LA CATASTROPHE de Tchernobyl, le 26 avril 1986, "ce malheur qui a durement touché le peuple soviétique" (1), a marqué une véritable rupture dans l'émergence de la conscience écologique en URSS et en Europe de l'Est. Les problèmes n'étaient pourtant pas nouveaux,
Il s'agissait là du premier réquisitoire complet et bien informé contre la destruction de la nature en URSS, s'efforçant d'analyser au niveau ce pays. La contestation écologique, qui avait connu une première flambée au début des années 60 pour sauver le lac Baikal, s'étend y compris les syndicats, ont été confrontés à de nombreuses difficultés, durant ces deux dernières années, tout spécialement en 1988. Pour certains, cela prouvait que les organisations de masses étaient incapables, à elles seules, de changer les rapports de forces. Pour beaucoup de militants de l'ANC, la "guerre politique prolongée", prônée par Slovo, apparaissait de moins en moins comme une stratégie menant à la victoire. Sa stratégie visant à assumer plus ouvertement des positions socialistes était également de plus en plus critiquée, car elle apparaissait en rupture avec la ligne précédente de l'ANC et du PCSA.
Un autre facteur a été que le PCSA n'a pas été vraiment capable de prendre le contrôle définitif des associations de masse, et spécialement des syndicats, aussi facilement qu'il l'aurait cru. Les autres courants politiques, y compris les nombreux cercles indépendants de gauche, parmi lesquels les soi-disant "ouvriéristes" sont les plus puissants, s'y sont opposés.
Une situation complexe
Dans une situation aussi instable, aucune des propositions stratégiques en présence n'avait suffisamment de poids pour imposer sa force et sa cohérence. Par ailleurs, les divergences actuelles n'ont pas non plus atteint le "point de non-retour" aucune des tendances n'est à même de pouvoir l'emporter sur l'autre.
La règle du consensus qui prévaut traditionnellement dans l'ANC l'a protégée, jusqu'à maintenant, du danger de tomber dans des travers, comme celui de l'utilisation de violence à l'intérieur de l'organisation, contrairement à ce qu'ont connu beaucoup de mouvements révolutionnaires ou de libération nationale, dans le Tiers-monde. Mais cela a souvent abouti à une relative paralysie analytique et organisationnelle du mouvement, l'absence de consensus devenant absence de ligne politique. Le problème crucial est que les positions de l'ANC se sont exprimées sous des formes assez contradictoires, ces dernières années.
Beaucoup d'autres facteurs complexes peuvent entrer en considération et des spéculations ont été notamment faites sur le rôle de Nelson Mandela dans tous ces problèmes, dans la mesure où sa situation changeait et qu'il pouvait intervenir plus ouvertement.
novembre 1988
Le Rouge et le Vert (2). du bloc de l'Est (3). Jean-paul DELEAGE
L
des ressources de son immense territoire:
— Déficit chronique en eau des régions asiatiques du Sud de la Sibérie, qui avait justifié le "projet du siècle" et de détournement des fleuves nordsibériens vers le sud ;
— gaspillage lié à l'éloignement croissant de l'aire d'extraction des ressources disponibles de leur lieu d'utilisation. trés à l'est alors que c'est à l'ouest que vivent les trois quarts de la population; taines zones : précarité des équilibres écologiques de la toundra, faible capacité d'auto-épuration des réserves hydriques et des sols des régions septentrionales, etc.
