Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Nouvelle donne syndicale

· Inprecor n° 282, 20 février 1989 · p. 12-14 · 2 643 mots

État espagnol Syndicalisme Économie mondiale

de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol et au Pays ouvrier espagnol (PSOE) au pouvoir et l'Union générale traditionnellement liée ; unité syndicale ; évolution dans communiste (PCE) ; dynamique du mouvement ouvrier;

et en ont tiré des conclusions sur la situation et les tâches.

ETAT ESPAGNOL

Nouvelle donne syndicale

LA GREVE GENERALE du 14 décembre 1988

(voir Inprecor 279 du 9 janvier), montrait que des changements significatifs sont intervenus dans la situation.

Les responsables syndicaux de la LCR-LKI, section basque, ont analysé ces changements : fin de la concertation ; contradictions entre le Parti socialiste des travailleurs (UGT), confédération qui lui est les Commissions ouvrières (CCOO), liées au Parti

Joaquin NIETO

OUR POUVOIR AGIR dans la si-

P tuation actuelle il faut bien comprendre la nature des changements intervenus: l'unité syndicale a aujourd'hui une autre dimension, nous sommes confrontés à un réformisme qui œuvre de manière différente, notre travail d'opposition syndicale se combine davantage avec un effort de travail s'inscrivant en positif ; nous nous trouvons dans une phase qui n'est pas seulement défensive et de résistance, mais davantage offensive.

Conflit avec le gouvernement

Les contradictions qui avaient surgi entre le PSOE et l'UGT, ont été portées au rouge par l'appel à la grève générale de décembre dernier, dont le succès a ouvert un conflit qui est l'un des éléments fondamentaux de la situation actuelle. L'UGT a besoin de la référence politique que constitue le PSOE et le gouvernement socialiste ne peut imposer son projet sans des liens avec la classe ouvrière qui passent par l'UGT.

Les divergences pourraient, aujourd'hui, se révéler insurmontables et la brèche continuer à s'élargir.

Dans l'histoire des relations entre ces deux organisations, on peut cerner deux étapes.

Dans la première, qui s'est approximativement terminée avec une première grève générale, celle de 1985, le

PSOE a appliqué une politique très dure envers les travailleurs, avec une réduction drastique de l'inflation, des baisses de salaire importantes, et la reconversion industrielle, génératrice de chômage. Pour ce faire, il a pu compter sur la collaboration étroite de l'UGT.

Dans la seconde étape, soit jusqu'à la grève générale de décembre 1988, les agressions du gouvernement socialiste contre le mouvement ouvrier se sont intensifiées, avec les coups portés au prétendu Etat-providence. Les divergences avec I'UGT se sont alors approfondies, mais sans que le gouvernement en vienne à desserrer son étau. Dans ce projet, l'UGT était une pièce maîtresse. Sa direction se faisait l'avocat d'un syndicalisme de conciliation basé sur le recul du mouvement ouvrier, la croissance des secteurs les plus conservateurs ou modérés des travailleurs, auxquels son "gouvernement-frère" pourrait offrir des miettes en les présentant comme de grandes concessions faites à l'UGT, afin de démontrer les avantages d'une ligne syndicale de concertation.

Mais il y avait quelques problèmes fondamentaux pour mener ce projet à bien. Tout d'abord, le malaise social s'approfondissait de plus en plus sous les coups subis par le mouvement ouvrier. Ensuite, la politique du gouvernement socialiste ne pouvait être imposée que si l'UGT jouait un rôle démobilisateur. Mais plus ce syndicat réussissait en ce sens, plus ses dirigeants se trouvaient affaiblis par rapport à ceux du PSOE. De plus, la crise économique et les particularités du capitalisme espagnol laissaient peu de marge à des concessions gouvernementales. L'UGT commença donc à apparaître comme complice du gouvernement dans la détérioration des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière.

