LA DEMISSION des trois dirigeants de la province du Kosovo, de la faim que plus d'un millier de mineurs avaient entreprise victoire dans un conflit explosif qui est loin d'être terminé.
Pour la remporter, il a fallu non seulement que les mineurs et de Croatie. Dans cette dernière république, en particulier, pour l'initiative démocratique", soutenant les revendications avec les autorités serbes et - malheureusement - aussi avec
(la province ayant même acquis dans les années 70, le droit de veto sur les décisions de la république serbe la concernant).
comme intolérable (pour leur propre souveraineté nationale)
La bureaucratie albanaise, gérant de façon aberrante l'aide considérable reçue depuis 20 ans, serait alors davantage la
YOUGOSLAVIE
L'étrange mort de la Yougoslavie de Tito nommés d'en haut par le pouvoir serbe, a mis fin à la grève à quelque 1 000 mètres sous terre. C'est une première mettent en jeu leur vie, mais qu'ils soient soutenus par une population albanaise en grève générale
- des usines aux collèges - et par la montée croissante d'actes de solidarité, émanant principalement de Slovénie vient de se constituer une "Société yougoslave des mineurs et proposant, en outre, la mise provisoire de la province sous la tutelle de la Fédération et l'organisation d'un référendum d'auto-détermination dans la population albanaise du Kosovo.
Le conflit sur ces deux points sera frontal une population serbe très soudée derrière son dirigeant de l'heure, Milosevic. Le Kosovo fait partie du passé prestigieux des Serbes : il a été le terrain de leurs luttes contre l'oppresseur turc. La fibre nationaliste joue sur ce passe pour légitimer un front commun anti-Albanais aux relents souvent racistes et passionnels.
Au plan constitutionnel, le statut de la province qui vient d'être pratiquement remis en cause, était très proche de celui d'une république
C'est précisément cela que les Serbes ressentent et injuste (ils sont la seule république dont le pouvoir ait été atténué par celui de deux provinces autonomes).
Mais ils ne mesurent pas, ce faisant, l'injustice bien plus grande et l'oppression qu'ils font subir à la population albanaise du Kosovo, en refusant de lui reconnaître le droit national de se constituer en république sur un territoire qu'elle peuple désormais à 90%
(voir l'article ci-contre de Michèle LEE).
Un tel droit ne résoudrait certes pas, en soi, les problèmes de développement du Kosovo, la plus pauvre des régions yougoslaves.
cible des critiques nécessaires. Mais ce droit est indispensable pour la dignité et la protection des Albanais qui observent quotidiennement le triste sort réservé, en Macédoine, à leurs co-nationaux laissés sans protection. •
28 Février 1988
Catherine VERLA
L'ANNEE 1988 a été l'une des plus dramatiques de l'histoire de la Yougoslavie d'après-guerre. Au mois d'octobre, le pays semblait au bord de l'éclatement. Michèle LEE
E N REALITE, 1988 n'était rien
d'autre que l'aboutissement du processus de décomposition lente du parti au pouvoir, la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY), le parti communiste. Sa fragmentation devait inévitablement entraîner une crise politique généralisée, étant donné les liens très étroits entre ce parti de masse de la classe ouvrière et l'Etat yougoslave.
La société toute entière vit dans un état de schizophrénie aiguë. En novembre 1988, par exemple, l'Assemblée fédérale a adopté un chant pan-slave du 19e siècle, "Hej, Slaveni !" (Gloire aux slaves !), comme hymne national officiel du pays. Ainsi, les bases révolutionnaires de l'Etat, avant tout, mais aussi l'importante population non-slave du pays, essuyaient une sérieuse rebuffade symbolique. Trois jours plus tard, était célébré d'une façon solennelle (mais avec moins de pompe cette année), le 45e anniversaire de la naissance, en pleine guerre, de cet Etat révolutionnaire - dont l'un des piliers avait été, bien entendu, son engagement à assurer l'égalité nationale entre Slaves et non-Slaves
Et le comble, c'est que quelques jours après, le pays célébrait pour la première fois le 70e anniversaire de la fondation du premier Etat yougoslave, précisément, celui contre lequel avait été mené la révolution de 1941-45 ! Par une amère ironie de l'histoire, la personnalité choisie pour monter à la tribune à cette occasion, s'était rendue tristement célèbre pour avoir conseillé, d'abord au régime royaliste d'avant-guerre et ensuite aux socialistes, d'expulser la plus grande partie de la population non-slave, jugée "peu fiable" (1).
