ou insurrection est entré dans le vocabulaire international grâce au nouvel épisode de la lutte héroïque des masses
Après quatorze mois de harcèlement continu des forces d'occupation sionistes, l'intitada ne montre aucun signe de pierres. Ses leçons ont une portée qui va bien au-delà
PALESTINE
La dynamique de l'intifada
INTIFADA, CE TERME ARABE qui signifie soulèvement palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza.
d'essoufflement.
Cependant, elle est trop souvent réduite, à l'extérieur, au spectacle de manifestantes et manifestants lançant des pierres contre les soldats israéliens. s'agit là, certes, de l'aspect le plus directement visible du défi palestinien à l'occupation. Mais l'intifada est une expérience beaucoup plus riche que la pratique du jet du seul cadre palestinien.
Salah JABER
• INTIFADA n'a pas éclaté, le 9 décembre 1987, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle est le produit d'une longue maturation ; l'explosion d'un ressentiment accumulé en vingt années d'occupation et de répression de la part d'un oppresseur d'autant moins tolérable que son acte de naissance, la création de l'Etat d'Israël dix-neuf ans avant l'occupation de
1967, était déjà fondé sur l'usurpation de la majeure partie du territoire
Dans cette perspective historique, fada est aussi le passage à l'action d'une nouvelle génération : la troisième depuis l'exode palestinien de 1948, prenant le relais de celle de 1967 dont les fedayine ont
Mais s'il s'agit bien de générations d'un même peuple, elles ne se sont pas succédé sur le même territoire. Le combat de la génération 1967 s'est essentiellement manifesté parmi les Palestiniens de l'exil : en
Jordanie d'abord, jusqu'en 1971, puis au
Liban. Celui de la génération 1987, la génération de l'intifada se manifeste uniquement, pour l'instant du moins, dans les territoires occupés en 1967. Au lendemain de leur occupation, ceux-ci étaient restés sous le choc, soumis à une armée ayant acquis, en six jours de guerre, une réputation de toute-puissance.
Le maximalisme des organisations de la Résistance palestinienne, à l'extérieur, n'offrait aux habitants de Cisjordanie et de
Gaza aucune perspective crédible de libération dans un prévisible.
Elles avenir étaient d'ailleurs principalement occupées à constituer des cellules secrètes pour une censée libérer
Palestine. Vu l'efficacité de la répression sioniste, ce type d'action ne pouvait qu'être très minoritaire sous l'occupation, même si les combattants jouissaient de la sympathie de la population. Celle-ci attendait néanmoins sa délivrance d'ailleurs : des Etats arabes qui, par leur action diplomatique et leur pression militaire, pourraient obtenir l'évacuation par Israël des territoires occupés en 1967, y compris les territoires palestiniens. Ces derniers relevaient, en effet, de la juridiction de ces Etats - l'Egypte administrait Gaza depuis 1949 et la Jordanie avait annexé la Cisjordanie — et c'est à eux qu'incombait la responsabilité première de les récupérer.
Une société traditionnelle Cette vision politique était d'autant plus dominante que la société, dans les territoires de 1967 (nous dirons désormais : les territoires), restait très traditionnelle : prolétariat numériquement faible et réparti dans des entreprises de taille artisanale ; importance de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie ; rôle dominant de la bourgeoisie commerciale, des propriétaires terriens et des notables, laïques et religieux, qui avaient relayé localement le pouvoir jordanien. Ainsi, dans le climat d'amertume prévalant après l'écrasement de la Résistance en Jordanie, les élections municipales organisées en 1972, en Cisjordanie occupée, avaient été remportées par les notables liés à la monarchie jordanienne.
Cependant, le tournant politique opéré par l'OLP, dès l'année suivante (voir Inprecor numéro 280 du 23 janvier 1989), allait bouleverser cet état de choses. En adoptant l'objectif, décrit comme transitoire, d'un Etat indépendant dans "toute par-
tie du territoire palestinien qui sera libérée", l'OLP se mettait sur les rangs, face au roi Hussein, pour le gouvernement des territoires au cas où ils seraient évacués par Israël. Du coup, l'action politique négligée jusque-là devenait primordiale : un Front national palestinien fut constitué en 1973, dans les territoires, sous l'égide de l'OLP. Il regroupait les courants favorables à la centrale palestinienne, ainsi que la branche locale du Parti communiste jordanien (devenue par la suite le PC palestinien) dont le programme s'était toujours limité, en vertu de la tradition stalinienne sur la question d'Israël, à la libération des territoires occupés en 1967. La majorité populaire, écœurée par les massacres perpétrés par l'armée du roi Hussein, se rangera sous la bannière du Front national, optant résolument contre le retour sous la souveraineté jordanienne (1) et pour une souveraineté palestinienne en cas de libération. Une fraction importante de la bourgeoisie suivra, attirée par la perspective de s'émanciper à l'avenir de la tutelle jordanienne. Il en résultera une victoire écrasante des partisans de l'OLP aux élections munid'avril 1976, en cipales
Cisjordanie.