L'UGT perd du terrain

Finalement, les dirigeants de l'UGT ont tout à fait sous-estimé l'importance de lexistence d'un syndicat à leur gauche. Au cours de la première étape, les CCOO, liées à la politique de "solidarité nationale" pratiquèrent une ligne suiviste de l'UGT. Mais à partir de la grève générale de 1985, il de-

Les 5 points imprescriptibles des CCOo

Le Conseil confédéral des Commissions ouvrières (CCOO) a approuvé à l'unanimité la tactique à suivre dans les négociations avec le gouvernement qui se sont déroulées courant janvier. Il a mandaté la Commission exécutive pour qu'elle donne un tour concret à la mobilisation, au cas où le gouvernement ne céderait pas sur les cinq points considérés comme imprescriptibles par le Conseil.

Il n'est pas habituel de trouver l'unanimité dans les CCOO. Elle a été rendue possible par le souci commun de ne pas voir gaspiller la force accumulée par le succès du 14 décembre. Mais les réunions de discussion avec le gouvernement se sont soldées par un échec :

1) Le plan devant aboutir à l'indemnisation de 48% des chômeurs a été rejeté. Les propositions gouvernementales, de l'ordre de l'assistance, ne touchent que 170 000 personnes et la couverture ne dépassera pas les 33% des sans-emplois. Toute protection reste déniée aux chômeuses et chômeurs de longue durée qui ont entre 25 et 45 ans, aux demandeurs d'un premier emploi et l'élargissement des contributions est refusée.

2) Sur les 2% de rattrapage des pertes dues à l'inflation, le gouvernement a modifié sa position, mais de façon insignifiante ; il propose 1% de la masse salariale brute des retraités et des employés de la fonction publique, mais en un seul versement, sans l'intégrer au revenu de base, ce qui veut dire que ce sera perdu en 1989 et pour les années ultérieures. Il n'offre rien pour les chômeurs et chomeuses indemnisés. Il refuse la révision

3) Pour ce qui est de la parité des retraites avec le salaire minimum, il refuse de prendre en compte les pensions les plus basses et ne propose qu'une parité avec le salaire minimum "net", soit 6% en moins.

4) Il ne reconnaît pas le droit de négociation collective aux fonctionnaires sur les conditions de travail et il propose, par exemple, d'inclure une clause de renoncement au droit de grève.

5) Le Plan d'emploi des jeunes (PEJ), qui était l'un des principaux motifs de la mobilisation, car considéré comme organisant le chômage des jeunes, suspendu, a été inclus dans les projets économiques du gouvernement. du gouvernement sont très éloignées des revendications et il est très peu probable qu'il ait l'intention de céder, non pas tant à cause de la faiblesse de sa marge économique que pour des raisons politiques d'exemplarité.

Page 13

Commissions ouvrières (automne 1987), | C'est un fait positif qu'il faut soutenir et stivint clair que si les CCOO prenaient l'initiative d'une mobilisation, les contradictions entre l'UGT et le gouvernement allaient s'aiguiser. Tous ces facteurs réunis eurent pour résultat que l'UGT perdit les élections syndicales dans les grandes entreprises et dans des secteurs-clés, et l'année suivante, dans l'administration publique. L'UGT ne pouvait désormais plus se permettre de se compromettre davantage avec la politique globale du gouvernement et, au contraire, il lui fallait gagner de façon croissante des forces face au PSOE. La brèche s'agrandit encore davantage par l'absence de liens entre les deux directions au niveau des responsables, et du fait que les dirigeants syndicaux qui entraient au gouvernement devenaient les pires ennemis de la confédération. Aujourd'hui, le PSOE et l'UGT sont deux organisations en grande partie distinctes et avec des intérêts très divergents dans la pratique.

Combler ce fossé et rétablir la situation n'est pas tâche facile. Le syndicat reste partisan de la politique d'austérité : "la lutte contre l'inflation et le déficit public est un objectif que l'UGT partage depuis 1979" (El Pais, 13 décembre 1988). Mais l'UGT pense qu'un tournant social est nécessaire en relation aux "besoins sociaux et aux revendications syndicales" et qu'il lui faut rétablir sa position dans le PSOE pour rendre cette politique possible.

L'issue de cette crise peut déboucher sur plusieurs possibilités, mais elle ne sera pas immédiate. Quant à nous, nous considérons comme positive cette contradiction entre le gouvernement socialiste et le syndicat qui lui a servi pour imposer les mesures d'austérité les plus dures. D'un point de vue révolutionnaire, cet affrontement a été favorable à un renouveau dans l'unité d'action syndicale en termes de confrontation et de mobilisation.

