Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Deux ans après le coup d'Etat

· Inprecor n° 28, 12 mai 1978 · p. 25-29 · 4 067 mots

Argentine et Chili Syndicalisme Stalinisme

Si deux années ne sont qu'un épisode dans l'histoire des luttes sociales d'un peuple, c'est un temps plus que suffisant pour que les révolutionnaires tirent un bilan lucide. Pourtant, ce n'est pas le cas. Nous sommes au soir du deuxième anniversaire de l'instauration de la dictature militaire la plus barbare qu'ait connue l'histoire de l'Argentine, et certains continuent à répandre des illusions sur un retour possible à un fonctionnement normal des institutions bourgeoises (Parlement, justice, élections, etc.) et certains tissent des illusions sur l'imminence du renversement de ces dictatures par une contre-offensive ouvrière; d'autres encore encouragent des illusions sur la capacité des structures existant avant le coup d'Etat (partis, syndicats) pour organiser et diriger cette contre-offensive. Nous pensons que de telles « prévisions» constituent une grave erreur d'analyse et une appréciation insuffisante de la dimension des phénomènes sociaux qui se produisent dans le cône sud de l'Amérique latine.

Pour caractériser la situation qui règne en Argentine, deux ans après l'instauration de la dictature militaire, il faut préciser les causes qui l'ont engendrée et voir comment une telle dictature a pu s'imposer. AFFIRMATION DU PROCESSUS CONTRE-REVOLUTIONNAIRE

A notre avis, l'instauration de la dictature militaire, le 24 mars 1976, consacre l'affirmation d'un proces-

Argentine

Deux ans après

le coup d'Etat

Le coup d'Etat en Argentine a été l'installation facile d'une junte militaire face au vide du pouvoir laissé par la crise et la désagrégation du bonapartisme péroniste. sus contre-révolutionnaire généralisé dans cette région du monde, ouvert à partir du triomphe de la contre-révolution au Chili le 11 septembre 1973, du renversement, à la même époque, du gouvernement de Campora en Argentine, de la défaite de la grève générale et de l'anéantissement des organisations populaires et révolutionnaires en Uruguay (juin 1973); tout cela avait été précédé par le renversement du gouvernement de Torres et la dissolution de l'Assemblée ouvrière et populaire en Bolivie (août 1971). Ce procontre-révolutionnaire confirme dans le coup d'Etat militaire de 1976 en Argentine.

Il faut caractériser les conditions objectives dans lesquelles un tel coup d'Etat s'est déroulé. Certains soutiennent que celui-ci s'est imposé comme l'unique issue, la dernière arme du régime pour se défendre et se maintenir face à une irrésistible poussée des masses, c'est-à-dire pour empêcher le passage d'une situation pré-révolutionnaire à une situation révolutionnaire. Nous pensons qu'il n'en était pas ainsi. Le coup d'Etat militaire en Argentine à été l'installation facile d'une junte militaire face au vide du pouvoir laissé par la crise et la désagrégation du bonapartisme péroniste. Crise et désagrégation du mouvement de masse péroniste, provoquées non par le surgissement au sein de ce mouvement d'une tendance «lutte de classe», révolutionnaire, qui mette en question la stabilité du pouvoir, mais par l'épuisement des bases matérielles qui provoquérent le phénomène péroniste; provoquées aussi par l'absence d'une solution de rechange à caractère de nationalement, capable de centraliser et d'offrir un débouché progressiste au mouvement de masse péroniste.