d'après, le
L'année
Likoud, bloc de la droite sioniste, remportait pour la première fois les élections parlementaires en Israël. Malgré "l'initiative de paix" du président égyptien Sadate, le chef du Likoud, Menahem
Begin, proclama un plan d'annexion ramdes territoires:
pante maintien de l'occupation
"autonoisraélienne avec mie" administrative des Palestiniens, et intensification de l'implantation des colonies sionistes. Sous le patronage du Likoud, le nombre des colons en Cisjordanie passera de 5 000
(34 colonies) en 1977, à
70 000 (124 colonies) aujourd'hui. Parallèlement, la répression du mouvement national palestinien s'accentuera considérablement.
Entre 1980 et 1982, les principaux maires partisans de l'OLP seront expulsés ou destitués. Le Likoud essayera de mettre sur pied
"représenun réseau de tants" collaborateurs (les
"Ligues des villages"). En
1982, il cherchera à liquider le nationalisme palestinien en enva-| hissant le Liban.
A l'amertume de la défaite - l'évacuation de Beyrouth par les combattants de l'OLP et les massacres qui suivirent — s'ajouta, à partir de 1983, celle du conflit inter-palestinien : scission du Fath, combats entre les fractions au Liban, scission de fait de l'OLP par la réunion du 17ème Conseil national palestinien (CNP) à Amman, en 1984, en l'absence de toutes les formations de l'opposition nationaliste ou de gauche. La principale cause du conflit était "l'option jordanienne" choisie par la direction Arafat et qui culminera, en février 1985, avec la conclusion de l'accord d'Amman entre cette dernière et le roi Hussein. Entre-temps, le Parti travailliste sioniste de Shimon Pérès était revenu au gouvernement en Israël, dans le cadre d'un accord de coalition ministérielle avec le Likoud.
"Partage des fonctions"
Partisan lui aussi, à sa façon, de "Toption jordanienne" ; Pérès choisira de désigner, de concert avec Amman, des remplaçants aux maires nationalistes destitués. Il nommera, en novembre 1985, à la tête de la municipalité de Naplouse, principale ville de Cisjordanie après Jérusalem-Est (annexée), Zafer Al-Masri, un homme au profil très marqué : président de la chambre de commerce locale, neveu du vice-président du Sénat jordanien et oncle du ministre des Affaires étrangères du royaume. Ayant accepté sa désignation avec la béné diction d'Arafat, Al-Masri sera assassiné quelques mois plus tard par le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), organisation nationaliste de gauche et principale formation palestinienne après le Fath.
Cependant, le roi Hussein, ayant mis au point un plan global de "partage des fonctions" avec Pérès, décidait de rompre unilatéralement avec Arafat, en février 1986, et de fermer les bureaux du Fath en Jordanie. La faillite de la direction droitière de l'OLP était patente. Elle se résigna à accepter la médiation de Moscou pour une réunification avec l'opposition alignée sur l'URSS, en avril 1987 (2). Cet accommodement tactique lui permettait de résorber le choc de son fiasco jordanien, de sorte que l'opposition ne puisse pas en profiter pleinement. Mais il ne l'empêcha pas de reprendre à nouveau ses démarches en direction d'Amman. Le sommet arabe réuni dans cette dernière capitale, en novembre 1987, fut l'expression la plus criante de la faillite de I'OLP : bien que traité avec mépris, Arafat s'aplatira devant le roi Hussein, tandis que la gauche de l'OLP protestait vainement.
C'est sur ce fond de bilan de faillite de TOLP à l'extérieur, qu'éclatera, un mois plus tard, l'intifada. Le ressentiment accumulé en vingt années d'occupation et de répression s'était combiné avec l'exaspération devant le spectacle lamentable des organisations de l'extérieur, pour produire l'explosion spontanée qui se développa en soulèvement généralisé. Déclenchées, le 9 décembre 1987, par les jeunes du camp de réfugiés de Jabaliya, à Gaza, protestant contre la mort de quatre Palestiniens tués dans une collision avec un camion israélien, les manifestations vont s'étendre comme un feu de paille à l'ensemble du territoire. Dès le lendemain, un nouveau foyer se déclarait au camp de Balata, près de Naplouse, pour gagner très vite le reste de la Cisjordanie.
