Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Le congrès du Parti communiste

· Inprecor n° 279, 9 janvier 1989 · p. 24-26 · 2 226 mots

Portugal URSS et Russie Syndicalisme France

du Parti communiste particuliere, en raison de son contenu assez inhabituel.

de révision du vieux programme de 1965, que l'on croyait

Mais surtout, pour la première fois dans l'histoire de ce divisions profondes parmi les syndicalistes communistes.

PORTUGAL

Le Congrès

LE XIle CONGRES DU PARTI COMMUNISTE portugais

(PCP), qui s'est réuni dans la ville de Porto, du 1er au 4 décembre 1988, a suscité une attention toute

Ce congrès tranchait en effet avec la routine, car pour une fois, les délégués devaient se prononcer sur des textes essentiels, notamment une proposition inamovible.

parti, une polémique interne et publique très vive a précédé l'ouverture du Congrès.

La crise du PCP est d'autant plus grave et explosive qu'elle éclate sous la double pression du débat international sur les réformes en Union soviétique et d'une période d'agitation sociale qui a engendré des

Francisco LOUÇA

D

EUX GROUPES ORGANISES, apparaissant comme tions de fait, se sont affrontés à la direction historique du secrétaire général Alvaro Cunhal.

des Six" a été le premier à publier ses positions (1). Six cadres connus du PCP en font

Comité central (CC), un ancien ministre, d'anciens responsables régionaux, un juge à la Cour constitutionnelle qui est aussi un des théoriciens marxistes les plus connus

Ils présentaient des positions globalement alternatives au texte de la direction pour le congrès, mais ont décidé de ne pas venir à Porto, en dénonçant le manque de démocratie dans la préparation de la discussion. Ils tendent à se marginaliser de plus en plus à l'intérieur du parti.

Le deuxième groupe a été constitué plus tard, et s'appelle "la Troisième voie". Il réunit un nombre très représentatif d'anciens dirigeants étudiants, un député européen qui est toujours en fonction, des syndicalistes, des journalistes, des intellectuels et plusieurs militants ouvriers. Ce groupe a même gagné la majorité dans la réunion du secteur intellectuel de Lisbonne et a obtenu entre 30 et 50 délégués pour le congrès de Porto (théoriquement la base de la représentation est de 1 délégué pour 100 militants). Il s'agit d'un groupe hété rogène, lié par une critique commune du centralisme bureaucratique, mais où cohabitent des positions politiques très différenciées.

Un de ses dirigeants les plus connus, le député européen Barros Moura, a été le premier à défendre une orientation qui s'écartait de la position intransigeante initiale du PCP sur le Marché commun en se montrant plus favorable à l'intégration du Portugal à la Communauté économique européenne (CEE). Cette nouvelle position a été tout de suite reprise par la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP), liée au PCP, et finalement par le PCP lui-même. A cette occasion, la direction du PCP a d'ailleurs démontré sa grande capacité à intégrer dans sa ligne les critiques internes les plus droitières.

Critique de Cunhal

D'autres porte-parole de cette Troisième voie ont, en revanche, développé une critique très intéressante du concept défendu systématiquement par Alvaro Cunhal, selon lequel la révolution portugaise serait un processus qui continut, sans interruption, depuis 1974-75. Il s'agit évidemment ici d'une question essentielle. Cette position peut sembler radicale et surprenante mais en fait, la direction du PCP substitue aux besoins de l'analyse politique, une logique de forteresse assiégée. En effet, Cunhal nie le fait que nous vivons, aujourd'hui, au Portugal, sous un régime de démocratie bourgeoise et affirme par conséquent que "la continuité de la révolution permet encore notamment, de nouvelles opportunités de

1) Ces textes ont été publiés dans le quotidien O Jornal, en janvier 1988. Voir Inprecor numéro 264 du 25 avril 1988.

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participation à la gestion de l'appareil d'Etat". Il s'agit donc d'éduquer ses militants dans un mélange de réformisme pratique au quotidien et de verbalisme révolutionnaire intransigeant. position sont apparues dans le contexte de cette crise au sein du PCP, et notamment celle de Zita Seabra, ex-député et principale ancienne responsable de l'Union des étudiants communistes (UEC). Membre jusqu'alors de la Commission politique du CC Seabra a rompu la discipline de la direction du Parti et brisé l'unanimisme officiel. Elle a d'abord été expulsée de la Commission politique et ensuite du Comité central, mais

Evidemment la grande question politique derrière tous ces débats, c'est le processus de la perestroïka en URSS et les conflits politiques qu'il déclenche. Pour un parti habitué depuis toujours à cultiver l'image du paradis et du frère soviétique, la reconnaissance des crimes de Staline et des contradictions actuelles en URSS provoque un grand choc. De plus, la popularité de Gorbatchev et l'ouverture qu'il propose ont immédiatement permis à toutes les critiques à l'intérieur du PC de s'identifier avec ses positions politiques, en argumentant que l'héritage stalinien était au cœur du fonctionnement bureaucratique du PCP, principal responsable du reflux de son influence. D'ailleurs l'un des arguments pour justifier l'expulsion de Seabra de la Commission politique était qu'elle aurait eu des contacts avec deux citoyens soviétiques qui résident au Portugal.