Alors qu'au Chili la junte mili-. taire de Pinochet devait affronter et massacrer une avant-garde en plein essor qui commençait à développer des organismes embryonnaires de dualité de pouvoir qui minaient la. structure et la stabilité de l'Etat bourgeois, en Argentine le coup d'Etat contre-révolutionnaire s'est appuyé sur le pourrissement d'une situation pré-révolutionnaire sans débouché révolutionnaire. Telles sont les grandes lignes selon lesquelles s'est déroulé le processus. LE DEPERISSEMENT DU PERONISME

Le processus d'autonomisation du mouvement ouvrier s'est aiguisé sans aucun doute avec le commencement de la fin du bonapartisme péroniste qui fut consacré par le limogeage de Campora en 1973 et la coalition entre la bourgeoisie et l'impérialisme contre ce mouvement autonome des masses, par le retour de Peron au pays et son troisième gouvernement. Tout cela fut mis en évidence par la perte d'autorité et de contrôle de la bureaucratie sur d'importants secteurs du mouvement ouvrier, particulièrement dans

Page 26

des secteurs du Nord (sucriers), à Cordoba, mais aussi dans l'industrie sidérurgique et des secteurs importants des industries mécanique et automobile de la banlieue de Buenos Aires, et par le surgissement d'organismes embryonnaires d'autoorganisation ouvrière, comme les coordinadoras (comités de coordination). Perdant toute autorité sur l'avant-garde ouvrière, la bureaucratie syndicale et le gouverement ne pouvaient plus en appeler à un programme de libération nationale; ils en appelèrent donc au terrorisme de bandes armées, de tueurs de la bureaucratie, fonctionnant de façon coordonnée avec les services de renseignements de la police et des forces armées. Le terrorisme contre-révolutionnaire de la junte militaire s'est développé avec l'aide des grands bureaucrates syndicaux, comme Lorenzo Miguel, Smith et autres, pendant le troisième gouvernement de

Et, comme toujours l'histoire, ces bureaucrates, qui défendent leurs intérêts en décourageant et en désarmant l'action indé. pendante des leur propre tombe. Quand le mouvement ouvrier fut désarmé, la junte militaire les emprisonna. Les ministres sans portefeuille de la social-démocratie, comme les ministres sans portefeuille de la bureaucratie peroniste obtinrent leur récompense. Mais le prix, ce sont les masses qui le paient.

Ce processus contradictoire de formation de tendances de classe au sein du mouvement de masse péroniste n'a pas cessé ni ne cessera de s'exprimer. Quand nous parlons de l'épuisement du mouvement masse péroniste, nous nous référons à la liquidation des bases matérielles qui rendirent possible l'existence d'un mouvement de masse de dimension historique avec une structure, un fonctionnement et une idéologie, bourgeois. Nous ne nous référons pas à l'épuisement de l'expérience politique et organisationnelle des travailleurs et travailleuses. Mais nous voulons souligner l'impossibilité de participer à un tel mouvement, sans le liquider, en le dépassant, en le transformant en un mouvement de classe indépendant et révolutionnaire. Mais ce phénomène ne s'est pas produit pour des raisons objectives et subjectives. Nous ne pouvons ignorer le rôle qu'a joué et joue encore, dans ce processus de pourrissement du péronisme, la politique de la bureaucratie des Etats ouvriers, le Parti communiste argentin et surtout le blocage et le thermidor de la révolution cubaine, ainsi que l'expérience accrue de l'impérialisme mondial face à de tels phénomènes. En d'autres termes, la crise de la direction consciente du mouvement ouvrier a fait sentir sa dramatique réalité dans l'épuisement du mouvement de masse péroniste. Pour cette raison, nous disons que le renforcement du processus contre-révolutionnaire en Argentine, avec le coup d'Etat militaire du 24 mars 1976, n'est pas le résultat d'une contre-révolution face à des mouvements révolutionnaires, mais l'épuisement d'un processus prérévolutionnaire sans issue révolutionnaire. Voilà la différence avec le Chili. -Il faut préciser que la crise du péronisme n'est pas un phénomène extraordinaire, qui ne s'expliquerait que par les spécificités de l'Argentine. Cette crise est le résultat de la restructuration des classes dominantes et des nouvelles formes de pénétration impérialiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les nouvelles formes de pénétration impérialiste, la restructuration des classes dominantes, l'association de la classique « bourgeoisie indigène » comme de la classique « oligarchie terrienne, d'agriculture ou d'élevage » avec les multinationales. ont transformé les rôles et les fonctions et provoqué de graves crises dans les partis bourgeois traditionnels. Ceux-ci, de concert avec la camarilla péroniste, cédèrent généreusement leur poste dans la gestion de l'Etat en crise à la junte militaire, qu'ils ont hissée sur leurs épaules, tout en sauvant leur virginité dans les « excès » contre les droits démocratiques. CARACTERE DE LA DEFAITE DU MOUVEMENT DE MASSE