L'intifada avait été précédée, depuis 1986, par une recrudescence atomisée, mais très nette, des activités contre l'occupation. Quelques mois avant son déclenchement, un rapport de la West Bank Data Base (Base de données sur la Cisjordanie), que dirige le sociologue israélien Meron Benvenisti, constatait "une évolution nouvelle et inquiétante pour Israël : la violence (dans les territoires) serait de plus en plus fréquemment le fait de groupes inorganisés, spontanés... Entre avril 1986 et mai 1987, 3 150 incidents violents ont été recensés, allant du simple jet de pierres au barrage de route, en passant par une centaine d'attaques à l'explosif ou à l'arme à feu" (Le Monde du 15 septembre 1987).
Le conditionnement politique de l'intifada et son incubation sur le terrain ont agi sur une population profondément modifiée par rapport aux décennies précédentes. En fait, le tissu social des territoires a connu, en vingt ans d'occupation-annexion, les effets classiques du rattachement de sociétés traditionnelles arriérées à un marché capitaliste avancé : dépossession des petits producteurs traditionnels et prolétarisation, absorbée partiellement par les besoins du marché avancé. "La société palestinienne sous la domination israélienne apparaît comme le résultat d'un colonialisme intérieur : une structure de classe entièrement faussée, une paysannerie dé pouillée de ses terres, et une population urbaine subalterne, dépendant entièrement de la société sioniste" (3).
"Sud-africanisation" En ce sens, il y a eu bel et bien "sud africanisation" de la Palestine, l'instauration d'un véritable régime d'apartheid avec ses "homelands"-réservoirs de main-d'œuvre. Selon les chiffres officiels israéliens, le tiers de la population active des territoires — bien plus en réalité, soit 120 000 travailleurs selon les estimations courantes, compte tenu de la grande proportion de ceux qui sont employés "au noir" — travaille à l'intérieur des frontières de 1967, dans des conditions de type sud-africain (déplacement contrôlé, brimades, etc.). Si l'on y ajoute les travailleurs employés par l'économie coloniale dans les territoires mêmes, il ressort que la majorité du prolétariat des territoires — lui-même majoritaire dans la population active — est directement exploitée par l'économie sioniste dans des tâches sous-payées et dédaignées par la main-d'œuvre israélienne
1) De même à Gaza, dont l'Egypte s'était lavée les mains, et qui était intégrée, depuis 1972, dans le cadre du projet jordanien de "Royaume arabe uni".
2) Sur le bilan de "l'option jordanienne", voir Inprecor numéros 243 et 244 des 25 mai et 8 juin 1987
3) Abu-Lughod et al., "Profil du peuple palestinien", 1984, in Revue d'études palestiniennes.
a) opposés à un accord ? b) totalement opposés ? c) résolument opposés ? d) violemment opposés ?
(construction, agriculture, certains services et emplois dans l'industrie). S'y ajoutent également les travailleurs dans l'économie palestinienne de sous-traitance.
Au bas de l'échelle sociale et à l'avant-garde de la lutte, se trouvent les prolétairesréfugiés de 1948, éloquemment décrits par Meron Benvenisti : "Les réfugiés — sans Etat, appauvris, sans terre - sont les ilotes d'Israël. Sur leur route vers leur travail comme main-d'œuvre servile dIsraël, ils passent à côté de leurs villages détruits et de leurs terres pillées. Ils n'ont rien à perdre, sauf leurs chaînes de misère" (Newsweek du 25 janvier 1988).
La prolétarisation de la population des territoires est allée de pair, sur fond d'explosion démographique, avec un net accroissement de la proportion des jeunes : 75% de moins de 25 ans, 50% de moins de 15 ans! Leur proportion est, de fait, tout aussi considérable dans le prolétariat : en 1984, 20% des travailleurs palestiniens traversant la frontière de 1967 avaient moins de 17 ans (selon l'étude citée, note 3).