Mais on y retrouve, dans les zones à forte concentration urbaine et industrielle, de graves phénomènes de pollution, analogues à ceux que connaissent la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie : pollution de l'eau et de l'air, destruction des sols et de la végétation, épuisement de certaines ressources physiques et/ou biologiques sont autant de drames écologiques qui ignorent les frontières des pays du Comecon. pent à une pollution qui atteint des niveaux incroyables. C'est à la fin de l'année 1977 que l'on note pour la première fois dans la capitale soviétique un phénomène nouveau : la neige tombait noire. Quelque part
ECOLOGIE/PAYS DE L'EST
La neige était noire comme en témoigne la circulation grâce au samizdat, il y a une dizaine d'années, du remarquable ouvrage de Boris Komarov, macroscopique les fondements de la crise écologique dans aujourd'hui bien au-delà des frontières de l'URSS, à tous les pays
7 UNION SOVIETIQUE, vénitable Etat-continent, présente des spécificités liées à l'exploitation intensive
Les gisements sont concenfragilité particulière de cer-
1986.
mars-avril 1981, p. 46.
Ni l'air, ni les eaux, ni la terre n'échapvotre descendance.
dans l'atmosphère, elle s'était déjà combinée à la suie. Voici quelques chiffres datés du début des années 80, extraits du Bulletin de la pollution réservé à l'époque à un nombre restreint "Nombre de villes dont l'atmosphère contient en moyenne 100 DLT (4) : 10 ; nombre de villes à 10 DLT : environ 100 ; nombre de villes à 5 DLT : plus de 1 000... Au cours de la dernière décennie, le nombre de cancers a doublé. Chaque année, le nombre de nouveaux-nés atteints de tares congénitales augmente de 5 à 6%... le fardeau génétique de la population se situe aujourd'hui entre 7 et 8%..." A noter qu'au milieu des années 80, sur les dix villes les plus polluées d'Union soviétique, cinq se situaient Globalement, le ministre de la Santé Tchazov estimait qu'en 1987, la pollution de l'atmosphère dépassait très largement les normes admissibles dans 104 grandes villes du pays (5). Le dommage total supporté
1) Allocution télévisée de M. Gorbatchev, 14 mai
2) Boris Komarov, Le Rouge et le Vert, la destruction de la nature en URSS, Paris, le Seuil, 1981, et notre commentaire paru dans l'Alternative, numéro 9,
3) Nous n'abordons pas ici les problèmes pourtant immenses qu'affrontent des pays comme la Chine et le Vietnam, car la crise écologique s'y apparente beaucoup plus à celle qui sévit dans le Tiers-monde.
4) Boris Komarov, op. cit ; DLT : Dose Limite Tolérable ; il s'agit d'une norme de concentration de produits toxiques dans l'air, l'eau, etc... 5 DLT : zone d'alerte ; 10 DLT : zone de danger immédiat ; 25 DLT et au-delà : zone de danger exceptionnel, ce qui signifie qu'un séjour prolongé menace votre santé et celle de
5) Literatournaïa Gazeta, 29 avril 1987.
par l'économie occasionné par la pollution de l'air et des eaux dépassait sans doute largement 50 milliards de roubles au milieu de notre décennie ! En Pologne, les pertes dues à la dégradation de l'environnement sont estimées à environ un quart du revenu national !
La situation n'est pas meilleure dans les pays d'Europe centrale, où les régions au sud de la RDA, la Bohème du Nord et la Silésie sont très touchées par les effets de l'exploitation intensive du lignite et du charbon, ce qui a contraint à l'abandon de nombreux villages. En Hongrie, un tiers des forêts est irréversiblement atteint par les pluies acides.
Quant à la Pologne, elle s'est vue souvent attribuer le triste label de "pays le plus pollué du monde". Dans l'introduction de la publication du Comité central du POUP, intitulée Les menaces écologiques, le professeur Wojcik écrit : "La Pologne a atteint le plus haut degré de dégradation du milieu naturel en Europe, mais aussi dans le monde, en raison de l'absence de contrôle de la pollution par les activités industrielles, urbaines et agricoles"' (6). Mais il s'agit là d'une publication limitée à un public très restreint : un rapport établi pour leVoïvod de Katowice donne des chiffres proprement effrayants tout à fait comparables à ce que nous savons des effets terribles de l'industrialisation anglaise au milieu du XIXe siècle.