Le mouvement ouvrier organisé a subi la défaite la plus profonde de toute son histoire en Argentine. Quand nous énonçons une telle affirmation, cela ne signifie pas que nous parlons d'une défaite historique. Personne ne peut affirmer si une telle défaite peut ou non se produire, mais dans ce cas, ce ne serait pas sur la scène argentine mais à une échelle mondiale et rien ne nous autorise, bien au contraire, à formuler un tel pronostic; quoique nous ne cessions de soutenir que l'alternative « socialisme ou barbarie » reste ouverte. Nous disons que c'est la défaite la plus importante, étant donné la dimension du mouvement de masse qui n'a pas abouti à sa synthèse dialectique et qui ne l'a pas fait, non pas à cause de la force de la répression, mais à cause de sa faiblesse intrinsèque.

Il y a eu en Argentine, depuis le coup d'Etat, plus de 20000 morts, plus de 7000 prisonniers reconnus par le gouvernement, plus de 22000 disparus ou séquestrés et plus de 300000 exilés. Nous pouvons dire que toute une génération révolutionnaire a été démantelée. Les chiffres sont éloquents. Il faut tenir compte de ce que l'avant-garde politiquement organisée en Argentine n'était pas supérieure à la somme des prisonniers, des morts, des séquestrés et des exilés. Mais ce ne sont ni les morts, ni les prisonniers, ni les séquestrés, ni les exilés qui déterminent la dimension de la défaite. La victoire coûte peut-être beaucoup plus cher. Et elle a coûté beaucoup plus cher au peuple vietnamien ou à la révolution algérienne. Ce n'est pas non plus la simple perte de conquêtes, que ce soit le contrôle militaire des organisations syndicales, la dissolution et la proscription de toute organisation politique, la mise en tutelle des conquêtes démocratiques les plus élémentaires ni l'instauration du droit de vie ou de mort sur tout habitant, octroyé à des organismes tout-puisDans une guerre civile, on ne réclame ni ne respecte les garanties démocratiques. Mais en Argentine, cela existe sans guerre civile. C'est là le drame. La dimension de la défaite se mesure à l'absence d'une perspective de centralisation et d'organisation nationale des masses, à l'absence d'une perspective politique crédible, à l'absence d'une avant-garde ayant confiance en elle-même et autorité sur la classe ouvrière et à l'absence d'autorité de la classe sur l'ensem-

Page 27

Articles sur l'Argentine précédemment parus «inprecor» - Nouvelle série •

«Les travailleurs du secteur publie contre la dictature». 1. Rodriguez. No 8, 81.03.1977.

ble de la population exploitée. Le vide politique laissé par la désagrégation du mouvement de masse péroniste n'a pas été comblé et il n'existe plus dans le pays d'organisation ouvrière capable d'avancer un autre mot d'ordre ou une autre perspective politique que la lutte pour des conquêtes économiques élémentaires. CRISE DE LA JUNTE ET CARACTERE DES DERNIERES GREVES

Tout le mouvement ouvrier et révolutionnaire s'est vu encouragé par deux facteurs : l'échec des plans économiques de la junte militaire, des signes non équivoques de conflits et de contraditions en son sein, d'une part, et par le développement d'importants mouvements de grève dans le pays, d'autre part.