Querelle sur la perestroïka

L'attitude face à l'Union soviétique a toujours été un test essentiel pour la direction du PCP. La contradiction était d'ailleurs visible durant le congrès lui-même. Vadin Medvedev, le représentant du Kremlin, a présenté un message de conciliation, au début du congrès, valorisant les relations institutionnelles du PC de l'Union soviétique (PCUS), avec le président de la République portugaise et le gouvernement portugais. Le délégué du PC hongrois a présenté aussi une vigoureuse défense de la libéralisation de l'économie et des réformes

C'est Georges Marchais, secrétaire général du PC français, qui est apparu comme le porte-parole des réserves vis-à-vis de Gorbatchev. Dans son intervention, toute de suite après celle du délégué soviétique, il a souligné que la perestroïka était une bonne chose, à condition de s'arrêter aux frontières de l'Union soviétique. Même si Cunhal veut, aujourd'hui, apparaître plus enthousiaste vis-à-vis de la politique de la direction du PCUS, dans les faits il reste dans l'expectative vis-à-vis du développement des réformes et s'aligne sur le bloc PCF - Allemagne de l'Est.

Pendant toute la période préparatoire du Congrès, Alvaro Cunhal a répété dans tous les débats, qu'il n'y avait pas de crise, ni grande ni petite, dans le PCP. La direction a systématiquement tenté de minimiser l'impact des contradictions internes, sans

RTIDO

MUNISTA

Alvaro Cunhal secrétaire général du PC (DR) pourtant beaucoup de succès. Tous les textes importants des groupes d'opposition avaient d'ailleurs été publiés par la grande presse et donc tout à fait accessibles à tous les militants communistes. La machine de l'appareil s'est cependant mise en marche et l'écrasante majorité des 2 000 délégués du congrès, représentant donc théoriquement 200 000 militants, était d'avance acquis à soutenir sans réserve toutes les positions de la direction. Cependant ce fut pour eux une surprise d'assister aux prises de parole des courants critiques et même à des votes avec 50 voix contre, ou des abstentions, lors de l'élection du nouveau Comité

Quelques-uns des thèmes soulevés par les oppositions ont été intégrés au document de conclusion du Congrès. Mais la direction s'est surtout efforcée de présenter le concept, de la "démocratie avancée" comme une grande innovation théorique capable de donner un nouveau profil stratégique au Parti. Il est quand même curieux de voir que ce concept qui est une grande découverte de la période eurocommuniste du PC français, à l'époque de l'Union de la gauche en 1972, est, aujourd'hui récupéré par le parti frère portugais qui l'avait très dure-

La "forteresse assiégée"

Cependant, le débat ouvert au PCP a eu le mérite de remettre en question tous les points essentiels du nouveau programme. La conception étapiste de la révolution qui est à la base du texte sur la démocratie, le concept de la "démocratie avancée" et d'une conquête du pouvoir par des moyens électoraux, sont présentés comme devant se substituer à la lutte pour le pouvoir sur la base de l'action directe des luttes du prolétariat. C'est une situation d'ailleurs contradictoire, puisque nous assistons à un reflux évident et durable de la force électorale des PC.

La lutte contre les monopoles est, aujourd'hui, de nouveau valorisée, en faisant abstraction de la nature de classe du régime démocratique bourgeois qui a suivi le 25 avril 1974. On propose l'instauration d'une société nouvelle sans aucune option socialiste et incapable de présenter une réponse au potentiel de mobilisation du mouvement de masse qui s'est révélé pendant la dernière année, notamment au cours de la grève générale de mars 1988 (2). L'opposition à l'entrée dans le Marché commun est abandonnée, au profit d'un débat sur le degré d'efficacité de telle ou telle formule pour peser sur les politiques sectorielle et régionales. Le PCP refuse de se placer sur le terrain de la lutte internationaliste dans le cadre d'une alternative stratégique à la CEE et de l'unification des luttes des travailleurs à l'échelle européenne.