Les émeutes du Kosovo D'aucuns diront que la crise a commencé en 1979 avec, pour la première fois depuis 20 ans, le début de la pénurie de biens comme le café et les détergents. Mais les premiers symptômes spécifiquement politiques de cette crise remontent, en fait, aux manifestations du Kosovo, au printemps 1981 (voir Catherine Verla, "Après les émeutes du Kosovo", dans Inprecor numéro 104 du 22 juin 1981). Cette région, la plus pauvre de Yougoslavie, au cœur d'une question nationale non-résolue, a enregistré le seïsme à venir avec la sûreté d'un sismographe. En 1985, la direction a reconnu elle-même, que le pays traversait une crise économique. La dette extérieure atteignait les 20 milliards de dollars, l'inflation flambait (plus de 250% en
1988), la croissance industrielle stagnait (plongeant parfois au-dessous de zéro). En 1987, le Kosovo, la Macédoine et le Monténégro, régions situées dans la partie la plus méridionale du pays, se déclaraient en faillite. D'autres républiques faisaient connaître le déclin de leur production et du niveau de vie. Dans cette situation, le consensus institué dans la LCY et le délicat système d'équilibres se sont tout simplement effondrés. La crise économique s'est de plus en plus exprimée sous forme de crise politique, en fait, comme une crise de l'ensemble du projet socialiste.
Perte de confiance
La classe ouvrière a été très sévèrement frappée avec la fin de la croissance industrielle. Le chômage est apparu sur une large échelle et les conditions de vie sont retombées au niveau du milieu des années 60. En même temps, la confiance en soi, déjà bien entamée, du "parti d'avant-garde de la classe d'avant-garde" disparut totalement, détruisant au passage, ce qui restait de l'autorité du centre fédéral du parti. Avec le recours des travailleurs à la grève générale, l'alliance entre le parti et la classe ouvrière commença à éclater (voir Michèle LEE, dans Inprecor numéros 239 et 255, des 30 mars et 14 décembre 1987). Un puissant sentiment de malaise envahit l'intelligentsia, favorisant les courants droitiers et nationalistes (2). L'armée y trouva un encouragement à s'attribuer le rôle de gardien de l'Etat : en mars 1988, par exemple, elle annonça, sans chercher l'accord préalable de la direction du parti, qu"une contre-révolution" était en train de se produire en Slovénie, et qu'il fallait arrêter un certain nombre d'éminents intellectuels (3).
Mais surtout, la crise a renforcé la tendance, omniprésente, chez les partis des républiques et des provinces, à se retrancher dans leurs positions nationales locales. Le résultat en fut très divers, étant donné les grosses disparités économiques et les traditions nationales différentes. La Slovénie, de loin la république la plus prospère, qui ne connaît pratiquement pas le chômage, a vu se développer une démocratisation importante: les "mouvements alternatifs" y ont été actifs, depuis le début des années 80, et l'Alliance de la jeunesse socialiste (jeunesse communiste) a créé des liens originaux entre ces mouvements et la politique officielle (4). Le Comité pour la défense des droits de l'Homme, formé pour défendre quatre intellectuels arrêtés en mai 1988 et condamnés sous l'allégation de détention de documents militaires secrets, est aujourd'hui en train d'acquérir rapidement le caractère d'un Front du peuple slovène. Le Comité a poursuivi le dialogue avec le parti, maintenant le consensus politique sur tous les principaux problèmes touchant à la démocratie et à la souveraineté nationale slovène. Mais la démocratisation slovène n'a pas du tout connu un progrès linéaire. Lors de récentes élections à un poste dans l'appareil d'Etat, Igor Bavcar, membre dirigeant du Comité, a été fermement "écarté" de la procédure électorale qu'ayant obtenu une majorité à la base
En Macédoine, d'un autre l'effondrement économique a conduit le parti local à limiter les droits nationaux de la minorité de 20% d'Albanais et à susciter des sentiments anti-Albanais parmi les travailleurs macédoniens. Tout d'abord la signalisation bilingue des rues a disparu, puis les prénoms purement albanais furent interdits, ensuite les droits sociaux furent réduits pour les familles ayant plus de deux enfants, et finalement l'éducation secondaire en albanais fut soumise à de sévères restrictions. Quand professeurs, parents et élèves se mirent à protester contre ces mesures anticonstitutionnelles, ils furent exclus, renvoyés de l'école, condamnés à des amendes ou même emprisonnés.