Evolution des CCOO

Il semble que la nouvelle direction des CCOO ait trouvé une stabilité interne, avec l'intégration des dirigeants "pro-soviétiques" au PCE, la neutralisation des carrillistes (1) et l'adoption d'une ligne de mobilisation qui, logiquement, a dû s'appuyer sur l'accord de la gauche syndicale. Cependant, des contradictions demeurent : une bonne partie de la base des "pro-

One s'est pas intégrée, le conflit avec les carrillistes n'est qu'assoupi, la crise reste latente et de plus, la gauche syndicale n'est pas intégrable. Si la nouvelle direction s'écarte de sa politique de mobilisation, l'accord, ponctuel se convertira en opposition frontale.

Malgré tout, les CCOO bénéficient donc aujourd'hui, d'une stabilité interne inconnue depuis 1980 et les conflits possibles seront ceux qui sont habituels dans une organisation pluraliste dans laquelle s'expriment divers courants politiques et synl'issue du IVe Congrès des nous avions écrit qu'un infléchissement vers la droite était possible et que cela dépendait du niveau d'activité du mouvement et de la situation interne. Ce phénomène ne s'est pas produit. Il est clair que le mouvement a été très actif et que certaines expériences droitières qui ont été tentées ont coûté au syndicat un prix qui a fait réfléchir la direction. Mais il existe d'autres raisons comme le "glissement vers le rouge" de l'UGT et le fait que le changement d'orientation opéré au début de 1985 ait été maintenu.

Un nouveau réformisme

Le PCE en est arrivé à la conclusion que le syndicat ne peut, en aucune façon, se permettre de se compromettre avec la politique économique du gouvernement. Cela place les CCOO dans une dynamique de contradiction majeure, mais sans danger pour le système, étant donné le profond recul subi par le mouvement. Cela ne signifie pas l'abandon de la politique réformiste, mais sa pratique sous une autre forme. La direction de ce syndicat a cherché de nouveaux mécanismes de concertation et de négociation qui ne le compromettent pas avec la politique économique du gouvernement. Mais cela ne pouvait pas réussir. Nous avons, à plusieurs reprises, dénoncé le divorce existant entre la ligne générale du syndicat, avec prédominance de la confrontation, et sa pratique dans les entreprises et les secteurs, où domine la conciliation. Cette ligne est cohérente avec son orientation réformiste comme avec la marge de manœuvre plus importante qu'il possède au niveau des entreprises, pour la conciliation.

La nouvelle dimension de l'unité syndicale est un élément structurel de la situation (de même que l'était, antérieurement, l'extrême division syndicale) qui vient de plus loin que le 14 décembre et qui va au-delà. Elle s'est bâtie sur les bases d'un affrontement majeur et sur le terrain de la mobilisa-

Nous n'y sommes pas indifférents.

muler, et qui a des répercussions sur l'activité. Il oblige, en effet, à prendre en compte la nécessité d'intégrer l'UGT aux initiatives de mobilisation générale. Dans les entreprises et les branches, les choses peuvent être différentes, et la capacité d'initiative indépendante des CCOO, là où l'UGT sera réticente, sera chose nécessaire et utile.

Mais il n'y a pas que des aspects positifs. N'oublions pas qui sont les directions qui font cette unité et comment son utilisation bureaucratique peut avoir des effets pervers sur les rapports entre les syndicats et les travailleurs, sous-estimant leur participation, instaurant une sorte de "despotisme" des syndicats les plus représentatifs dont les directions décideraient au nom des travailleurs, et sans leur demander leur avis.

En ce qui concerne une unité organique entre les deux centrales, nous n'avons aucune opposition de principe contre un syndicat unique et pluraliste, tout au contraire. Mais le problème, c'est que d'un point de vue réaliste, cela n'est pas réalisable aujourd'hui. Dans ces circonstances, c'est-àdire en dehors de conditions favorables à une unité organique, ce type de proposition ne peut que servir de pression pour un cours plus droitier des CCOO, au nom du rapprochement avec l'UGT, ce qui n'aurait rien à voir avec l'unité. Une question de cette envergure ne pourrait être posée que si la situation changeait profondément dans l'UGT (rupture dé finitive avec le PSOE, crise de modèle, etc.). La fin de la concertation Nous sommes habitués à identifier syndicats et concertation. Il en est ainsi à cause de la manière particulière de se comporter du nouveau mouvement syndical, dans la période de transition, qui est née en même temps que les pactes sociaux. Mais ce genre de concertation est pour le moment révolu.