D'aucuns soutiennent que la force des travailleurs est intacte, qu'il n'y a toujours pas eu d'épreuve de force décisive et que la résistance ouvrière croît et se généralise. L'Argentine est un pays au développement capitaliste modeme, où 82% de la population active est salariée, avec une industrie nationale stable. La classe ouvrière ne peut pas être éliminée, mais seulement soumise. Les grèves qui se déroulent dans le pays montrent la force d'une classe travailleuse qui recourt à des mesures extrêmes pour survivre, avec un salaire qui n'est plus que la moitié de celui dont elle jouissait en 1960, le plus bas des trente-cinq dernières années, et avec une inflation qui se monte pour l'année en cours à 400%, c'est-à-dire le taux le plus élevé du monde; elle doit aussi faire face à un chômage calculé à 20% de la population active, ce qui est également un des taux les plus élevés du monde.

Nous ne prétendons pas minimiser l'importance de ces grèves. En octobre-novembre 1977, des mouvements ont éclaté dans l'automobile, les banques, les postes et le téléphone, les chemins de fer et le métro de Buenos Aires. Mais nous pensons qu'il faut les resituer dans un contexte concret qui nous permette d'utiliser au maximum les possibilités existantes. Confondre des actions de survie peut-être désespérées d'un secteur surexploité, avec une étape dans la recomposition du mouvement ouvrier vers une situation pré-révolutionnaire du type de celle qui a trouvé son expression la plus éloquente dans le Cordobazo de 1968, c'est croire déjà fait ce qui nous reste à faire.

TRELEN PRESENTI

CARTA

CARTA

AB ESTA

MADA

JADA

•TA

En outre, ces grèves, avec toute les révolutionnaires, leur importance, n'ont même pas réussi à rétablir ne serait-ce que le pouvoir d'achat perdu par les salaires; on voit se succéder des actions qui se concluent avec certains avantages matériels, mais liés à des licenciements, parfois massifs, comme dans les chemins de fer, la décapitation d'organisations de base d'usines, des arrestations, des enlèvements, des exécutions.

Le plus important dans ces dernières années est qu'elles montrent le niveau de vie insupportable des

«Un an après le coup». I.Rodriguez. No 2, 17.03.1977.

«Une fragile relances S.D. No 2 17. 08.1977

4 La crise la plus grave». R.Rodriguez, No 19. 22.12.1971.

" Le spectre du 'cordobazo'°N. Moreno. No 20. 20.01.1978 travailleurs, ainsi que l'existence de structures de base d'usines du vieux mouvement de masse péroniste qui n'ont pas été détruites, l'existence de cadres dans le mouvement ouvrier qui ont survécu à l'offensive répressive de la junte militaire. Pour

EVA PERON

MARTRES DE PUF BI

ROTO DERNIST

PAT: : OCIALISTA

Buenos-Aires. Campagne électorale 1973 cela pose la question du chemin à suivre face à de telles manifestations et des moyens pour les centraliser. LES REVES SOCIAUX-DEMOCRATES DE LA BOURGEOISIE

Nous n'ignorons pas qu'un secteur social de la classe dominante, particulièrement celui de la petite ou moyenne industrie liée au marché interne, caresse le rêve d'une alliance avec cette bureaucratie

----- photo credits and running heads -----

A B

Page 28

pour faire pression en vue d'une redistribution du revenu et des profits, capitalisés aujourd'hui par les grandes entreprises liées au multinationales. Nous ne nions pas que des secteurs impérialistes, luttant pour la conquête du marché latino-américain, caressent l'idée et entretiennent la perspective de fronts démocratiques antifascistes, avec Frei à leur tête au Chili, Lanusse ou un autre en Argentine, le général Sereou un autre bourgeois « progressiste » en Uruguay, et de vieux dirigeants du MNR en Bolivie, pour obtenir le controle du marché latino-américain, fournisseur de matières premières et de main-d'œuvre très bon marché. La social-démocratie a toujours été très explicite sur ce point. La situation est propice pour essayer de constituer des partis sociaux-démocrates, blant sur l'élimination physique et politique de toute une génération de l'avant-garde.

