L A LOI 943, adoptée en 1986, avec le
soutien de l'ensemble de la gauche parlementaire, avait été présentée, à l'époque, comme la "plus démocratique" d'Europe sur cette question. En fait, elle s'est avérée être un piège terrible qui se referme petit à petit sur les milliers d'immigrés non-originaires de la Communauté économique européenne (CEE). Cette loi donne aux travailleurs immigrés clandestins qui en avaient fait la demande jusqu'à la date limite du 30 octobre 1988, certaines possibilités de régulariser leur situation. Mais elle ne s'attaque absolument pas au problème de la surexploitation c'est-à-dire qu'elle ne tient pas compte du fait que le travailleur immigré qui opte pour l'acquisition d'un permis de séjour légal et du droit à la protection sociale, risque dans la plupart des cas, de perdre son travail.
Nouvelle vague
D'après les données du ministère de Intérieur, 103 053 travailleurs immigrés sont présents en Italie, dont 60 217 sont sur les listes des chômeurs et 42 836 ont un travail. Il ne s'agit cependant là que du sommet de l'iceberg. D'autres sources sérieuses estiment, par exemple, que le nombre de travailleurs immigrés en Italie s'élève en réalité à un million et demi (720 000 en 1984), dont une très grande partie a été poussée à la clandestinité par la loi 943 et la réglementation en cours sur les conditions d'accès en Italie de la main-d'œuvre
Cette vague d'immigration qui vient de toucher lItalie présente des caractéristiques fort différentes des précédentes où des milliers de travailleurs italiens étaient également concernés. La différence réside en partie, dans la situation économique des pays d'origine de ces travailleurs immigrés. Ceux-là sont chaque jour davantage, étranglés par l'exploitation impérialiste, qui s'exprime de la façon la plus aiguë à travers les restrictions imposées par le Fonds monétaire international (FMI). Mais avant tout, le problème essentiel est que cette vague-ci ne vient pas dans une période de demande de main-d'œuvre mais au contraire, dans une situation de surplus de main-d'œuvre (le nombre de chômeurs atteint les 3 millions en Italie).
Ces immigrés sont donc contraints d'accepter des emplois refusés par les travailleurs italiens, sans aucune sécurité du travail, surexploités au niveau des horaires de travail et des salaires, occupant des emplois marginaux dans les secteurs "noirs" de l'économie urbaine, courant derrière des gains précaires à travers le petit commerce ou le colportage de bijoux en toc ou de maroquinerie. Cette vie de taupe est rendue pire encore par une marginalisation plus générale, l'impossibilité d'avoir accès à un logement décent, les ghettos linguistiques et culturels, la carence en centres sociaux, en bien-être social, et surtout, la peur permanente d'être attrapé par un policier zélé et de risquer d'être renvoyé au pays d'origine après avoir été battu par les policiers.
Cette situation donne donc l'occasion à une partie de la petite-bourgeoisie, con-
ITALIE
La
loi-piège
L'IMMIGRATION et la surexploitation des travallleurs d'origine étrangère sont des phénomènes nouveaux en Italie, traditionnellement pays exportateur de main-d'œuvre.
La récente législation sur l'immigration, la loi 943, est semblable à celle que le gouvernement d'Union de la gauche, en France, avait instaurée en 1981.
Igor ZECCHINI damnée à la prolétarisation par les lois du capitalisme, de tirer un taux de profit supérieur à travers l'exploitation féroce de la main d'œuvre immigrée et de rehausser leur propre image sociale, par exemple, en employant trois servantes philippines au lieu d'une italienne. Par ailleurs, cela entraîne un phénomène de marginalisation sociale qui atteint des proportions assez inquiétantes, surtout autour des grandes villes.
Misère sociale
Des incidents comme ceux de la Via Vasari ou du Lambro Park, à Milan, où les policiers ont délogé des centaines de travailleurs immigrés des bâtiments brés qui leur servaient de logements — dépourvus des commodités hygiéniques les plus élémentaires, y compris d'eau — ont dévoilé les conditions dans lesquelles vivent des dizaines de milliers de gens dans notre pays dit civilisé. Il faut aussi y ajouter le problème spécifique des femmes immigrées qui, dans beaucoup de cas, sont pour être mariées ou prosti-
D'autres éléments viennent aggraver la situation. Dans le reste de l'Europe, la législation concernant les immigrés et l'octroi de permis de séjour laissent de moins en moins de portes d'entrées aux immigrés, qu'ils soient légaux ou clandestins. L'Italie reste le pays le plus facile d'accès, en raison de sa situation géographique et d'un contrôle policier moins sévère à l'entrée. Par conséquent, à côté des immigrés stabilisés, se développe une autre couche d'immigrés qui veulent utiliser l'Italie comme pont pour accéder aux autres pays européens.