La raison en est double : ni la bourgeoisie ni les syndicats n'en ont autant besoin qu'auparavant. Ce n'est pas une question technique, de manque de mécanismes adéquats, mais une question politique. Avec la politique économique actuelle, il n'y a pas de marge suffisante pour que les syndicats puissent l'accepter et la bourgeoisie ne

"tournant social". Tant que cela ne changera pas, il n'y aura pas de concertation. Le Conseil économique et social pourrait être un mécanisme adéquat pour la concertation, mais seulement quand les conditions en seront de nouveau crées, pas avant, ni par lui-même.

Nous devons nous accoutumer à des situations où il n'y a pas d'accords généraux comme ceux du passé, c'est-à-dire à des conditions qui ressemblent davantage à celles des pays de notre environnement d'Europe

1) Du nom de Santiago Carrillo, secrétaire général du PCE pendant la dictature franquiste, remplacé à la tête du parti, en 1982, par Gerardo Iglesias. Carrillo mena ensuite une bataille de fraction ouverte dans le PCE.

Page 14

du Sud, à un syndicalisme différent, réformiste lui aussi, mais avec une pratique autre. Le travail d'opposition syndicale au réformisme ne passera désormais plus par "pactes oui, ou pactes non", d'autres aspects de cette lutte seront valorisés : l'accent plus ou moins important mis sur la mobilisation, le contenu des revendications, l'opposition au syndicalisme de conciliation dans les entreprises et les branches, la démocratie syndicale et la manière de gérer la vie interne du syndicat et ses relations avec les travailleurs, les questions socio-politiques, etc.

Reprise du mouvement ouvrier ? Alors ? Reprise du mouvement ouvrier? Tout dépend de ce que l'on entend par là. Il est clair que nous ne sommes plus dans cette phase où nous connaissions reculs sur reculs, car depuis quelques années il existe une dynamique de mobilisation plus importante et un mouvement gréviste plus large. Le malaise social continue et la disposition à la lutte aussi. L'initiative syndicale ne pourra exister qu'à travers la mobilisation. Il y a également une dynamique revendicative plus offensive (pour la récupération des pertes de pouvoir d'achat, et pas seulement pour son maintien), de même que des formes de lutte comme la grève générale sont plus offensives. Ces éléments qui permettent au mouvement ouvrier de récupérer ses forces, vont se maintenir, mais ils restent modestes. Le Capital est toujours à l'offensive sur tous les terrains et continue à frapper des coups très durs sur les termes contractuels et sur les conditions de travail, ce qui nous oblige à continuer la lutte de résistance. Cela aussi est inévitable.

Les divers éléments de cette analyse nous amènent à conclure que la situation est aujourd'hui meilleure, et non pas pire, pour l'activité de la gauche syndicale. Moins de pactes et de conciliation signifie davantage de lutte. Peut-être la marge de manœuvre d'une ligne d'opposition syndicale qui se démarque sera-t-elle plus faible, mais les possibilités de travail dans l'action seront plus importantes. C'est cela qui compte et qui nous oblige à travailler davantage avec le courant, comme pour la grève générale du 14 décembre, avec des propositions s'inscrivant davantage en positif, avec des critiques ponctuelles. Comme gauche syndicale, nous devons adapter notre capacité d'initiative à cette phase.

Les directions de l'UGT et des CCOO bénéficient d'une plus grande crédibilité mais, pour mobiliser, elles n'ont pas de chèque en blanc. Si elles font fausse route, elles se trouveront face à une ferme opposition, dont nous ferons partie, de façon crédible. Fermeté syndicale dans les négociations actuelles et ensuite mobilisation unitaire, telles sont les tâches immédiates et notre proposition est la suivante : premier avis, une journée de lutte, et si cela ne suffit pas, une autre grève générale.

Combate ; 26 janvier 1989

Une erreur sur cette page ?