depuis le dernier congrès du Parti. S'il est bien mis en pratique, pense la population, le code débarrassera le gouvernement et le parti des éléments naires" dont on pense qu'ils ont pris le contrôle sur les "progressistes" que Mugabe représente toujours aux yeux de l'opinion populaire. Les récentes manifestations étudiantes n'ont pas été la première marque publique de l'exigence de la mise en application de ce code.

La période des manifestations étudiantes a coïncidé avec celle des protestations rurales ; la montée de la combativité syndicale; le processus d'unification des deux partis ; une chute brutale du niveau de vie ; et un climat politique plus dur, dû aux événements qui se déroulent en Angola, au Mozambique et en Afrique du Sud. De plus, elles ont coïncidé avec un changement général de la conscience de classe. Tout cela s'est combiné pour causer une forte réaction du gouvernement et pour laisser passer une vague de débat critique.

Nous avons dit auparavant que les limites de ces critiques, qui peuvent être déduites du contenu de chaque incident, ne doivent pas être surestimées. Il ne faut pas oublier non plus que les étudiants sont les fils et les filles des ouvriers et des paysans, qui constituent la masse des adhérents du parti, ce qui explique leur impact national.

Les manifestations paysannes ont été largement organisées par les fonctionnaires locaux du parti et leur clientèle engagés dans une lutte pour le pouvoir. Leur soutien populaire provient de la base du parti qui a été, à juste titre, irritée par l'injuste acquittement du député incendiaire, considéré comme l'extension de la corruption à la justice elle-même. Sinon pourquoi mettre en prison ses complices qui ont témoigné

Lorsque 8 représentants de districts, sur 23, ont rendu visite à Mugabe pour exprimer leur soutien à sa protégée, ils ont rejeté le blâme pour les meetings et les manifestations sur "une clique affamée de pouvoir et de permanents du gouvernement et du parti, jaloux... des fonctionnaires, des policiers, quelques membres de la Force d'intégration (unissant ZANU et ZAPU) et certains dirigeants provinciaux du parti... Mais par la suite, les 8 furent accusés de n'avoir pas de mandats et ils furent donc suspendus pour avoir "mal renseigné le

Cependant quand ces "démocrates du parti" voulurent montrer que la démocratie était bien servie, ils demandèrent un référendum pour décider du destin du député Mais ce vote devait être du "style kenyan", où la population se rangerait publiquement "pour ou contre" le député. Cela permettrait d'identifier immédiatement les amis et les ennemis dans une situation où, pour beaucoup, la survie même dépend du patronage.

Le référendum

Use transforme en gifle

Le 30 octobre, le référendum se tint finalement sous l'œil vigilant du Bureau politique. La population émit un vote massif en faveur du "non", une poignée seulement se faveur du député. Cela a constitué une véritable gifle pour Mugabe et les chefs du parti, qui doivent maintenant décider que faire. Des membres de la Ligue des femmes de la ZANU (PF) ont fait des tournées pour rameuter le soutien, mais en vain. Il ne faut donc pas s'étonner si les tempéraments se sont échauffés et si le contrôle policier fut nécessaire. Lors des élections de 1985, ce député avait recueilli 35 000 voix (bien qu'elle ait proclamé en avoir obtenu 100 000) et à présent elle n'en obtient que 1 000. Elle accusa le référendum d'être truqué et que les gens avaient été menacés de mort s'ils la soutenaient.

Le même jour, à Harare, se tenait la première convention nationale de la Ligue des jeunesses unifiées ZANU/ZAPU. Cela apporta quelque réconfort au sommet de la direction en ce sens que 1 000 jeunes firent une marche de solidarité en soutien au Président Mugabe et louèrent l'accord d'unité appelant à un Etat de parti unique. En fait, cette convention a été utilisée comme rassemblement pour remettre les jeunes dans la ligne. Les principaux discours des chefs du parti (il n'y a pas de rapport sur ce que les jeunes eux-mêmes ont dit) ont répété les accusations de contre-révolutionnaires, déjà émises auparavant, par le Comité central de la ZANU (PF) à l'endroit des étudiants et des assistants de l'université.

Le 22 octobre, le Comité central s'est réuni sous la présidence de Mugabe. Un torrent d'insultes y fut déversé contre ceux qui étaient considérés comme des ennemis. Mugabe parla de "dissidents et de mécontents politiques" qui, en quelque sorte, avaient été autorisés à émerger à la base du parti. Il décrivit les étudiants comme "antiparti et anti-gouvernement". Il avait utilisé un langage similaire contre les dissidents de l'armée quand il envoya sa 5e Brigade d'élite pour "pacifier" le Matabeleland en 1983-84 (7).