Chercher un front avec de tels secteurs, encourager l'idée d'une alliance au nom de la lutte pour les droits démocratiques des masses sans que celles-ci s'appuient sur une organisation, une politique et un programme propres, c'est contribuer à attacher les masses au service de ces secteurs bourgeois «démocratiques ». Une nouvelle fois, on «oublie » de « frapper ensemble, mais marcher séparément».

Sur la base de la défaite infligée au mouvement ouvrier, les centristes et les bureaucrates d'hier peuvent être un instrument utile et docile. Pourquoi ne pas encourager en Argentine, par exemple, un parti travailliste dirigé par les bureaucrates qui ont conduit à cette défaite, qui ont exécuté une avant-garde et sont aujourd'hui gardes comme «pions de réserve» dans les prisons confortables de la junte militaire ? Comme marxistes, nous n'ignorons pas qu'un pas en avant de toute la classe est plus important que dix ou cent pas de son avant-garde. Mais comme marxistes, nous savons distinguer les projets d'organisation provenant des masses, des plans de la bourgeoisie basés sur leur défaite et destinés à prolonger son exis•tence. A notre avis, si de tels projets se matérialisaient, nous devrions élaborer en face d'eux une politique et une tactique. Mais nous soutenons qu'aujourd'hui ce n'est pas notre politique. « Les mêmes eaux ne passent pas deux fois sous le même pont». Nous pouvons affirmer qu'il n'est pas probable que se réédite un mouvement de masse du type de celui qu'ont produit les trente dernières années de l'histoire politique du pays. Il n'y a pas de base matérielle pour cela.

La profonde crise économique et sociale de l'Argentine est le résultat de la crise généralisée du monde capitaliste dans un pays dépendant. Rien ne nous autorise à affirmer que le régime capitaliste trouvera les moyens de surmonter sa crise, et encore moins qu'un pays dépendant comme l'Argentine puisse maintenir un taux de profit et de plus-value tout en procédant à la redistribution du revenu. Les salaires, pendant la meilleure période du mouvement de masse péroniste, représentaient 50% du revenu national (52% selon certaines statistiques); aujourd'hui, ils n'en représentent plus que 31% et malgré cela, le régime n'a pas réussi à atténuer crise. Dans certaines industries comme le textile, les salaires ne représentent même que 13,7% du coût interne et 10,7% dans les ciments, alors que les coûts financiers dans les mêmes branches atteignent 25% et 30% du coût de production.

Nous n'oublions pas que l'échec des plans économiques de la junte - qui, répétons-le encore une fois, ne sont pas ceux de la junte mais de la bourgeoisie argentine - et la détérioration du rôle d'une armée occupant son propre pays, ont encouragé des tentatives destinées à restructurer une couche bureaucratique qui serve de médiatrice pour la régulation nationale des salaires, en fonction d'un nouvel équilibre marché interne, et que cette idée est défendue par certaines couches au sein de l'armée elle-même. Mais nous affirmons que de telles restructurations, si elles se produisent, n'auraient pour but que d'enchainer le prolétariat au chariot impérialiste et d'empêcher toute bilité d'organisation indépendante des travailleurs.