Une mer grise et morne
La gravité de la pollution et du gaspillage des eaux n'est pas moins dramatique. En RDA, 87% des fleuves et rivières sont pollués, 50% en Tchécoslovaquie ; en Roumanie, le plus long fleuve du pays, l'Olt, est pollué sur la totalité de son cours (670 km) à l'exception des neuf premiers kilomètres à partir de sa source. Mais c'est en Union soviétique même que les conséquences de la gestion bureaucratique des ressources hydriques atteignent des niveaux effrayants, entraînant notamment une chute brutale de la productivité biologique des systèmes aquatiques.
Dans la mer d'Azov, on pêche aujourd'hui moins de 3 000 tonnes de poissons par an, soit 100 fois moins qu'en 1945. L'Aral est devenue une "mer grise et morne, qui a perdu sa majesté d'antan. Il n'y a plus de poissons ici. La salinité de l'eau bleue-verte a augmenté de deux fois et demie. La profondeur a diminué de treize mètres et les rivages se sont éloignés de 70 à 80 kilomètres... Le fond dénudé (près de deux millions d'hectares) s'est transformé en désert et rejette chaque année jusqu'à 70 millions de tonnes de poussière salée" (7) et son niveau continue de baisser de près d'un mètre chaque année. Combinés à la menace chimique (300 kg d'engrais minéraux à l'hectare et pas moins de 50 kg de pesticides dans la région en amont), ces rejets salés menacent la vie de trois millions
Ces dernières années, la mortalité infantile s'est multipliée dans la région (92 nouveaux-nés pour 1 000 !). Les mères meurent tôt ; le cancer de l'œsophage est devenu l'une des maladies les plus répandues.
"Corriger les erreurs millénaires de la nature"
La pollution ne représente évidemment que la conséquence ultime du rejet irresponsable de produits et de déchets industriels dans l'environnement, d'une politique de développement industriel et agricole qui a perdu de vue toute finalité humaine. Ainsi, en amont de la mer d'Aral, où tout l'effort de production s'est concentré sur le coton : "Demandez en Ouzbekistan, pourquoi Charaf Rachidov a reçu dix Ordres de Lénine et deux Etoiles d'Or. 'Pour le coton' vous répondra n'importe qui, même le petit écolier" (8) Les plans cotonniers faisaient périr l'Aral, dégradaient l'agriculture et l'élevage de subsistance riverains en détournant l'eau des deux fleuves qui l'alimentent. Le rendement en coton stagnait, mais des plans augmentaient, dévorant toujours plus de terre, pour un coton de qualité de plus en plus médiocre !
Un point de vue global, prenant en compte l'ensemble de la gestion des ressources, permet de dresser un tableau sinistre : campagne d'assèchement de 10 millions d'hectares du nord des Terres Noires, qui aboutit au massacre de plus de la moitié de ces terres ; défrichement inconsidéré des steppes du Kazakstan qui provoque en moins de vingt ans l'apparition de 4 millions d'hectares de sables désertiques. Un organisme du Gosplan symbolise mieux que tout autre cet absurde projet de domination de la nature qui connut son apogée sous le règne de Staline sans être renié par Brejnev : l'Hydroprojekt. A la différence des Etats-Unis et d'autres pays industrialisés, l'URSS a édifié ses plus grands barrages sur des fleuves de plaine retenues s'étalent largement et noient des terres qui sont parmi les plus précieuses : 12 millions d'hectares sont ainsi devenus des fonds lacustres ou marécageux improductifs. On imagine difficilement l'ensemble des désordres écologiques résultant de ces "grandes réalisations du socialis-
On sait l'importance démesurée accordée au charbon, à l'acier, aux grands barrages dans la planification des années staliniennes. Ces choix industriels qui ont prévalu jusqu'à ces dernières années ont des
Jean paul DELEAGE est un des marxistes à s'être penché sur les problèmes écologiques. Il est l'auteur d'un ouvrage consacré à l'énergie "Les servitudes de la puissance", en collaboration avec Daniel
Hemery (Flammarion, 1988).