Le rôle des femmes
Pour compléter ce tableau sociodémographique de la population de l'intifada, il faut ajouter l'importance croissante des femmes. Leur proportion dans la population a été accrue par le fait que l'émigration économique vers les pays pétroliers arabes a été essentiellement masculine. Leur statut social s'est relativement amélioré sous l'influence, entre autres, de l'exemple israélien bien plus avancé de ce point de vue : ainsi, le tiers des effectifs universitaires dans les territoires est aujourd'hui féminin, proportion très élevée pour une société arabe ou musulmane. La répression sélective, un des rares cas où le sexisme "profite" aux femmes, a favorisé leur participation aux luttes ; d'autant plus que la quasi-totalité de la dizaine de milliers de détenus actuels des territoires (sur une population de un million et demi !) sont des hommes.
Les femmes sont d'ailleurs les seules à mener, parfois, des activités publiques spécifiques dans le cadre de l'intifada: en tant que parentes des détenus, ou même le 8
Ou sans opinion?
Nous disions donc, vous êtes :
mars. Mais elles se fondent, la plupart du temps, avec les autres catégories sociales et démographiques qui constituent la base du soulèvement, en une lutte qui est essentiellement une lutte nationale. Les grèves de l'intifada sont suivies par l'ensemble des classes et catégories sociales. Ses unités de base ne sont pas les lieux de travail ou d'enseignement, mais bien ces unités territoriales que sont les camps, les quartiers populaires des villes, et les villages, comme le souligne le chercheur marxiste palestinien Khaled Ayed (voir encadré ci-contre).
La bourgeoisie autochtone
Son analyse des classes et couches sociales des territoires, fait ressortir une différence importante entre le cas palestinien et celui de l'Afrique du Sud qui lui est habituellement comparé. Il s'agit du poids et du rôle de la bourgeoisie autochtone, à laquelle s'ajoutent les propriétaires terriens ainsi que les différentes catégories de notables laïques ou religieux. Les membres de ces classes possédantes se réclament aujourd'hui, dans leur très grande majorité, de la direction de l'OLP, les pro-jordaniens ayant pris acte de la renonciation officielle du roi Hussein à la Cisjordanie, le 31 juillet 1988. Ils exercent leur influence sur la société des territoires par le biais des institutions qu'ils contrôlent : municipalités élues en 1976 et non destituées, chambres de commerce, Conseil islamique supérieur, tribunaux locaux et religieux, corporations des professions libérales (avocats, médecins, ingénieurs), Conseil de l'enseignement supérieur, etc.
Ces institutions sont qualifiées de "napar contraste avec celles qui ont été désignées par l'occupant ou sont directement contrôlées par lui, telles que les municipalités désignées ou la police palestinienne. A l'égard des premières, la divergence entre l'attitude des sionistes travaillistes et celle du Likoud est nette. Pour la droite sioniste, conséquente avec son programme pour les territoires, même les plus "modérés" des Palestiniens doivent être réprimés dès lors qu'ils récusent l'occupation. C'est cette attitude qui a prévalu depuis 1977 ; elle s'est accentuée au début de l'intifada, au grand dam des sionistes éclairés, consternés par tant de myo-
Dès janvier 1988, le quotidien israélien pro-travailliste Haaretz mettait en garde : "Si nous continuons ainsi à harceler et à eliminer le leadership palestinien le plus modéré, nous allons nous retrouver face à face avec celui qui émerge des camps : les jeunes gens de Balata et de Jabaliya". Quelques mois plus tard, le même Haaretz (11 septembre 1988) pouvait constater avec amertume : "L' intifada a grandement modifié le caractère de l'activité des institutions de la société palestinienne. D'une part, le travail social organisé est devenu clandestin, notamment à cause du harcèlement par le pouvoir des institutions nationales' palestiniennes (fermeture de plusieurs d'entre elles, et arrestation de beaucoup de leurs membres actifs). Mais d'autre part, et parallèlement, ce travail est devenu plus populaire, avec une extension sociale plus grande en largeur et en profondeur. Il s'agit essentiellement de l'action des 'comités populaires' qui se sont formés dans presque chaque village, chaque quartier et
Les Comités populaires
En effet, l'intifada s'est dotée d'une forme originale d'auto-organisation à la base, les Comités populaires (CP) qui ont largement supplanté les institutions traditionnelles dans l'encadrement de la société des territoires. Deux facteurs se sont combinés pour rendre celles-ci inopérantes : le fait, d'une part, qu'étant légales, elles sont connues et donc surveillées ; d'autre part, le caractère révolutionnaire de l'intifada, mettant en branle une avant-garde de masse qui, de par sa jeunesse et sa composition sociale, n'avait rien à voir avec les institutions établies, totalement inadaptées aux nouvelles formes de luttes. Le rôle des institutions ne s'est pourtant pas effacé ; il s'est modifié : de la prétention au leadership des masses, elles en sont venues à postuler le rôle d'intermédiaire modérateur entre le soulèvement et Israël, ainsi que son parrain américain (voir le texte de K. Ayed).
