N OUS AVONS réalisé, le
14 décembre, une impressionnante grève générale.
La classe ouvrière industrielle s'est de nouveau trouvée au cœur de la grève,. Elle s'était engagée de longue date, à travers des milliers d'assemblées d'usine, à participer à ce mouvement de protestation et à assurer un arrêt de travail de 100% dans les villages et les villes qui forment la ceinture industrielle des grands centres urbains. Elle a tenu parole.
Mais cette fois, les travailleuses et les travailleurs des services publics se sont également joints à l'action. L'arrêt de travail à la télévision espagnole, le 13 décembre, à minuit, a rompu radicalement avec l'exigence du service minimum, mettant en évidence la vulnérabilité de certains instruments de pouvoir et l'énorme capacité de la classe ouvrière en action à paralyser le système.
Le rôle décisif des piquets
La participation de la population de régions rurales, et autres, sans grandes traditions de lutte ; la facilité avec laquelle le commerce s'est trouvé paralysé ; la réponse de la jeunesse scolarisée tout au long du processus ; et l'adhésion de nombreux intellectuels, artistes et membres des professions libérales à cet appel de grève, illustrent la grande popularité du mouvement et montrent comment la classe ouvrière en action est seule capable d'entraîner le reste des secteurs populaires.
L'aspect massif de la grève n'a pas été sa seule caractéristique. Elle était également active, avec occupation de la rue. Dans de nombreuses villes les manifestations de la soirée du 14 décembre ont été les plus importantes de leur histoire ou de la décennie, comme celle, gigantesque, du 16 décembre, à Madrid. Elles ont permis de mettre en évidence que la participation à la grève était un acte tout à fait conscient, se prolongeant de façon volontaire et active par cette présence massive dans la rue.
La prolifération de piquets partout a été l'un des traits les plus marquants de la grève générale, dès les premières heures. Cette fois, l'ambiance générale, très favorable à la grève, a largement facilité le travail des piquets. Essentiellement formés par les travailleurs d'avant-garde, avec la présence active de la gauche syndicale et des militants révolutionnaires, les piquets ont su réaliser un travail d'information qui a été irremplaçable jusqu'au dernier moment. Ils ont agi avec la fermeté et l'esprit de décision nécessaires face à la violence et aux actions conjointes des patrons et de la police. Ils ont dû résister, à plusieurs reprises, aux charges policières et ont dû exercer leur droit à l'autodéfense et à l'utilisation de la violence chaque fois que c'était nécessaire. Le degré de violence qu'ils ont utilisée correspondait à la situation et à leur engagement d'empêcher toute tentative de
ETAT ESPAGNOL
Ne pas gâcher
cette force
JOAQUIN NIETO, l'auteur de l'article que nous publions ici, est membre de la Commission exécutive des
Commissions ouvrières.
cet on oe.
.briser la grève. La riposte massive et l'action des piquets ont créé un rapport de forces si favorable qu'ils ont permis d'entraver dans tous les cas, les services minimums décrétés par l'administration. La gauche syndicale a toujours pensé que les meilleurs services minimums sont ceux qui n'existent pas, car ils ne sont rien d'autre que des instruments destinés à affaiblir les grèves. D'ailleurs les syndicats et les comités de grève suffisent à garantir la prise en charge de tous les besoins que nous considérons comme essentiels, c'est précisément ce qui s'est passé cette fois-ci. En ce sens, nous sommes loin de considérer l'accord sur le service minimum signé à la RENFE (Chemins de fer nationaux), à Iberia (transports aériens) ou dans les transports madrilènes, comme un succès, malgré l'insignifiance du service dans ce dernier cas. La pratique a démontré que nous avions une force suffisante pour nous en charger nous mêmes dans tous les secteurs. Cela constitue d'ailleurs un excellent précédent dans la lutte contre les services minimums, qui sont devenus un des meilleurs outils anti-grève.
L'appel des syndicats
La grève générale a révélé le considérable pouvoir des centrales syndicales à convoquer une telle action, montrant une fois de plus que la volonté de se battre est présente dans la classe ouvrière et s'exprime quand les syndicats appellent à l'action. En revanche, le mouvement syndical s'affaiblit quand ce dernier adopte une ligne de conciliation au lieu de s'orienter sur le terrain de la confrontation et de la mobilisation. Les pronostics, non dépourvus d'arrière pensées, qui annonçaient la débâcle.du mouvement syndical au cas où il ne modérerait pas davantage son discours et ses procédés, ont volé en éclats devant la réalité.
Le 14 décembre a marqué l'enterrement d'une étape de concertation qui était déjà morte depuis longtemps. Elle avait commencé à l'époque du consensus politique, avec la signature des pactes de la Moncloa (1), et s'est terminée, il y a environ deux ans avec la signature de l'Accord économique et social (2) par une Union générale des travailleurs (UGT), qui commençait déjà à ressentir les effets négatifs de son appui à la politique anti-sociale du gouvernement. Après plusieurs années d'une telle politique de soutien au gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, IUGT a réalisé qu'elle perdait de son influence. Lors des dernières élections syndicales, elle a reculé dans beaucoup d'entreprises et dans le secteur public. L'identification entre le syndicat et le gouvernement, qui avait favorisé l'UGT lorsque les socialistes sont arrivés au pouvoir commençait à se transformer en son contraire.