Il a collaboré à l'institut international de recherche et de formation (IIRF) qui publie les Cahiers d'étude et de recherche (CER).
Depuis décembre 1988, il est un des animateurs de la Nouvelle gauche. conséquences écologiques désastreuses. La plupart des investissements restent affectés à l'industrie lourde et à la production énergétique. La restructuration de l'économie qui a cours dans les pays industrialisés occidentaux à la suite des chocs pétroliers restent encore largement un vain mot en URSS, en RDA ou en Pologne, sans parler des choix industriels déments de la mafia au pouvoir en Roumanie.
Au seuil du XXIe siècle, la plupart des pays de l'Europe de l'Est pataugent encore dans un développement qui est loin d'être dégagé des modèles staliniens, extrêmement coûteux en énergie et en matières premières. Et c'est bien là la cause essentielle de la dégradation des ressources et de l'environnement naturels. Même si l'on a provisoirement abandonné "le projet du siècle" de détournement des fleuves sibériens (9), la démence du rêve stalinien de "corriger les erreurs millénaires de la nature" hante encore l'inconscient borné de maints bureaucrates !
"Seule l'opinion publique !"
La première vague de contestation écologique fut liée, en URSS, à la défense du lac Baikal, dès le début des années 60. Personne n'a oublié l'appel angoissé de l'écrivain Mikhail Cholokhov à la tribune du 23e Congrès du PCUS en mars 1966 : "j'ai peur que nos héritiers ne nous pardonnent pas d'avoir laissé disparaître le Baïkal sacré. Mais cette contestation resta confinée à un cadre limité : d'un côté des savants et des écrivains, avec un certain effet dans la presse, relayé par un mouvement d'opinion assez vaste mais atomisé, de l'autre, une ad-
6) Dans le tome V du cycle sur "la situation de la classe ouvrière en Pologne", • extrait traduit dans La Nouvelle alternative, numéro 8, décer: re 1987, p. 64.
7) Compte-rendu de l'expéditior. scientifique "Pour la défense de l'Aral", Les Nouvelles de Moscou, numéro 42, 16 octobre 1988.
8) Ibid.
9) Décision du Bureau politique du PCUS du 8 août 1986.
ministration lourde qui poursuit imperturbablement sa politique, adossée à la toute puissance étatique. C'est à la périphérie du système soviétique que va naître la contestation écologique la plus radicale, dans le contexte explosif polonais. Dès la fin de l'année 1979 — avant même la création de Solidarité - naissent des clubs écologistes dans la plupart des grandes villes polonaises, dont l'audience est grande dans l'intelligentsia (médecins, urbanistes, enseignants, étudiants) et bientôt amplifiée avec la création du syndicat indépendant, pour aboutir en octobre 1981 à la création du "Mouvement des Verts" avec le soutien de Solidarité. Dans son appel initial, ce mouvement insiste sur le fait que "la vérité écologique est aujourd'hui une vérité fondamentale de notre existence... l'écodéveloppement constitue l'unique alternative valable de développement dans la deuxième moitié du XXe siècle" (10). Solidarité, de son côté, place en tête de la 16e thèse sur "la lutte pour l'environnement" qui figure à son programme cette déclaration :
"La protection de l'environnement exige : 1) la reconnaissance de la priorité des objectifs sociaux sur la production, 2) les mesures pour y arriver et leur publication". Cette exigence s'accompagne de celle, répétée, de "l'abolition du secret de la vie publique et de l'accès de tous les citoyens aux documents de l'administration". Il s'agit de "considérer l'existence d'organisations indépendantes du pouvoir comme le fait le plus important dans le changement des relations sociales et politiques de notre pays" (11).