Les CP se sont généralisés dès les premières semaines de l'intifada ; c'est grâce à eux qu'elle s'est installée dans la durée. Formés parfois à partir de structures préexistantes (comités d'étudiants, de femmes, de sympathisants des organisations politiques, etc.) et composés en majorité de militants populaires précédemment inorganisés, les CP regroupent sur la base de l'unité territoriale - blocs des camps, quartiers ou rues des villes, villages — l'ensemble des personnes actives, disposées à assumer des tâches d'encadrement, de mobilisation et d'action directe, liées à l'intifada. En ce sens, les CP ne sont des soviets qu'en puissance, ne pouvant être directement délégués par les habitants de l'unité territoriale en raison des conditions de clandestinité sous l'occupation. Pour le moment, ce sont plutôt des comités d'action de la nouvelle avant-garde de masse apparue au cours du soulèvement.
Les CP ne sont pas, pour autant, des organes de substitution, mais bel et bien des organes d'encadrement de la population impliquée dans l'intifada. Leur propre extension est directement fonction des conditions de répression : là où celle-ci est moins présente au quotidien, comme dans les villages, les réunions des comités sont certes plus larges que dans les zones étroitement quadrillées par l'armée d'occupation, comme les villes. Dans ces dernières, les CP sont contraints de se structurer de manière pyramidale.
"Comités spécialisés" et contrôle populaire
Mais dans un cas comme dans l'autre, les CP se répartissent en leur sein diverses fonctions, ou s'articulent à cet effet avec des "comités spécialisés" (regroupant effectivement des professionnels ou des praticiens expérimentés). Les fonctions des CP sont extrêmement variées et ont trait à l'ensemble des aspects de la vie sociale et de la lutte dans le cadre de l'intifada : propagande et mobilisation, organisation de coopératives de production, boycott des produits israéliens, caisses de solidarité avec les victimes et les chômeurs, aide légale et matérielle aux détenus, secours et soins médicaux, enseignement (pour compenser la fermeture des écoles et universités), approvisionnement, etc
Les CP se sont également attribués des fonctions législatives et judiciaires, dont l'aspect le plus important est celui d'un contrôle et d'une contrainte exercés sur les classes possédantes : contrôle des prix, lutte contre l'accaparement, contrôle des tarifs des professions libérales (médecine privée, avocats), réduction des loyers, obligation de versement des salaires des journées de grève de l'intifada, mise sur pied de tribunaux populaires pour le règlement de certains litiges, pression pour la démission des fonctionnaires soumis à l'administration israélienne (police, municipalités désignées), etc.
Pour l'exercice efficace de ces dernières fonctions, ainsi que pour d'autres tâches paramilitaires — encadrement des manifestations, harcèlement de l'armée d'occupation et des colons aux pierres et aux cocktails Molotov, maintien de la grève des commerçants, gardes de nuit dans les secteurs d'habitation, punition des collaborateurs, etc. — les CP se sont dotés de "comités de choc", véritable garde révolutionnaire avec la particularité que, pour des raisons évidentes de rapport des forces, elle n'utilise pas d'armes à feu. Les "comités de choc" se sont même proclamés récemment "armée populaire" (4).
Ainsi l'intifada, grâce aux CP et aux organes annexes, dispose-t-elle d'une véritable structure de pouvoir populaire, d'essence prolétarienne et paysanne, qui constitue son apport original à l'expérience révolu-
4) De tous les organes cités, seuls les "comités de choc" excluent les femmes, en règle générale. Les féministes des territoires, femmes et hommes, doivent se battre pour réparer ce qui est à la fois une injustice et une erreur.
tionnaire régionale et mondiale (5). Elle a créé de fait, dans les territoires, une véritable dualité de pouvoirs — incomplète, il est vrai, eu égard à la trop grande inégalité des forces. Plusieurs villages et quartiers se sont d'ailleurs proclamés "zones libérées". ', ce qu'ils sont réellement entre deux interventions de l'armée d'occupation. Le ministre israélien de la Défense, Itzhak Rabin, ne s'est pas trompé de cible, quant à lui, lorsqu'il est passé à l'offensive contre les CP, en août dernier, en les accusant de vouloir "institutionnaliser le soulèvement". Leurs membres sont, depuis, passibles de dix ans de prison ferme ; ce qui ne les a pas empêchés de poursuivre leur action de plus belle.