Les calomnies contre les étudiants

Le Comité central s'est déclaré "écœuré à l'unanimité" par l'attitude et le comportement des étudiants et par leur critique sans fondements du gouvernement et il a menacé les initiateurs des manifestations illégales, de "mesures prises par les ministres du Renseignement". C'est là une menace particulièrement indigne contre des militants

Lorsque le député Tekere fut exclu de la ZANU (PF) on a d'abord dit qu"il pouvait former son propre parti", mais que s'il persistait dans "ses allégations infondées contre la ZANU (PF)" il devrait répondre de diffamation, comme tout ancien membre du parti exprimant son opposition. Il apparaît que cette décision ne fut pas aussi unanime qu'on l'a proclamé. Tekere était défiant : il a dit que les efforts pour obtenir que le code de direction soit respecté étaient restés lettre morte, et qu'il n'allait "pas s'asseoir et regarder le pays être jeté en pâture aux chiens"

A l'issue de la réunion du Comité central, la responsabilité d'expliquer la réponse du gouvernement aux étudiants échut au secrétaire à la Jeunesse de la ZANU, un ministre d'Etat aux Affaires politiques. Lors de la manifestation, les étudiants avaient publié un document détaillant des exemples de corruption, et en appelant à Mugabe pour appliquer le Code de direction. Ce que certains avaient dépeint "comme un acte de loyauté" était maintenant considéré par le Comité central comme une "attaque contre l'intégrité de la ZANU, de sa politique, de sa direction et de l'ensemble des membres du parti", l'intention "contre-révolutionnaire de cette attaque étant de rendre la ZANU in. capable de mettre en application sa politique socialiste"

Muzenda, adjoint de Mugabe, avertit que les étudiants étaient utilisés par les ennemis du pays (c'est-à-dire l'Afrique du Sud)

7) Le Matabeleland, à l'ouest du pays, est peuplé d'une minorité parlant le ndebele et cette province forme historiquement la base de Joshua N'Komo. Elle a donc été le point focal des conflits armés entre les "oppositionnels" (dont certains, dans le passé, étaient soutenus par lrégime sud-africain), les colons blancs locaux et les forces gouvernementales.

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"comme un instrument d'affaiblissement de l'indépendance économique du Zimbabwe" Il ne faut pas s'étonner alors que les étudiants aient barricadé l'université contre la rumeur d'attaques par la Ligue de la jeu-

Lorsque Mugabe s'est adressé à la réunion de la Ligue de la jeunesse, ils accusa certains assistants "qui avaient vécu dans le luxe pendant la guerre de libération, de vouloir maintenant s'emparer de la révolution". Brandissant une ceinture de munitions, il déclara : "Voilà la révolution. La révolution ne sort pas des livres". Cela est à comparer avec la voix sobre de l'équipe académique lorsqu'elle a protesté contre la déportation de ses collègues : en termes de liberté académique elle a défendu le droit et le devoir du personnel éducatif et des étudiants de débattre, d'examiner et de s'exprimer ouvertement sur toutes les causes justes, "y compris pour

Un prétexte pour réprimer

La Confédération syndicale du Zimbabwe a déclaré que l'Etat prenait avantage de la manifestation des étudiants pour persécuter et harceler les progressistes. "Le socialisme ne sera jamais établi dans les çirconstances actuelles alors que la direction du parii et du gouvernement prend au galop la route du capitalisme. Avec quelles forces la situation pourra-t-elle être renversée quand l'Etat menace d'écraser ceux qui s'opposent au cours droitier actuel?" Et ensuite un avertissement prophétique : "Aussi longtemps que le cours actuel continue, l'opposition grandira et le gouvernement devra réagir avec davantage de mesures répressives pour défendre le tournant à droite,

Un des correspondants, assez représentatif de l'ensemble, rapporta que "la position d'ensemble des travailleurs dans la situation socio-économique présente s'était détériorée. Les structures capitalistes coloniales dont nous avons hérité déterminent toujours la situation économique des travailleurs... le spectre de la pauvreté est partout présent.. les salaires sont écrasés par l'inflation... L'économie du Zimbabwe, telle que formée aujourd'hui, n'est pas en transition vers le socialisme, nous devons lutter pour la transformation réelle et non de simples ajustements."