La fronde syndicale

Tels ont été certains des thèmes débattus lors du congrès de Porto, où les oppositions ont évidemment critiqué les positions officielles. Mais de nouveaux développements plus importants ont également eu lieu et ont constitué l'aspect le plus novateur de la réunion. Pour la première fois dans l'histoire du PCP, certains dirigeants syndicaux et des membres du parti ont ouvertement pris une position critique. Celle qui a été la plus reprise par la presse et la télévision a été l'intervention de José Judas, principal dirigeant de la CGTP, qui a brièvement pris la parole, tout au début du congrès, pour contester le règlement interne imposé par la direction sortante et pour proposer l'élection du nouveau Comité central par vote à bulletin secret.

Cela a été considéré par tous les opposants comme une façon de permettre au congrès d'exprimer ses réels sentiments sur le choix d'une nouvelle direction et la perpétuation ou non du noyau le plus ancien de la direction historique. Cette proposition a été immédiatement rejetée, mais reste très importante. Judas est ainsi apparu clairement aux côtés des critiques émanant de la Troisième voie et comme porte-parole de la proposition qui a été la plus combattue par la direction Cunhal.

Du point de vue social et institutionnel, cette prise de position du principal dirigeant syndical en faveur des courants d'opposition, sera d'un très grand poids dans les futurs débats au sein du parti et prouve qu'une partie de ses cadres est sensible à l'expérience concrète et à la pression du mouvement de masse. En fait, le conflit interne du PCP était déjà apparu dans la centrale syndicale elle-même, lorsque les dirigeants communistes s'étaient divisés il moment de la lutte contre la proposition gouvernementale d'une réforme du code du travail. Une partie des dirigeants de la CGTP étaient favorables à la convocation d'une grève générale avec la centrale syndicale socialiste, l'Union générale des travailleurs (UGT), et s'est affrontée à d'autres dirigeants communistes qui maintenaient

2) Voir également Inprecor numéro 264 du 25 avril

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la position sectaire traditionnelle de refus de tout contact avec l'UGT.

Le courant le plus ouvert à l'unité d'action a été capable d'imposer son point de vue, ce qui a permis à la CGTP de soutenir la convocation par l'UGT, d'une grève générale contre le gouvernement. Consciente de la division profonde des luttes ouvrières, Judas et d'autres dirigeants communistes ont essayé de créer systématiquement de nouvelles formes d'appel à la grève, notamment de grandes assemblées unitaires dans les entreprises. Cette expérience a sans doute pesé dans la discussion ultérieure du congrès de Porto.

Il est également significatif que le dirigeant communiste qui est sorti de ce congrès comme le numéro deux incontestable du parti soit Domingos Acrantes, qui a été le responsable syndical et principal défenseur, du courant le plus sectaire parmi les syndicalistes communistes.

Dans ce sens, le débat et la crise actuelle du PCP ont un point de départ qui est sans doute différent de la crise du PC français. Après une première vague de contestation qui était centrée avant tout sur les méthodes anti-démocratiques de débat et de direction, ce sont les problèmes stratégiques réels qui sont venus sur le devant de la scène et ont été discutés sous la pression de la nécessité d'un choix politique d'orientation pour le mouvement de masse et avant tout pour les syndicats. La question est d'autant plus urgente qu'une nouvelle grève générale est en préparation pour le premier trimestre de

Evolution contradictoire

Malgré son affaiblissement, le PC garde le noyau essentiel de son contrôle social, la CGTP, et son influence dans la zone de la réforme agraire. Sa marge de manœuvre s'est cependant réduite et il a des difficultés croissantes pour éviter l'isolement et un recul important de ses effectifs. La situation est telle qu'aujourd'hui, par exemple, la grande majorité de l'organisation régionale de Lisbonne. la plus importante du parti, a une moyenne d'âge de plus de 50

Réaffirmer la continuité de sa direction et de sa politique est donc apparu au Congrès comme la meilleure forme de réponse à la crise actuelle et future. Cette attitude n'est d'ailleurs pas incompatible avec des initiatives novatrices, même dans le domaine des relations unitaires avec d'autres organisations. Par exemple, lors de la séance de clôture du congrès du Parti socialiste révolutionnaire (PSR), section portugaise de la IVe Internationale, le représentant du PCP, un membre du CC, s'est laissé photographier par la presse quotidienne, en compagnie d'Alain Krivine, dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), et a même déclaré aux journaux qu'il trouvait incompréhensible qu'une discussion semblable à ce niveau ne soit pas possible à Paris, entre la LCR et le PC français...

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