LES COMMISSIONS OUVRIERES D'ESPAGNE, COMME EXPERIENCE D'ORGANISATION INDEPENDANTE POUR LES TRAVAILLEURS ARGENTINS

Vu les conditions objectives dans lesquelles doit s'accomplir la tâche de reconstruction du mouvement ouvrier organisé en Argentine, l'expérience des commissions ouvrières espagnoles, constituées dans la longue lutte clandestine contre le régifranquiste, est d'une valeur inestimable. Il ne s'agit pas de trans planter mécaniquement cette expérience, mais d'en assimiler dialectiquement toute la richesse sociale. La recomposition du mouvement ouvrier politiquement organisé en Argentine, dans une perspective d'indépendance de classe, voilà priorité pour l'avant-garde marxiste révolutionnaire. Avec l'affirmation du processus contre-révolutionnaire, les conditions objectives ont radicalement changé; mais notre politique, celle de l'organisation indépendante, de classe et révolutionnaides travailleurs, n'a pas changé d'un pouce. Prenons un exemple : la guerre nous a confrontés à une application de notre politique de défense inconditionnelle de l'URSS dans de nouvelles conditions, mais elle n'a pas entraîné un changement de notre politique vis-à-vis de la bureaucratie. La dictature militaire nous impose de mener la lutte essentiellement pour les conquêtes démocratiques, mais nous ne changeons pas notre analyse sur le rôle des tendances bourgeoises, ni sur le caractère des institutions démocratiques bourgeoises, ou du parlementarisme bourgeois. La mainmise des militaires sur les syndicats nous imcomme prioritaire la pour leur récupération, mais cela ne change pas notre caractérisation de la bureaucratie syndicale péroniste qui n'en est pas moins traîtresse d'être gardée en réserve dans les prisons militaires, ou de ce que quelques-uns des siens ont payé de leur vie leur propre trahison.

Toutes les modalités tactiques sont théoriquement valables et aucune d'elles ne peut être écartée a priori. Mais il faut comprendre que les mesures tactiques et la politique d'alliances sont conditionnées par l'existence ou l'inexistence d'un mouvement ouvrier politiquement organisé.

Page 29

LES TACHES DES REVOLUTIONNAIRES

La IVe Internationale fut conçue et fondée pendant une des défaites les plus profondes du mouvement ouvrier. Il est possible de continuer à construire des organisations révolutionnaires en période de défaite, mais comme base pour la construction d'un parti de masse, quand les travailleurs feront massivement ir ruption sur la scène politique. Car on ne peut pas prétendre construire un parti de masse pendant un processus de défaite, sauf si l'on entend par parti quelque chose d'autre que l'expression consciente et organisée pour le moins d'un secteur de la classe. La social-démocratie européenne, et allemande en particulier, pousse à la formation d'un parti social-démocrate dans certains pays du cône sud, en concevant ces partis comme des partis « pour les ouvriers » et non des partis « des ouvriers». C'est-à-dire pour placer un obstacle de plus dans la lutte pour l'auto-organisation et l'intervention indépendante de la classe. Face à l'extermination physique d'importants groupes révolutionnaires et à la dispersion d'une jeune et vigoureuse avant-garde, la perspective d'un parti travailliste, dirigé par la bureaucratie syndicale, comptant sur sa collaboration, devenir une politique de raffermissement du régime pour maintenir les masses enfermées à un niveau de conscience primaire, ou attachées au réformis-

Toute tâche de recomposition du mouvement ouvrier et de son avant-garde doit affronter les méthodes modernes et sophistiquées du terrorisme contre-révolutionnaire. seulement celui de la junte militaire d'un pays déterminé, mais de la politique de concentration et de généralisation de la répression des grands centres d'orientation impérialiste. Dans le cône sud de l'Amérique latine, les juntes militaires appliquent des politiques éprouvées en Algérie, au Vietnam, modernisées et corrigées. Il serait incorrect, à cause de leur manque de base sociale, de définir ces juntes militaires comme des régimes fascistes, mais il faut comprendre que leurs méthodes sont extraites de cet arsenal, revu et perfectionné. Le régime nazi avait sa législation, ses tribunaux, ses bourreaux officiels. Ces dictatures militaires ont perfectionné le