L'autonomie des CP au niveau du camp, de la ville ou du village est parfaitement adaptée à la forme spécifique de lutte pratiquée par l'intifada contre l'armée sioniste: celle d'une "guérilla" de manifestations et d'actions éparses. Ce type de harcèlement, imprévisible car résultant d'une multitude de décisions autonomes, épuise les troupes d'occupation et les oblige à se déployer en grand nombre. Sans grand succès par ailleurs, car à moins de noyer le soulevement dans le sang — op tion écartée pour l'instant par le pouvoir sioniste, pour des raisons aussi bien intérieures qu'internationales — il faudrait décréter la mobilisation générale en Israël pour assurer une présence dissuasive dans toutes les agglomérations des territoires.
La Direction patriotique unifiée
Cependant, de toute évidence, l'autonomie des CP dans le harcèlement devait être complétée par une centralisation de la décision politique de l'intifada, de la désignation des journées de grève générale et de la prescription de règles d'action et d'organisation sociale, là où l'unité d'action fait la force et l'efficacité. Or, de même que les conditions de l'occupation empêchent les CP d'être des soviets de délégués, elles rendent impossible leur coordination démocratique directe et leur centralisation à l'échelle de l'ensemble des territoires, ou même à l'échelle de la Cisjordanie (c'est possible, à la rigueur, dans les 360 km? de Gaza). Il y avait donc là un rôle à remplir que seuls les réseaux organisationnels clandestins existants pouvaient assumer ; ce que feront les principaux d'entre eux, prolongements à l'intérieur des formations regroupées dans le cadre de l'OLP à l'extérieur.
Moins d'un mois après le début de l'intifada, dès qu'il apparut que celle-ci s'installait dans la durée, des "appels" centraux, sous forme de communiqués, commencèrent à paraître et à être diffusés dans les territoires. Ils émanaient, au départ, d'une Direction patriotique unifiée pour l'intensification de l'intifada, qui deviendra à partir du communiqué n°4, Direction patriotique unifiée de l'intifada (DPU). Cette direction était certes auto-proclamée, mais elle jouait néanmoins un rôle indispensable et sera suivie et reconnue par la grande majorité des masses. La teneur politique des premiers communiqués révèle le rôle décisif joué dans la constitution de la DPU par la gauche de l'OLP : FPLP, Front démocratique (FDLP) et PCP, voire même le courant radical du Fath dans les territoires.
En effet, le rapport des forces réelles sur le terrain, dans la lutte clandestine sous l'occupation, n'a rien à voir avec la composition bourgeoise manipulatrice des instances de l'OLP à l'extérieur (voir le précédent numéro d'Inprecor). Alors que celles-ci sont sous l'hégémonie totale de la direction historique droitière du Fath, la DPU était et reste, dans les faits, un cartel paritaire des formations de l'OLP ayant une assise de masse, c'est-à-dire les trois formations de gauche et le Fath. C'est ce qui faisait dire à Georges Habache, le chef du FPLP, dans une interview accordée en juillet dernier au journal koweitien Al-Qabas : "La DPU dans le territoire occupé est le bras de l'OLP... Cela ne m'empêche pas de signaler que ce bras agissant de l'OLP à l'intérieur exprime la Charte de l'OLP, l'adhésion à son programme de l'étape ainsi que les résolutions des CNP, beaucoup plus que ne le font certains opportunistes et capitulards dans le cadre de l'OLP... Ces courants vivent dans l'angoisse et la peur d'être dépassés par la DPU".
La différence de nature entre la DPU et la direction de l'OLP conduira inévitablement à des dissensions et des tiraillements entre elles deux. Les premiers communiqués de la DPU, en janvier 1988, tout en appelant avec insistance les masses à se rassembler autour de TOLP, ne se présentent pas comme émanant de cette dernière. Le communiqué n°2 définira le premier programme de l'intifada. Objectifs stratégiques : retour (des réfugiés de 1948), autodétermination et Etat palestinien indépendant; objectifs immédiats:
"retrait de l'armée des villes, des camps et des villages",
"élections démocratiques des conseils municipaux et villageois" , ainsi qu'une série de revendications contre la répression et autres aspects de la politique d'occupation.
Le communiqué n°4 exprime une attitude se situant aux antipodes de celle de la direction de l'OLP : "L' intifada a définitivement enterré les plans des dirigeants d'Amman, du Caire et de Tel-Aviv, et de leurs agents, pour régler la question palestinienne dans le cadre du projet impérialiste américain".
