SJÖBO, une petite ville de 15 000 habitants, au sud de la Suède, est devenue célèbre dans le monde entier grâce au référendum qui a été organisé parallèlement aux élections législatives, en septembre 1988, pour décider si elle continuerait ou non à accepter des réfugiés politiques sur son territoire. Marianne HJORT
A PRESSE MONDIALE s'est empressée d'écrire en long et en large sur le "syndrome de Sjöbo". Anonyme la veille encore, Sjöbo, dirigée par le parti de droite des Modérés et le Parti paysan du centre, est devenue un lieu de pèlerinage pour le monde politique suédois dans son ensemble, ainsi que pour les anti-racistes et les organisations immigrées. Les petites organisations néonazies, quant à elles, ont tenté de récolter des voix, pêchant dans les eaux troubles de la xénophobie ambiante.
Le référendum
La majorité écrasante des votants (67,5%) se sont prononcés contre l'accueil de réfugiés sur le territoire de la commune. Beaucoup de gens sont encore sous le choc d'un tel résultat et se demandent si le racisme a réussi à s'enraciner dans de larges couches de la société suédoise.
A l'origine du référendum se trouvent les accords que le Bureau de l'immigration du gouvernement passe, chaque année, avec les près de 300 municipalités du pays qui s'engagent ainsi à accepter un certain nombre de réfugiés sur leur territoire, en échange de subsides de l'Etat. Si les municipalités refusent, les réfugiés peuvent toujours aller vivre où ils veulent, même si, avec la nouvelle loi, ils peuvent être alors privés de tout subside. Le Bureau de l'immigration avait demandé au conseil municipal de Sjöbo d'accepter seulement 15 nouveaux réfugiés ! Mais cela a été refusé et ce choix a obtenu un large soutien lors du référendum.
Un peu avant le déroulement du référendum, le Parti du centre, à Sjöbo, a publié et diffusé une brochure contre les réfugiés, rédigée par deux des principaux dirigeants
SVER
du mouvement fasciste, Nysvenska Rörelsen (NR - Nouveau mouvement suédois). Au même moment, l'on apprenait que certains des dirigeants du Parti du centre avaient été membres, dans leur jeunesse, du Sveriges Nationella Förbund (SNF - Ligue nationale de Suède) qui avait fait beaucoup parler d'elle dans la région, dans les années 30 et 40. Les membre de la SNF défilaient en uniforme dans des manifestations qui se produisaient en ville et avaient recruté un grand nombre de membres de l'ancier Parti paysan. Deux autres groupes fascistes étaient également présents à l'époque dans la "mère-patrie suédoise", le NR dont les racines remontent aux années 20, et le Parti de l'Etat scandinave (NRP, Nordiska Riksparti).
Ces trois vieilles organisations fascistes et nazies ont réussi à survivre, mais n'ont jamais pu constituer une force réelle, bien qu'elles aient réussi, pendant toute une période, à publier un certain nombre de périodiques. Le nombre total de membres de ces petites sectes ne dépasse pas la centaine. D'ailleurs chacune empiète sur l'autre. Près de 500 petites organisations fascistes et nazies ont fleuri en Suède depuis les années 20, aucune ne dépassant réellement la poignée de membres.
Cependant, le fait que les organisations nazies aient été relativement faibles sur le plan organisationnel ne veut pas dire que leurs idées n'ont pas eu une influence sphères de la société. Durant la Deuxième Guerre mondiale, le philo-germanisme était fort prisé parmi les officiers de l'armée, dans la police et les milieux d'affaires. Les étudiants ont manifesté contre les réfugiés juifs qui arrivaient en Suède pour "voler nos emplois": Les autorités suédoises exigeaient que les passeports des réfugiés mentionnent que leurs détenteurs étaient bien juifs. Des pièces de théâtre critiquant Hitler avaient été interdites. La démonstration la plus claire de l'attitude réelle de l'administration suédoise a été faite avec l'autorisation donnée aux troupes allemandes, de traverser la Suède pour aller envahir la Norvège.
Le NRP a attiré l'attention, ces dernières années, par une série d'attentats qu'il a commis contre les immigrés et les communistes. Tous ses cadres ont déjà fait de la prison, à plusieurs reprises, pour des délits allant de l'agression simple à l'incendie criminel, en passant par la détention illéla région de Växjö dans le centre de la Suède méridionale. Les militants de ce parti n'ont cessé de harasser les immigrés et la population locale a fini par en avoir assez. Lors d'un rassemblement qu'ils avaient organisé, les partisans du NRP ont été chassés par une foule de gens en colère. Une des meilleures photos de l'année 1985, montre une vieille dame très digne, d'origine juive, qui pourchasse, à coup d'ombrelle, un jeune skinhead terrifié.