Face à une telle situation, il est difficile de concevoir une autre forme de lutte que l'organisation clandestine et conspirative; cela que l'énorme importance de l'expérience des commissions ouvrières espagnoles. La classe ouvrière argentine vit une expérience dramatique, mais riche et profonde. Les formes clandestines de lutte sont intégrées comme expérience quotidienne. Les luttes pour les revendications économiques immédiates et pour mettre en échec les mesures répressives donnent sa forme à l'organisation politique clandestine. Les travailleurs savent utiliser chaque interstice légal qui puisse se faire jour dans l'appareil répressif, mais ils n'ont pas confiance en de si petites lueurs et s'organisent spontanément en structures clandestines ou semi-clandestines. A côté de chaque organisme syndical, de chaque commission interne, de chaque groupe de délégués, de chaque syndicat, là où ceux-ci existent, les nouvelles avant-gardes s'orientent spontanément vers un fonctionnement clandestin. «SOCIALISME OU BARBARIE»

Deux années après le coup d'Etat militaire, les illusions ne manquent pas selon lesquelles l'échec des plans économiques de la junte, les contradictions interbourgeoises et interimpérialistes dans le peuvent que dégager le chemin vers un retour rapide à une vie normale du parlementarisme bourgeois. Sans négliger d'utiliser pour les tâches de recomposition de la classe ouvrière toutes ces contradictions, la lutte sera longue et difficile. Car l'alternative qui nous est posée n'est pas «fascisme ou démocratie», mais «socialisme ou barbarie». Une telle alternative implique pour l'avant-garde la nécessité d'un solide réseau national d'organisations clandestines, dans la perspective de la lutte pour le pouvoir et le socialisme, basé sur la planification économique et la gestion ouvrière de la société.

Dans un tel but, les grèves sont un instrument nécessaire, mais non suffisant. Des actions d'autodéfense sont indispensables pour démanteler l'appareil répressif de la junte militaire, forme prise par l'appareil répressif de l'Etat capitaliste. Nous ne devons pas nous préparer pour restaurer une illusoire démocratie bourgeoise, mais pour la contre-offensive socialiste des masses.

Nous ne pouvons écarter l'idée que face à l'échec de ces dictatures, certains tentent de leur substituer des gouvernements civils moins sanglants. Mais, si nous partons de la compréhension de ces régimes comme résultat de la crise généralisée du système de l'arrière-garde de l'impérialisme, qu'ils sont une nécessité pour prolonger son agonie, il est très aventuré de soutenir que de telles dictatures pourront être renversées par un processus politique pacifique.

que lote 1 16 64 Au contraire, on peut prévoir

que l'organisation et le développement de la résistance ouvrière engendreront des luttes sociales très violentes, avec tout ce que cela implique.

Les mouvements révolutionnaires qui s'étaient développés dans la dernière phase du populisme péroniste traversent une crise très grave. La social-démocratie et le stalinisme s'efforcent d'utiliser leur désarroi à leurs fins propres. La définition du programme de la résistance, du programme de cette étape de la lutte, par les marxistes-révolutionnaires et leur action dans la reconstruction du mouvement ouvrier, joueront un très grand rôle dans la recentralisation de ces mouvements, en vue de la révolution socialiste.

Il est difficile de concevoir qu'une tâche de cette ampleur puisse être résolue sur l'arène nationale. Le mouvement latino-américain dans son ensemble affronte un nouveau et difficile défi historique. La coordination des expériences et des forces à un niveau continental sont plus nécessaires que jamais. La résistance ne s'affronte pas seulement à la misérable bourgeoisie argentine, mais aussi à la puissance d'un régime impérialiste mondial, qui compte, entre autres recours, sur la complaisance de la bureaucratie des Etats ouvriers dégénérés.

La solidarité internationale, l'internationalisme prolétarien, la montée révolutionnaire en Europe, seront des pièces décisives dans l'organisation de la résistance continentale des travailleurs latino-américains, pour prolonger ou adoucir les douleurs d'un enfantement difficile.

Une erreur sur cette page ?