A ce stade aura lieu une première intervention de la direction extérieure. Une circulaire de la
"coordination", en date du 27 janvier, explique que dans l'intifada "aucune organisation n'a plus de mérite qu'une autre"
et que beaucoup de ses participants n'appartiennent à aucune tendance. La circulaire propose de centraliser et d'unifier la publication des communiqués. Parallèlement paraît le n°5 : pour la première fois apparaît la signature OLP/DPU qui sera maintenue par la suite. La DPU est désormais présentée et reconnue comme instance de l'OLP, soumise en dernier ressort à celle-ci. Le communiqué n°5 est, en fait, une copie politiquement édulcorée (sans la phrase citée ci-dessus) du n°4.
Une ligne plus radicale
Toutefois, la DPU n'a pas perdu son caractère particulier. Elle reste donc nettement plus radicale que la direction extérieure, d'autant plus que les conditions de répression et de clandestinité font que ce ne nécessairement toujours les sont pas mêmes personnes qui participent à l'élaboration des communiqués. Ainsi le n°6 (2 février), déclare : "Nous affirmons notre refus du complot de Moubarak (le président égyptien, grand ami d'Arafat), des tentatives du régime jordanien et de ses collaborateurs... pour contourner notre direction légitime et lui dicter des conditions capitulardes telles que la reconnaissance de la résolution 242" (de l'ONU). Le communiqué n°6 réitère le programme du n°2 ; il contient en outre — ce qui sera la norme dorénavant
— des indications et directives pour l'action des CP, ainsi qu'un programme de
5) Bien entendu, les CP n'ont eu qu'un très faible écho dans les médias occidentaux, beaucoup plus intéressés par la moindre déclaration des Palestiniens "modérés", ceux qui s'expriment bien, au propre comme au figuré, en hébreu et/ou en anglais.
boycott des institutions de l'occupation et l'appel à la démission de ceux qui y sont employés.
Les communiqués n°8 (20 février) et n°10 (10 mars) dénoncent vigoureusement George Shultz, le secrétaire d'Etat de Reagan, qui entamera, le 25 février, une série de visites dans la région pour tenter de désamorcer l'intifada. La DPU appelle à manifester contre lui et à le boycotter, contre l'avis d'Arafat qui avait déjà donné son feu vert (selon Habache), en janvier, pour le voyage à Washington et la rencontre avec Shultz de deux "personnalités modérées" de Cisjordanie, proches du chef de l'OLP (Siniora et Abou-Rahmeh). Le même Arafat autorisera à nouveau, en mars, deux membres du CNP, détenteurs de la citoyenneté américaine, Edward Saïd et Ibrahim AbouLoughod, à rencontrer le secrétaire d'Etat.
Le communiqué n° 17
Les dissensions au sein même de la DPU éclateront au grand jour en mai : deux versions différentes du communiqué n°16, puis surtout deux versions politiquement contradictoires du communiqué n°17. C'est la veille du sommet Reagan-Gorbatchev de Moscou. Une première version du communiqué n° 17, datée du 21 mai, reflète la ligne de la direction du Fath-OLP : beaucoup de références religieuses ; à la mention de l'OLP est ajouté "sous la direction du frère Yasser Arafat" ; un éloge appuyé est fait de l'attitude soviétique ; "la paix globale et juste" est l'objectif.
L'autre version, datée du 24 mai, reflète la ligne du FPLP, principale fraction de la gauche palestinienne, et en particulier de sa branche dans les territoires, particulièrement radicale : l'intifada a démontré l'impossibilité de la coexistence avec l'entité sioniste ; "pas d'alternative au choix de la lutte et de la guerre populaire prolongée" ; une attitude radicale à l'égard des régimes arabes (exigence des libertés démocratiques et de l'ouverture des frontières pour la lutte armée palestinienne) ; "nous affirmons le refus par notre peuple de tous les projets suspects et notamment les accords de Camp David, les résolutions 242 et 338, l'initiative Shultz et le partage des fonctions" (politique commune de Pérès et du roi Hussein en 1985-1987) ; appel à la
BI PETERSON in The Sun (Vancouver (& W Sindiate Gaza Où voulez-vous être déporté ? En Palestine?
grève générale à l'occasion du sommet de Moscou.
