"RIEN NE SERA plus comme avant", cette phrase, si souvent répétée mais si rarement inscrite dans les faits, prend toute sa signification après une mobilisation populaire aussi considérable que celle de la grève générale du 14 décembre. COMBATE
S OUS CERTAINS aspects, des
changements profonds s'étaient certes déjà produits dans la situation politique. Mais le défi radical lancé par la grève générale, est de mettre fin, d'un seul coup à la politique des pactes qui a détruit le mouvement ouvrier et de progresser durablement dans la reprise des luttes des travailleurs et de la mobilisation sociale, en général. Cette bataille reste encore à gagner. La grève générale représente une première victoire qui sera, sans aucun doute, un précieux appui, mais beaucoup d'efforts sur une période prolongée seront encore nécessaires.
Le bouleversement
L'effet politique général le plus important du 14 décembre a été d'avoir bouleversé l'équilibre politique issu de la défaite ouvrière lors du référendum sur l'OTAN, et consolidé par les élections générales de 1986. A l'époque, un gouvernement tout puissant s'était entièrement consacré, avec des méthodes chaque fois plus despotiques, à la mise en pratique d'une politique globalement réactionnaire et particulièrement agressive sur le terrain social et économique. La résistance des travailleurs et d'autres secteurs populaires à cette politique, paraissait incapable d'obtenir des ré sultats tangibles.
Ce n'était qu'une apparence, car les mobilisations ouvrières, étudiantes, litaristes, de résistance nationale, de ces derniers mois ont obtenu des résultats qu'il était difficile de mesurer dans l'immédiat. La grève générale du 14 décembre en est précisément le meilleur exemple.
Depuis longtemps déjà, nous caractérisions la situation politique comme une période d'accumulation du malaise social, sans que cela n'aboutisse encore sur une modification des rapports de forces fondamentaux. Ce type de situation est des plus difficiles à analyser. L'orientation politique à adopter apparait moins clairement que lors de périodes d'ascension ou de recul du mouvement de masse. Cependant, même si les signes extérieurs n'en sont pas encore très visibles, l'accumulation d'une telle tension interne produit des changements importants dans les profondeurs de la société. La grève générale reflète et, en même temps, approfondit les problèmes propres à cette situation.
du 14 décembre
Quel est le contenu politique fondamental du 14 décembre ? Trois aspects sont inséparables : en premier lieu ce fut une action, politique bien sûr, d'opposition massive et unitaire au gouvernement, sur sa gauche, la plus puissante manifestation de ce que l'on appelle la "gauche sociale" ; en deuxième lieu, ses objectifs explicites étaient des revendications syndicales élémentaires et l'aspiration à un changement de politique gouvernementale ; en troisième lieu, le caractère radical de la méthode d'action utilisée, la grève générale, non seulement à cause des piquets de grèves et autres instruments de choc de la lutte ouvrière, mais parce qu'il s'agissait d'une ac tion directe des masses contre le gouvernement. Les effets à moyen terme de la grève générale dépendent de la façon dont se combineront ces facteurs, et en particulier, de la solution de la contradiction entre le caractère relativement modeste des objectifs et l'aspect radical des méthodes employées.
Mais aujourd'hui on peut déjà dire que le 14 décembre est une importante victoire populaire. D'une part, parce que la classe ouvrière a montré à l'ensemble de la société, et à elle-même, la force sociale formidable qu'elle possède quand elle se met globalement en mouvement. Et d'autre part, parce que le gouvernement socialiste a subi sa première défaite politique grave depuis son arrivée au pouvoir.
Cette défaite a été aussi générale que la grève elle-même: défaite idéologique, puisque les discours des porte-parole du gouvernement et de ses acolytes contre les luttes des travailleurs, contre le syndicalisme de classe et en particulier contre la grève générale comme méthode d'action, ont été tournés en ridicule; défaite politique, puisqu'elle a affaibli sérieusement l'autorité gouvernementale, et a davantage encore détérioré celle des institutions du
système, surtout dans la mesure où, au cours de la journée du 14 décembre, le gouvernement a voulu s'appuyer sur le Parlement pour briser la grève ; défaite économique, enfin, parce qu'elle a montré l'ampleur du rejet d'une ligne totalement identifiée au gouvernement. La campagne anti-grève que celui-ci avait lancé pour défendre cette ligne, en mobilisant tout le parti socialiste et le chœur qui l'entoure, a lamentablement échoué.