La réponse du gouvernement italien et des institutions de l'Etat à ces problèmes est très claire pour tous ceux qui savent regarder. La bourgeoisie a besoin de satisfaire certains besoins contradictoires :
— l'uniformisation avec le reste de l'Europe, exigée par la CEE dans l'optique du Marché européen unique de 1992, nécessite une politique de fermeture commune des frontières ;
- en même temps, il lui faut maintenir une armée de réserve de main-d'œuvre pour intimider les travailleurs, en prévision des attaques féroces qu'elle prépare ;
— toujours dans cette optique, il lui est également utile d'avoir des boucs émissaires sous la main, afin de canaliser les explosions de mécontentement social contre les immigrés (comme cela a été le cas contre les juifs dans les années 30);
- les intérêts directs et immédiats de ceux qui utilisent et exploitent la main-d'œuvre immigrée doivent également être protégés ;
— et enfin, mais ce n'est pas le moins important, elle a besoin de maintenir la réputation du capitalisme italien "à visage humain" et des "bons vivants mangeurs de spaghettis", entre autre pour le succès de ses relations et opérations économiques à destination des pays dépendants (comme lors des récents accords conclus avec le Sénégal et la Tunisie).
Cependant, il est difficile de couvrir tous ces besoins avec la même base légale. C'est la raison pour laquelle l'Etat adopte une politique de flexibilité et agit à plusieurs niveaux.
La loi 943
La gauche, les organisations syndicales et certains secteurs de l'immigration ont répondu favorablement à l'adoption de la loi 943. Aujourd'hui, deux après, les jugements deviennent de plus en plus prudents, même s'ils se cantonnent à demander une réforme de loi ou à dénoncer sa "non-
Il est vrai qu'une partie de la loi n'a pas encore été appliquée (surtout en ce qui concerne la mise sur pied de conseils consultatifs. Mais ceux-ci n'auraient de toute façon pas disposé des fonds nécessaires pour être capables de faire face aux problèmes d'intégration des immigrés — seulement de ceux qui ont des permis de séjour en règle, bien entendu...). Mais l'essentiel de la loi est en application. Des centaines de milliers d'immigrés ont été forcés à une "existence illégale"' à cause des exigences de la
1992 OUVERICKE DES FRONTIERE. AUX LE TRANGE
loi. Ainsi, la régulation du flux migratoire et de la présence d'immigrés est totalement laissée aux mains des forces répressives qui, en élargissant ou réduisant à leur guise les marges de tolérance, réalisent en pratique la "flexibilité" voulue.
Les propositions de modification de la loi, qui sont en discussion au sein du gouvernement, vont dans le même sens. Une première d'entre elles, soutenue par le ministre de l'Intérieur Gava, a pour objectif de restreindre sérieusement les conditions d'accès et d'obtention de permis de séjour légaux pour les étrangers, en permettant par exemple, l'expulsion de tous les fraudeurs fiscaux ou de ceux qui n'ont pas de moyens de subsistance.
La riposte du mouvement ouvrier est loin d'être à la hauteur des exigences de la situation. Il est urgent de réaliser la syndicalisation des travailleurs immigrés afin de s'unir et de créer un front avec les travailleurs italiens, contre le même ennemi. Mais on ne peut y arriver sans un changement de politique.
Les principaux problèmes des immigrés sont fondamentalement les mêmes que ceux des travailleurs italiens : emploi, logements, services sociaux, etc. Seule une riposte globale sur l'ensemble de ces questions peut éviter une division des travailleurs et donner des espoirs de voir ces revendications aboutir. Ceci, sans dénier les problèmes spécifiques que rencontrent les travailleurs immigrés, y compris dans ces domaines.
Revendications concrètes
A ce stade, il est essentiel de lutter pour un certain nombre de revendications concrètes. Même si elles semblent minimes, elles n'en sont pas moins importantes pour installer la confiance et combattre la division des travailleurs. Il faut développer des initiatives locales contre toute forme d'abus de pouvoir ; pour l'ouverture de centres d'accueil, publics et autogérés, pour les immigrés ; pour dénoncer et détruire les camps de concentration où sont entassés bon nombre de travailleurs immigrés; contre les emplois sans protection; et pour protéger les colporteurs étrangers des rafles policières quotidiennes. Tous ces éléments sont importants pour construire les jalons des prochaines luttes à l'échelle nationale.
Aujourd'hui, à côté des mobilisations sur ces questions spécifiques, et de la solidarité avec les immigrés et leur défense contre les discriminations, il est également nécessaire de s'opposer à la politique policière de contrôle du flux migratoire.
Si elles ne sont pas accompagnées par ce genre d'initiatives concrètes, les autres revendications comme le droit de vote au niveau municipal ou les revendications culturelles risquent de n'être que des maquillages, le fond du problème, la marginalisation et l'oppression quotidienne des immigrés, restant inchangé.
Bandiera Rossa janvier 1989
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