Un foisonnement écologique
Aujourd'hui, aucun pays d'Europe orientale n'est à l'écart de la réflexion et de l'action écologique, avec des nuances propres à l'histoire, à la culture, aux traditions de chaque peuple. Ainsi, l'influence des églises évangéliques est-elle très nette en RDA, qui compte une cinquantaine de groupes écologiques ecclésiastiques dont la réflexion porte aussi sur les problèmes du développement et de la paix. contestation écologique s'inscrit directement dans l'action pour le renouveau démocratique : Hongrie, Tchécoslovaquie où les militants de la Charte 77 viennent de publier une remarquable analyse de l'état de l'environnement, Roumanie d'où nous parvient le premier document sur la situation écologique, émanant d'un groupe d'opposition clandestin, l'Action démocratique
Mais c'est en URSS que se déploient depuis plusieurs années la réflexion et la contestation écologiques sur des bases à la fois les plus larges et les plus contradictoires, stimulées par la perestroïka et le traumatisme de Tchernobyl. Foisonnement des publications, multiplication des groupes actifs, luttes quelquefois victorieuses ont joué un rôle central dans l'éveil de l'opinion publique aux grandes questions qui commencent à faire bouger la société soviétique dans ses profondeurs. Multitude de comités locaux, structures plus officielles comme "Le Mondevert" créé sous la direction de Serguei Zalyguine, rédacteur en chef de Novy Mir, sont devenus autant de centres de la contestation radicale du centralisme et du gigantisme bureaucratique. La politique de perestroïka , impulsée du sommet, a permis à la sensibilité écologique de se mobiliser et de se structurer dans la forme d'un mouvement social de grande ampleur.
Ecologie et "socialisme réel".
L'énoncé de quelques uns des thèmes portés par la nébuleuse écologique suffit à montrer qu'elle s'attaque au modèle même de développement qui a prévalu en URSS depuis Octobre 1917 : affaires du Baïkal et du détournement des fleuves, développement cotonnier autour de l'Aral, digue sur la Néva à Léningrad, qui transforme son embouchure en cloaque, pollution chimique à Erevan, construction d'une centrale nucléaire dans un site historique prestigieux d'Ukraine, flottage du bois sur les fleuves sibériens, ligne ferroviaire transcaucasienne, autant de projets qui aujourd'hui mobilisent contre eux des millions et des millions de citoyens soviétiques.
A la diversité des thèmes de mobilisation se conjugue celle des références idéologiques qui animent militants et groupes écologistes. Au-delà du slogan commun : "Les planificateurs doivent être les payeurs", qui est un écho du célèbre "les pollueurs doivent être les payeurs" ayant cours en Occident, le mouvement écologique se situent au confluent de plusieurs traditions de pensée très différentes, voire opposées. A une extrémité, on trouve les courants qui, inspirés par le discours nationaliste grand-russe, voient la destruction de la nature comme la conséquence de la décadence morale, du non-respect des valeurs nationales, de l'oubli du passé de la nation russe (c'est le cas par exemple de l'écrivain Valentin Raspoutine). Ces courants nostalgiques n'hésitent pas à mêler quelquefois leur voix à celle, franchement réactionnaire, du mouvement Pamiat (Mémoire). Les scientifiques tiennent une place centrale dans la mobilisation écologique, bien au-delà des seuls naturalistes ou écologistes de profession. S'appuyant sur une tradition scientifique bientôt séculaire, synthétisée dans les années 20 par le grand ouvrage de Vernadsky La Biosphère (13), nombreux sont les géographes, les climatologues, chimistes, physiciens, hydrologistes,... qui mobilisent leurs compétences dans les débats sur les questions de la gestion des ressources et du territoire, dans la perspective d'élaboration d'une véritable Ecologie
A l'autre extrémité de l'arc-en-ciel écologique, ce sont les thèmes de l'autogestion, de l'autonomie de la société civile par rapport à l'Etat, de la démocratie de masse qui sont les symboles du changement et du renouveau démocratique. Comme en Pologne où la revendication écologique est soutenue par les idées issues des profondeurs de la classe ouvrière, les courants progressistes soulignent l'exigence de l'autodéfense sociale, seule susceptible d'éviter une catastrophe écologique et économique généralisée. Le capitaliste ou le bureaucrate
Comme l'écrit Sergei Zalyguine, "Nous n'avons pas atteint ce stade de démocratie authentique, où l'opinion publique détermine l'activité de l'administration, et, où, dans la mesure où elle la contrôle, c'est elle qui nomme et révoque les responsables de l'administration... et aujourd'hui, l'expérience non-négligeable que nous avons acquise nous dit : la nature, seule l'opinion publique peut la sauver, seule l'opinion publique!" (15).