Mais c'est en Serbie, cependant, que le retour à la nation a pris la forme la plus virulente : avec l'accession de Slobodan Milosevic à un pouvoir incontesté dans la Ligue des communistes de Serbie, à la fin 1987, la primauté de la politique de classe fut formellement abandonnée au profit de la consolidation na-
La Constitution de 1974
La Constitution fédérale de 1974 avait considérablement renforcé l'autonomie du Kosovo et de la Voïvodine, les deux provinces étant situées dans la république de Serbie, en les faisant parties constitutives de la Fédération yougoslave. La direction serbe, coresponsable de cette décision, l'avait favorisée en expliquant que la restauration de l'ordre au Kosovo faisait peser une lourde menace sur la démocratie interne de la Serbie elle-même, alors qu'aucun progrès économique ne pourrait être envisagé au Kosovo sans "l'albanisation" du parti et des cadres étatiques de cette province (5). C'était là une direction qui voyait le bien-être serbe comme part intégrale du progrès général de la Yougoslavie, et qui était favorable à la recherche d'un consensus fédéral sur tous les grands problèmes. Mais, cette direction a été expurgée dans le cadre d'une croisade à l'échelon national, contre le "libéralisme". Son limogeage a ouvert, au sein du parti serbe, une lutte de pouvoir qui était restée largement indécise jusqu'à l'arrivée de Milosevic, même si un consensus de travail avait été établi pour arriver à une recentralisation de la
1) Miadina, Ljubljana, 17 novembre 1988, a publié certains de ces documents.
2) Un témoignage très vivant sur ce sujet peut être trouvé dans le "Livre blanc", publié en 1984, pour l'usage interne du CC du parti croate qui a librement cité les travaux et interviews de nombreux "travailleurs culturels". Comme d'habitude, les idéologues du parti amalgamèrent, sous un dénominateur commun, les réelles différences entre les intellectuels créatifs. Cependant, ce livre donne un aperçu panoramique et significatif du climat idéologique de république. L'autonomie élargie des deux provinces avait affaibli l'importance de Belgrade, et une nouvelle détermination au retour au statu quo ante se fit jour. La décentralisation de l'Etat fédéral, qui s'exprimait dans la Constitution de 1974, et surtout la dévolution de pouvoir aux provinces, ont été désignées par plusieurs dirigeants serbes, comme causes premières des troubles économiques et politiques en Serbie.
"L'albanisation"
La rapide "albanisation" de l'administration provinciale, qui a suivi le renforcement de l'autonomie de cette province, a été parachevée par l'instauration de quotas nationaux, qui réduisaient les emplois disponibles pour les Slaves dans la fonction publique où ils avaient été, jusqu'alors, privilégiés. grâce à leur taux de naissance élevé, la prépondérance ethnique des Albanais augmentait, transformant les conditions linguistiques, éducatives et culturelles de cette nouvelle ère démocratique, repoussant la frontière ethnique vers le nord. Cependant, en 1981, après les manifestations des Albanais du Kosovo, réclamant le statut de république pour la province, l'Etat fédéral envoya la troupe, et 12 personnes furent tuées. L'état d'urgence fut proclamé pendant une courte période et le parti, l'Etat et les institutions culturelles furent purgés des "nationalistes", des "séparatistes" et des "irrédentistes". Un programme d'investissement pan-yougoslave destiné uniquement aux communes habitées par des Serbes, fut adopté bien qu'il soit contraire à la Constitution, afin d'empêcher leur émigration. Mais cela n'améliora guère l'état désespéré de l'économie de la province, et l'émigration des deux nationalités se poursuivit. Pire encore, la direction fédérale du parti fit une erreur majeure : elle décrivit le conflit ethnique dans la province comme une contre-révolution conduite par les nationalistes albanais. Ce qui permet, aujourd'hui, au parti serbe de se présenter en gardien de la révolution.