Cette victoire entraîne des modifications considérables de la situation politique : le gouvernement en reste affaibli, même s'il conserve d'excellentes perspectives électorales (ce qui confirme, une fois de plus, que le comportement électoral d'un très large secteur populaire est, malheureusement, différent de son attitude sociopolitique dans la vie quotidienne). Le mouvement ouvrier et populaire se sent plus fort. Il est prêt à se faire reconnaître et a retrouvé l'espoir d'une possibilité de changement. Il ne s'agit cependant pas d'une modification radicale de la situation, et rien n'assure que nous allons progresser dans la bonne direction, mais les changements sont positifs et peuvent aboutir à de grands résultats dans les prochains mois.
Les directions des confédérations syndicales des Commissions ouvrières (CC00) et de l'Union générale des travailleurs (UGT), ont incontestablement joué un rôle très actif dans la grève générale. Cela pousse naturellement les secteurs les plus com-
Il faut comprendre le caractère contra-
JOMBA dictoire de ce rôle. Bien sûr, la grève générale n'a en rien modifié la nature de ces bureaucraties réformistes, ni leurs idées politiques fondamentales. Ce serait une grave erreur que de garder des illusions dans ce domaine. Mais il faut comprendre qu'avec la convocation et la réalisation d'une grève générale, elles ont retrouvé une certaine autorité. Et non pas à la suite de bons résultats obtenus avec une ligne de concertation, mais du fait qu'elles ont dû se situer sur le terrain de la mobilisation unitaire des masses et qu'elles se sont vues obligées d'abandonner, temporairement, la politique
Poursuivre sur cet acquis
Il n'y a aucune raison de supposer qu'après le 14 décembre, la majorité des travailleurs donneront un chèque en blanc à Redondo et Gutierrez, principaux dirigeants, respectivement, de l'UGT et des CCOO. Au contraire, il faut penser qu'il existe une pression qui vient d'en bas, sans laquelle la réorientation des CCOO et encore moins, celle de l'UGT, seraient incompréhensibles. Cette pression de la base agit contre tout détournement des aspirations populaires, surtout depuis la formidable démonstration de force de la grève générale.
La négociation avec le gouvernement sera, sans aucun doute, un thème de discussion central dans les prochains jours. Felipe Gonzalez a eu le réflexe de faire une offre de dialogue, comprenant qu'il
La grève générale du 14 décembre sera un point d'appui important pour l'ensemble de la classe ouvrière (DR) doit, aussitôt que possible, récupérer l'initiative s'il veut désamorcer la situation explosive créée par la grève générale. Gonzalez aura probablement quelque chose à offrir pour la réussite de cet objectif. Mais il est totalement improbable qu'il se propose d'opérer une modification significative de sa politique économique.
Par ailleurs, il est tout à fait certain qu'il pense vraiment que le syndicalisme de classe, y compris sous une direction réformiste est un obstacle à la "modernisation", un héritage pesant et embarrassant du passé. Ce que plusieurs porte-parole socialistes avaient exprimé dans les jours qui ont précédé la grève générale.
Le gouvernement et les directions syndicales ont donc un intérêt réel à trouver des terrains de concertation, mais il existe des facteurs de conflit très sérieux entre eux, le plus important étant la pression populaire.
La gauche révolutionnaire s'est orientée assez correctement face à l'évolution de la situation politique des dernières années. La situation ouverte après le 14 décembre confirme que l'organisation de la résistance, l'effort très spécial de travail parmi la jeunesse et l'accumulation de forces révolutionnaires ont été, et restent, une ligne adéquate. Il faut poursuivre sur cet acquis, en sachant également qu'il faut étudier attentivement la réalité et renforcer notre capacité d'initiative et d'imagination.
Combate, 20 décembre 1988.