Il est de bon ton pour un certain marxisme orthodoxe et dogmatique de réduire la logique tendancielle de destruction de l'environnement à celle du profit privé. Cette démarche est totalement réductrice, car les sociétés qui en principe l'ont aboli sous sa forme privée n'échappent pas, moins qu'on puisse dire, aux dimensions les plus brutales de la crise écologique. A cet égard, que l'écologie soit aujourd'hui au centre d'un débat public et passionné en URSS et dans la plupart des pays d'Europe centrale ne peut surprendre que les "vieux croyants du socialisme" ceux qui persistent à croire que ces sociétés "ont réalisé le socialisme" ou tout au moins ont amorcé sa construction. En effet, qu'elle s'effectue sous la direction de capitalistes privés ou sous la contrainte du capital étatique, l'industrialisation, l'accumulation et la
10) Dossier sur "La Pologne et l'Environnement", préparé par Anne-Marie de Vilaine et publié par les Amis de la Terre.
11) Ibid.
12) "Le rapport écologique" de l'Action Démocratique Roumaine, La Nouvelle alternative, numéro 11, septembre 1988, p. 44-48.
13) Vernadsky, La Biosphère, trad. fr. Paris, 1976.
14) Boudyko R., Ecologie Globale, éd. Mir, trad. fr. Paris 1984.
15) A paraître dans L'Homme et la Société.
concentration du capital qu'elle implique, ont leur logique propre, identique, formellement unique, indépendante de toute théorie et de toute idéologie.
Qu'elles soient étatisées ou non, les économies industrialisées fonctionnent sous les mêmes contraintes physiques et écologiques. Dans les sociétés existantes, même si les mécanismes du profit privé sont éliminés, c'est qu'ils ont été étatisés et dans les deux cas, il faut bien admettre que la capacité de travail de la société est bornée par le niveau global de ressources nettes dont elle dispose, c'est-à-dire par les limites imposées par la technologie et par la nature. La propriété étatique des moyens de production ne donne aucune garantie théorique contre le gaspillage des ressources.
En pratique, l'insertion croissante des sociétés dites socialistes dans l'univers marchand du capitalisme mondial tend à amplifier en leur sein des contradictions analogues à celles du mode de production capitaliste et de sa technologie. Pour paraphraser Marx, on ne peut deviner au goût du froment s'il a été cultivé sous l'œil inquiet du capitaliste ou sous le contrôle tatillon du bureaucrate.
Des choix aberrants
En contraignant une société essentiellement agraire à une industrialisation sauvage et brutale, à marche forcée, l'Etat bureaucratique a réalisé, en deux générations, "une sorte de dix-neuvième siècle britannique accéléré, dans une société encore toute pétrie de valeurs traditionnelles, de poésie bucolique, de l'imaginaire de l'eau et de la forêt" (16).
En poussant à son paroxysme l'ignorance de la nature et de la vie, en faisant sienne la vision mécaniste du monde — inspirée par le paradigme newtonien propre aux versions apologétiques de l'économie politique bourgeoise, le "marxisme officiel" a apporté sa caution aux choix les plus aberrants en matière de développement et donc d'utilisation des ressources.