Au printemps 1987, Slobodan Milosevic se rendit à Kosovo Polje, le centre organisateur du nationalisme serbe et monténégrin, pour faire un discours virulent dans lequel il offrit le soutient du parti au comité nationaliste du Kosovo, fondé à la fin 1986 par les Serbes et les Monténégrins qui se plaignaient d'un "génocide" et qui réclamait la purge des dirigeants albanais et l'instauration de la loi martiale dans la province. En débarquant ainsi, dans la province, sans en
3) Voir Labour Focus on Eastern Europe, mars 1988, Londres et l'interview avec Miha Kovac dans New Left Review numéro 171 de septembre/octobre 1988.
4) Pour un exposé compétent sur ces événements, voir l'interview de Kovac, cité ci-dessus.
5) Latinka Perovic, alors dirigeante du parti serbe, a obtenu, après son expulsion du parti, un grade de docteur avec une thèse intitulée "Du centralisme au fédéralisme", dans laquelle elle rationalise la décentralisation de la Yougoslavie en faisant référence à la politique léniniste sur la question nationale.
avoir d'abord informé, au préalable, le parti du Kosovo, non seulement Milosevic violait le protocole du parti, mais il démontrait sa volonté d'accèder à un pouvoir incontesté au sein du parti serbe. Lors de la 8e session du Comité central de ce dernier, en décembre 1987, Ivan Stambolic et le dirigeant du parti à Belgrade, Dragisa Pavlovic, furent ex-
La soudaineté de cette purge, la manière brutale dont elle fut opérée et le ton ultra-nationaliste du débat (télévisé) ont choqué le pays. Mais la victoire ne fut pas si facile, comme en témoigne la perversité de la campagne qui lui a succédé contre la fraction vaincue du parti, et la dimension prise par la purge dans des organes clés du parti et de l'Etat. Une attention toute particulière fut prêtée aux médias. De façon tout à fait stalinienne, toutes les personnes critiques, potentielles et réelles, furent accusées d'être "anti-Serbes" et "contre le peuple". Au même moment, une prompte expression de loyauté totale envers la nouvelle direction, avec y compris les attaques obligatoires contre les opposants, devint la condition de la survie politique et/ ou de la sauvegarde de son emploi. Milosevic fut élevé au rang de dirigeant infaillible du parti. Après la "normalisation" en Serbie, les critiques contre Milosevic ne pouvaient plus venir que des autres républiques, ce qui fut utilisé comme nouvelle preuve de l'existence d'une coalition anti-Serbe.
Manifestations serbes
Lors de ce processus orchestré d'homogénéisation nationale, un rôle extrêmement important a été joué par les rassemblements de masse en solidarité avec les Serbes et les Monténégrins du Kosovo. Ostensiblement spontanés, ils étaient soigneusement organisés et financés par l'appareil de l'Etat-parti. Pendant les six derniers mois, de tels rassemblements, forts de dizaines de milliers de personnes, ont eu lieu dans pratiquement toutes les grandes villes ou villages de Serbie.