Stoppa Rasismen Ce n'est pas seulement à Växjö que les gens ont réagi. Un mouvement anti-raciste a commencé à s'organiser en Suède à partir de 1982. Des manifestations racistes dars une banlieue de Stockholm ont poussé à la création d'un Groupe de travail contre le racisme. En 1988, des travailleurs finlandais ont été licenciés de la Compagnie des ferr!boats finlandais, qui appartient aux Suedois. Une forte protestation des syndicalistes, des associations d'immigrés et des organisations de solidarité ont obligé les patrons à réintégrer les travailleurs finnois licenciés et à leur payer près d'un million ce couronnes suédoises (150 000 dollars) de dédommagements.
Ce premier groupe de travail donna naissance à la Riksförbund Stoppa Rasismen (la Ligue nationale pour stopper le racisme). Au bout de trois ans à peine, cetie organisation avait déjà plusieurs milliers d'adhérents dans différentes villes et avait organisé plusieurs groupes indépendants à travers tout le pays. Stoppa Rasismen a déjà été à l'initiative de grandes manifestations et d'interventions directes, comme celle de Stockholm contre la brutalité policière raciste. Une collaboration internaticnale sérieuse a été organisée avec les mouvements anti-racistes au Danemark, en Grande-Bretagne et en France, en relation avec le succès de Le Pen aux élections présidentielles.
L'année dernière, Stoppa Rasismen a organisé une grande action de protestation dans le métro de Stockholm, contre le Sverigeparti (Parti de la Suède) qui, depuis un certain temps déjà, y vendait des publications néo-nazies et distribuait des brochures avec sa bande de skinheads, sans être inquiété le moins du monde.
Le Sverigeparti a été créé par une fusion entre le parti local plutôt raciste de Stockholm, le Framstegsparti (Parti du progrès)
et un groupe néo-nazi encore plus dur, Bevara Sverige Svenskt (Gardez la Suède pour les Suédois). Ce dernier s'inspire largement du National Front anglais. D'après les informations du journal anti-fasciste britannique, Searchlight, les membres suédois du Sverigeparti sont allés en Irlande pour un entraînement militaire. Certains membres du National Front se sont installés assez ouvertement dans la région de Stockholm, pour entraîner les skinheads suédois.
L'action du métro
Au printemps 1988, Stoppa Rasismen a poursuivi sa campagne dans le métro, durant un mois et 80 militants anti-racistes ont manifesté contre les membres du Sverigeparti. La réaction du public a été très favorable et les travailleurs des transports de Stockholm se sont joints aux manifestants, en proclamant : "pas de nazis sur notre lieu de travail !" Ces actions ont abouti à une grande manifestation à Sergelstrog, la principale place de Stockholm, avec le soutien de plusieurs syndicats et de diverses associations.
Ces actions dans le métro ont contribué à accélérer les divisions internes latentes de ce parti, qui s'est assez rapidement scindé en deux. La section la plus dure a pris le nom de Sverigedemokraterna (les Démocrates de Suède) et a présenté des candidats aux élections municipales dans plusieurs villes, ainsi qu'aux élections législatives, mais sans réussir à prendre pied ; il a plutôt subi un sérieux échec que sa direction a, elle-même, reconnu. Ces partisans du National Front ont même échoué dans leur tentative d'exploiter le référendum de Sjöbo.
Une analyse du résultat électoral de ces groupes d'extrême droite montre qu'ils sont en net recul dans l'ensemble du pays. De la même façon, les autres partis que l'on peut qualifier d'anti-immigrés ont également subi des pertes. Le référendum de Sjöbo a été la grande exception à cette règle. Mais le danger persiste car dans toute une série de municipalités, un bon nombre de politiciens anti-immigrés peuvent tenter de gagner de semblables référendums contre les réfugiés, d'autant plus que l'extrême droite n'a pas abandonné la partie.
En même temps, la politique suédoise officielle de l'immigration prend un cours de plus en plus restrictif. Une nouvelle loi à l'étude, pourrait, si elle était adoptée, placer davantage de réfugiés dans une situation précaire.
Ces développements pourraient aussi avoir des répercussions internationales. La semaine qui a suivi le référendum, les dirigeants des partis d'extrême droite de Norvège et du Danemark ont annoncé qu'ils étaient favorables à l'organisation de semblables référendums dans leur pays. Cela souligne combien il est important que le mouvement anti-raciste développe ses propres contacts internationaux et profite des expériences de lutte des autres pays.
décembre 1988. 1989