Un autre rappela que la protestation des étudiants sous le régime de Smith (avant l'indépendance, ndlr) était "un baromètre du mal", et que c'était les étudiants qui avaient gonflé les rangs des mouvements de libéra-

La valeur des manifestations étudiantes tenait au fait qu'elles sont "une expression du sentiment populaire général de ceux qui dans l'ensemble du pays, n'ont pas voix au chapitre". Il faudrait autoriser un vaste débat sur la transformation sociale, "Les étudiants doivent pouvoir parler... les travailleurs doivent utiliser le droit de grève".

Même l'éditorial du Herald a dû marquer son accord : "Le Zimbabwe n'est pas un Etat socialiste et le pays ne peut se vanter d'avoir une politique même un tant soit peu socialiste". Ceux qui considèrent qu'un règlement négocié est un pas essentiel sur la voie de la libération de l'Afrique du Sud devraient bien peser tous ces éléments.

L'avertissement le plus poignant est peut-être venu d'un ancien combattant de l'Armée de libération nationale africaine du

Papa, quand je serai grand, je serai ministre du Logement Zimbabwe (ZANLA), qui "craint toujours de se retourner et de voir que les efforts et le sang qu'il a fallu pour libérer ce pays ont été malheureusement vains".

Un nouveau langage

Il mit en cause le Comité central en disant que pouvoir faire la preuve de la corruption n'est qu'une illusion, qui "devient encore plus fuyante quand ceux qui sont capables de fournir ces preuves... sont de modestes citoyens bousculés par des politiciens manipulant le pouvoir du haut de leurs bureaux." Tout ceci est un langage qu'on n'avait pas entendu en public, au Zimbabwe, depuis l'indépendance en 1980.

Ces manifestations démontrent clairement le niveau du mécontentement des masses par rapport à la politique et aux pratiques du gouvernement. Cette clameur publique est significative, étant donné l'absence de toute alternative démocratique à la ZANU (PF). Le problème c'est que cette protestation ne met pas encore sérieusement en question le caractère de classe du régime, reflétant la sous-estimation du problème qu'elle cherche à résoudre. De plus, tout cela montre simplement combien il est difficile, non seulement de pratiquer la démocratie dans les prétendues "étapes nationales démocratiques de la révolution", mais comment l'Etat agit pour bloquer le développement des forces de classe nécessaires pour la transition au socialisme.

La question principale est la suivante :

comment cette vague de fond de mécontentement trouvera-t-elle une expression organisée ? C'est là un préalable nécessaire à ce qu'elle gagne une suffisante confiance en soi pour pouvoir intervenir sérieusement dans le processus politique.

Quelles formes de lutte sont possibles quand l'Etat réagit de cette façon à toute critique?

Le mouvement syndical se renforce

Il est clair, que le renforcement du mouvement syndical, le mouvement étudiant et les mouvements des masses paysannes et des femmes, en général, sont des points de départ nécessaires. Tout cela est plus facile à dire qu'à faire, car il n'y a pas de tradition d'activité politique indépendante, dans la mesure où il n'existait pas de formations de classe indépendantes avant le transfert de pouvoir.

Les classes opprimées attendent toujours l'émergence d'une direction capable d'articuler une alternative à la rhétorique de la politique petite

"radicale". Les dangers bourgeoise de l'Etat de parti unique, avec son absence de démocratie pluraliste, sont évidents.

Toutes les couches qui, aujourd'hui, bougent politiquement, ont à un degré ou à un autre, connu leur baptême du feu. Elles ont dû s'affronter à la direction nationale qui conserve le prestige d'avoir dirigé avec succès la lutte de libération nationale et d'avoir accompli des avancées indiscutables dans toutes les sphères du secteur social. Elles se trouvent face à un gouvernement qui a gagné la réputation de s'opposer fermement à l'apartheid

Aujourd'hui, le nationalisme petit bourgeois est à bout de course. Il s'est heurté aux limites de la réforme, étant donné la logique de l'économie capitaliste, qu'il est loin d'avoir cherché à attaquer. Le capital refuse d'investir jusqu'à ce que le gouvernement et le parti l'ait convaincu que leur rhétorique socialiste n'est que cela, et rien de plus. En pratique cela signifie abattre le mouvement de masse et discipliner la

La lutte en Afrique du Sud peut encore éviter le même écueil.

Décembre 1988

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