En URSS, de même que la propriété étatique des moyens de production entretenait la "mentalité d'intérimaire" (17) chez les gestionnaires de l'économie, le statut subalterne de la théorie justifiait le conformisme servile chez les économistes. Dans la société où la propriété et le pouvoir sont confisqués par l'Etat qui joue le rôle de ce que Marx nomme "le capitalisme abstrait", les intérêts privés ressurgissent sous la forme perverse d'intérêts sectoriels bureau-
La conséquence en fut un productivisme dépourvu de toute finalité humaine, puisqu'il n'était même pas — jusqu'à ces dernières années — soumis aux freins qui, dans les sociétés capitalistes occidentales, émanent des intérêts sociaux antagoniques.
Un formidable coût social
Comme l'écrit l'économiste gorbatchévien M. Lemechev, "avec la technologie moderne, grande consommatrice de ressources naturelles, la production travaille de plus en plus pour elle-même. Le seul exemple du minerai de fer suffit pour s'en persuader. Dans notre pays, on en extrait 250 millions de tonnes par an, soit 5 fois plus qu'aux Etats-Unis. En procédant à l'extraction du minerai par une méthode 'progressiste' à ciel ouvert, on détruit des milliers d'hectares de terres fertiles, on perturbe le régime hydraulique de vastes régions... Ensuite, la sidérurgie provoque la pollution de l'air et des eaux. Le métal obtenu sert à la construction de laminoirs géants qui fabriquent l'acier profilé, avec lequel on construit, à nouveau, des excavateurs géants pour l'extraction de minerai de fer. La productivité de ces excavateurs - 5 500 m3/h - qui est un objet de fierté de la part des ingénieurs, est en réalité une force destructive monstrueuse. On se retrouve ainsi dans un cercle vicieux, et on voit commencer un nouveau cycle technologique avec des résultats désastreusement infimes au plan de l'utilité pour les hommes et tragiquement important pour la nature " (18). Comment mieux cerner les limites de l'économisme et montrer l'absurdité du productivisme, de la logique de l'accumulation ?
Devant les limites rencontrées dans le taux d'exploitation de la force de travail, l'ultime recours reste toujours la dilapidation effrénée du capital que représente la nature, "car cette croissance économique si convoitée qui se situe à la surface du développement social n'est, en fait, qu'une victoire à la Pyrrhus, car elle est obtenue aux prix de la destruction de l'environnement et de la dégradation du milieu d'habitation des hommes" (19).
Le modèle soviétique de développement, en s'identifiant historiquement à une stratégie d'industrialisation forcée a disloqué, en un demi-siècle, les anciennes cultures paysannes. La prise de conscience de l'immense coût social et écologique de ce brutal changement imposé par le haut n'en est qu'à ses débuts.
Le courant réformateur incarné par Gorbatchev n'échappe pas aux questions posées par la crise écologique. Mais l'expérience polonaise rappelle fortement que sans libertés politiques, sans expression autonome et massive du mouvement social, il n'y aura pas d'issue positive à la crise sociale et écologique des pays du "socialisme réel". L'aile la plus radicale du mouvement social, en mêlant le vert de la critique écologique au rouge de l'exigence d'un socialisme démocratique, met à l'ordre du jour une
Avec l'émergence de mouvements Rouge-Vert, à l'Est comme à l'Ouest de l'Europe, c'est bien une perspective d'innovation globale qui surgit à nouveau à l'horizon du socialisme.
Comme l'écrit le philosophe Oleg Yanitsky : "la réflexion écologique incite l'humanité non seulement à rationaliser les formes de ce lien avec la nature mais... à perfectionner son propre mode de vie"
16) Chauvier Jean-Marie, URS, une société en mouvement, Paris, 1988.
17) Komarov B., Le Rouge et le Vert, op. cit.
18) Lemechev M., "Sans dégrader la nature", Les Nouvelles de Moscou, numéro 7, du 14 février 1988.
19) Ibid.
20) Cité par J.M. Chauvier, op. cit