En même temps, croissait la mauvaise volonté du parti serbe à se soumettre à l'autorité du parti fédéral. La mobilisation nationale en Serbie et le ton agressif de sa presse entraînèrent des tensions croissantes dans tout le pays et à l'été 1988, la Présidence fédérale exigea de Belgrade que les manifestations nationalistes soient stoppées. La direction de la république refusa. Ses représentants déclinèrent simplement
МЕНА
ВСЕХ
l'automne, la fréquenЭ КОНСТРУКТИВИСТЬ С з ПОЗТЫ minuer. Des slogans exigeant des armes, des poursuites judiciaires contre d'autres dirigeants yougoslaves, et leur exécution, dans le cas de dirigeants albanais, devinrent de plus en plus fréde Voïvodine
La promptitude du parti serbe à utiliser la menace de guerre civile pour régler ses divergences internes fut surprenante. Début octobre, la direction du parti de la province de Voïvodine fut renversée par une action de masse soigneusement planifiée et orchestrée. Deux aspects de cet événement capital méritent qu'on les rapporte ici. Tout d'abord, bien avant le putsch de Voïvodine, le parti fédéral avait déjà accepté les revendications constitutionnelles de la Serbie, sentant probablement qu'il n'avait guère le choix. Ce faisant, il ouvrait la porte à une solution constitutionnelle du problème. Mais cette option fut rejetée par le parti serbe au profit d'une démonstration de force, signifiant par là, à la Fédération, que les affaires intérieures de la république de Serbie était sa
En fait le parti fédéral était sans doute au courant de ce qui allait se passer, car, rompant avec la pratique habituelle, il n'envoya aucun représentant à la réunion du comité du parti de Voïvodine, prévue le jour de la démission forcée de la direction provinciale, la laissant seule face à la colère des manitestants. Il donnait donc ainsi son consentement tacite à une méthode anti-démocratique et illégale pour opérer des changements dans la Constitution du pays. Le second fait découle du premier : c'était la première fois qu'une procédure anticonstitutionnelle avait ouvertement été utilisée pour changer une direction locale du parti. Cette action avait concrètement été organisée par des groupes de pouvoir locaux, dont tous n'étaient pas membres du parti. En les laissant agir, le parti fédéral permettait à des organes étrangers d'intervenir dans sa vie interne, au point de pouvoir renverser des dirigeants au sommet du parti.
Ceci à son tour, a ouvert la voie à une pratique où des groupes non officiels et non élus s'arrogèrent le pouvoir de décision sur des questions cruciales pour la vie du pays. Ce qui peut mener très loin, et a été dramatiquement illustré, un jour seulement après les événements de Voïvodine, quand, à Titograd, une manifestation de travailleurs monténégrins en colère a été exploitée comme toile de fond d'une tentative déterminée de remplacer la direction locale de la république par des hommes de Milosevic. L'éventualité que toute la structure fédérale de la république puisse s'effondrer a poussé les dirigeants slovènes, croates et bosniaques à passer à l'action. Sous leur pression, la direction fédérale du parti (à l'unanimité !) a condamné les manifestations de Titograd, et a donné au parti local le feu vert pour une démonstration de force.
Mais si les événements de Voïvodine ont pu être pudiquement couverts de la feuille de vigne de l'approbation préalable du parti de la Fédération, le 17e plénum télévisé du Comité central (CC) de la LCY, qui s'est tenu du 17 au 19 octobre, a ouvert une rupture dans le parti dirigeant, sous les yeux du pays entier. La présidence du parti fédéral, elle-même en butte aux attaques de Belgrade, demanda, fait sans précédent, un vote de confiance de l'assemblée du CC. Il résultat du vote que seul Dusan Ckrebic, proche collaborateur de Milosevic, avait été éliminé. Milosevic refusa d'accepter le résultat de ce vote et rejeta publiquement l'autorité du CC. La presse de Belgrade se mit à dénoncer le CC pan-yougoslave comme une "alliance sans principes" dirigée contre la Serbie ! Un mois plus tard, la direction serbe organisa un rassemblement public de 300 000 personnes à Belgrade, où l'esprit "combatif" de la nation serbe fut une fois de plus saluée, les autres dirigeants yougoslaves attaqués et une Yougoslavie "unie" (par opposition à fédérale) fut pro-
"Aucune force ne peut aujourd'hui arrêter l'unification de la Serbie" proclamaient les gros titres de la presse
C'est dans ce contexte que doivent être jugées les manifestations qui se déroulaient simultanément au Kosovo.