L'affaire du communiqué n°17 provoquera l'intervention énergique de la direction extérieure de l'OLP. A partir du n°18, la centralisation des communiqués sera assurée dans le cadre du consensus majoritaire de l'organisation. Ils porteront désormais comme en-tête la formule coranique "Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux". Le communiqué n°18, en guise de compromis, affirme le "refus de toutes les solutions liquidatrices", sans mentionner la résolution 242 et en appelant à la Conférence internationale. Il réitère les objectifs immédiats fixés depuis le com-
Toutefois, le fonctionnement au consensus majoritaire de la DPU se fera en définitive au détriment du FPLP, qui avait pourtant joué un rôle clé dans sa constitution. Ainsi, le communiqué n°29, daté du 20 novembre et portant sur les résultats du CNP, argumente en faveur d'une Conférence internationale fondée sur les résolutions 242 et 338 (sans même mentionner les autres résolutions de l'ONU), alors que l'opposition du FPLP à celles-ci est bien connue. Le nouveau tournant politique à droite de l'OLP, depuis le dernier CNP, risque d'ailleurs d'aggraver les dissensions au sein du mouvement de masse dans les territoires.
Contrer les intégristes
Le FPLP, et même le FDLP, se sont joints à l'appel du Mouvement de la résistance islamique, Hamas, pour une grève générale le 29 novembre, à l'occasion de l'anniversaire de la résolution 181 (1947) de l'ONU, celle du partage inique de la Palestine. Pour la première fois de son histoire, le Fath a refusé de se joindre à un tel appel, l'OLP ayant accepté officiellement la résolution 181 et même, ce qui est pire encore, la 242. Le jour de la grève, des échauffourées ont éclaté non seulement entre le Fath et Hamas, mais même entre Fath et FPLP à Naplouse. Le fait qu'une organisation comme le Fath en vienne s'opposer par la force à ceux qui appellaient à une grève de protestation contre la résolution qui légitima l'entreprise sioniste en 1947, est un indice affligeant de la profondeur de sa dégénérescence.
Le champ est grand ouvert devant la surenchère nationaliste-islamique du courant intégriste, qui ne se prive pas de l'exploiter. Il est heureux que la branche du FPLP dans les territoires, aux positions nettement plus radicales (voir encadré) que celle de la direction officielle du Front à l'extérieur, ne laisse pas aux fanatiques religieux le privilège d'apparaître comme le seul courant s'opposant à la capitulation. L'attitude des militants du FPLP de l'intérieur est dans l'ensemble correcte : unité d'action dans tous les domaines où cela est possible avec la DPU ; action autonome quand il le faut ; autonomie programmatique et politique, et critique publique des alliés bourgeois et opportunistes.
11 février 1989
Positions de la branche du
FPLP dans les territoires
1) L'objectif pour l'étape présente est l'établissement de l'Etat, l'autodétermination et le retour (des réfugiés), de manière à ne pas fermer la porte devant la réalisation de l'objectif stratégique, l'objectif historique de la libération de la Palestine et de l'établissement d'un Etat démocratique où tous vivront sans discrimination nationale, religieuse, raciale ou entre en tant que partie d'une société arabe progressiste socialiste unifiée. (...)
2) Nous refusons la résolution 242 du Conseil de sécurité et nous y opposons sans limites, et considérons son approbation par la majorité du CNP comme la soumission à une exigence internationale et gratuite sans contrepartie...
3) Le FP ne fonde pas ses programmes sur la supposition que le règlement politique va se réaliser incessamment dans un avenir prévisible, mais sur la base d'une lutte à long terme. Le pari que font certains sur le facteur international, en pleine détente entre les deux grandes puissances, est un pari perdant... Partant, nous sommes contre les tendances à "la modération et la souplesse" préconisées par Shultz et auxquelles certains s'adaptent progressivement par leur attitude vis-à-vis de la résolution 242 + leur reconnaissance de l'entité sioniste + les frontières sûres + le rejet de la violence...
4) Nous refusons catégoriquement la capitulation imposée à notre peuple, telle que l'obligation faite à l'OLP de reconnaître l'Etat de l'ennemi (...)
5) Nous, au FPLP, menons une lutte de longue haleine... pour créer un nouveau rapport de forces qui imposerait la tenue d'une Conférence internationale sur la base du droit au retour et à l'autodétermination et de l'Etat indépendant. Telle est la seule Conférence que nous acceptons comme mécanisme de règlement, et nous refusons une Conférence qui se réunirait sur la base de la résolution liquidatrice 242.(...) • Extraits d'un manifeste programmatique daté du 11 décembre 1988 et diffusé dans les territoires occupés.