Aujourd'hui, pour rééditer la politique de concertation, il faudrait inventer de nouvelles formes et contenus, qui engageraient les syndicats envers la politique gouvernementale, sans heurter leurs intérêts et moyennant quelques concessions aux travailleurs, ce qui, sans être tout à fait impossible, est très difficile à réaliser.
Perspectives favorables
La grève générale n'a certes pas ouvert une phase où désormais les luttes et mobilisations seraient permanentes. Mais il ne s'agit pas non plus d'une simple journée de mobilisation sans lendemain, ni implications majeures.
Les perspectives pour un changement dans la bonne direction et pour un syndicalisme plus à gauche et plus combatif sont, aujourd'hui, plus favorables. Mais il faut également prendre en compte le fait que les directions syndicales en sortent très renforcées, avec une grande autorité et une reconnaissance comme direction, mais qu'il s'agit toujours de directions réformistes qui ne vont pas changer sur le fond. Nous avons déjà vécu des situations, en d'autres occasions, où nous avons pu voir comment elles ont gaspillé la force acquise dans la lutte, autour des tables de négociation.
La grève générale a été si puissante que Felipe Gonzalez a été obligé de reconnaître ce triomphe et a appelé les syndicats à négocier. Mais négocier quoi ? Le gouvernement ne va pas changer de politique économique. C'est très clair. Mais il pourrait irventer une opération de maquillage: un "tournant social" pour satisfaire momentanément quelques-unes des revendications syndicales, en échange d'un engagement des syndicats, sous une forme ou l'autre, à appuyer sa politique. Ou à défaut, il va es-
1) Pacte de la Moncloa, accord signé le 30 juillet 1977, entre le gouvernement et les syndicats, destiné à assurer la paix sociale dans l'Espagne post-franquiste.
2) AES, accord signé entre le gouvernement socialiste et l'UGT, portant notamment sur l'élargissement du nombre de sans-emplois couverts par les allocations de chômage.
sayer, sans confrontation directe avec les directions syndicales, à les forcer à un quelconque type d'accord de négociation collective, afin d'étouffer dans l'œuf les mobilisations qui se profilent à l'occasion des prochaines négociations collectives de 1989. Une telle opération est très compliquée, parce que la marge de manœuvre pour satisfaire les revendications syndicales est étroite et parce que la pression du mouvement et de la base syndicale sera énorme.
Et maintenant ?
Pour l'instant les porte-parole des Commissions ouvrières (CCOO) et de l'UGT ont déclaré que certaines revendications devaient être satisfaites avant d'envisager une quelconque négociation: le retrait du "plan emploi jeune"; un rattrapage salarial de 2 points pour les 8 millions de travailleurs qui ont été lésés à cause des prévisions erronées sur le taux d'inflation ; l'alignement des allocations de retraite sur le salaire minimum ; et l'extension de l'allocation de chômage à 48% des sans-emploi, au lieu des 35% actuels. Les syndicats affirment aussi qu'ils ne veulent pas discuter des "comptes du royaume" c'est-à-dire de l'ensemble de la politique du gouvernement, mais uniquement de leurs propres revendications. Ils craignent en effet de se compromettre avec le gouvernement, car cela aurait pour conséquence d'effriter à moyen terme leur base et d'affaiblir la force acquise lors de la mobilisation .
Les syndicat ont également annoncé qu'il n'était pas question de se mettre à discuter avec le patronat pour les négociations collectives. Tout cela est fort bien. Mais il faudra s'y tenir. Si le gouvernement ne cède rien, et il ne va pas céder facilement sur le principal, il faut continuer à faire pression par la mobilisation. La période de négociations collective qui approche est une excellente occasion pour créer un climat combatif et mûrir les conditions de nouvelles luttes d'ensemble.
Il existe aujourd'hui un divorce entre la ligne générale des directions syndicales qui s'orientent en dernier recours, vers une confrontation avec la politique antisociale du gouvernement, et leur attitude dans l'activité quotidienne des entreprises, qui continue à être déterminée par un syndicalisme bureaucratique et de conciliation avec le patronat. L'une de nos tâches est donc de transmettre aux entreprises cet esprit de mobilisation exprimé le 14 décembre, afin d'en finir avec cette contradiction.
La gauche syndicale a beaucoup travaillé pour le succès de cette grève générale, avant tout en faisant pression en faveur de sa convocation. Nous avons bien su comprendre la dynamique qui ouvrait la voie à l'appel unitaire. Nous avons su travailler pour faire avancer la grève dans sa phase préparatoire, et avec les piquets par la suite. Aujourd'hui il s'agit d'étendre cette combativité à l'action syndicale quotidienne, de faire pression pour que se maintiennent des positions fermes, d'être vigilants pour que personne ne nous arrache la victoire.
20 décembre 1988.