Mariage sans viande
Le 17 novembre 1988, la veille de la manifestation de Belgrade, un meeting du Comité provincial de la Ligue des communistes du Kosovo devait être convoqué dans la capitale de la province, Pristina, pour débattre du projet de démission de Kaqusha Jashari et Adem Vilasi, respectivement présidente en exercice du parti et son prédécesseur immédiat. Leurs démissions avaient été arrangées dans le cadre de l'accord sur la Constitution adopté précédemment entre les directions fédérale et serbe. Finalement, après des années de disputes, les dirigeants fédéraux avaient donné leur accord, sous la contrainte, à une recentralisation de la Serbie et donc également à une réduction significative des droits durement gagnés de la nation albanaise, forte de ses deux millions d'individus, faisant ainsi reculer la pendule yougoslave de deux décennies. Le meeting de Pristina était censé légitimer cette évolution. Ces démissions venaient à l'appui de l'idée que le parti de la province, qui n'a pas accepté l'accord, n'opposerait cependant aucune résistance aux changements constitution6) La section de Belgrade du parti est bien entendu la plus importante et la plus nombreuse. Depuis, Pavlovic a publié un compte-rendu de sa chute, où il fait part de ses critiques sur les promesses faites par Milosevic de résoudre "rapide7) Titre à la une dans Politika, Belgrade, le 20 novembre 1988. On doit souligner que les rassemblements et manifestations serbes n'ont jamais abouti a des actions violentes,
nels destinés à accroître le contrôle serbe sur le Kosovo.
Ce matin-là, des mineurs de l'équipe de nuit de la mine de "Stari Trg" près de Titova Mitrovica, centre industriel du Kosovo, émergèrent de leur puits à 38°C, dans l'aube glaciale (les premières neiges de l'hiver étaient tout juste tombées sur le Kosovo), joignirent leurs forces à celles de l'équipe de jour et entreprirent une marche de 70 kilomètres vers Pristina. Ils formaient l'avant-garde de ce qui allait devenir les plus grosses manifestations albanaises depuis la guerre : un demi-million de participants au cours des cinq jours qui ont suivi.
Les mineurs albanais
Les journalistes les rencontrèrent à mi-chemin. "Ils portaient leurs pauvres vêtements de mineurs et semblaient épuisés. Le premier rang portait un portrait de Tito, deux drapeaux des mineurs, le drapeau du parti, les drapeaux yougoslave, albanais et turc. Leurs mots d'ordre : 'Le Parti de Tito !'; 'JashariVIlasi !' ; 'Tito-Kardelj !' ; 'Nous ne lâcherons pas nos cadres !'" (8).
Au Kosovo le chômage dépasse les 50%. Le produit social par personne employée est de 30% de la moyenne du pays. Le salaire moyen dans le complexe minier-industriel de "Trepca" (dont Stari Trg fait partie), basé sur l'un des plus importants gisements de plomb et de zinc d'Europe, bien qu'aujourd'hui pratiquement épuisé, est d'environ 55 dollars par mois. Cela suffit à peine à éviter la famine à une famille de mineurs. Un correspondant du quotidien Borba (La Lutte), l'un des rares journalistes capables de parler l'albanais, demanda à l'un d'entre eux s'ils allaient à Pristina pour se plaindre de leurs salaires. "Tout le monde l'entoura pour écouter. Le mineur répondit que c'était une journée consacrée à la politique, pas aux larmes. Le journaliste dit que la politique était une affaire dangereuse, les 'spéciaux' étaient devant et il pouvait y avoir des problèmes. L'homme au visage sévère répondit avec colère : 'Journaliste, as-tu déjà vu des noces sans viande ?'" (9).
Une fois arrivés à Pristina, les mineurs furent rejoints par d'autres ouvriers, puis par les étudiants et la jeunesse, suivis des enfants des écoles primaires et secondaires (80% des participants avaient moins de 20 ans) et bientôt arriva également la vieille génération, en provenance de tous les coins du Kosovo (comme de la Macédoine occidentale) pour manifester durant 5 jours leur détermination nationale. Pendant les nuits glaciales, ils campèrent devant le local du Comité provincial, coupant les branches des jeunes arbres plantés dans la cour pour se faire du feu. Leur protestation avait deux objectifs : exprimer leur rejet des changements proposés dans la Constitution de la république de Serbie ; empêcher, dans ce contexte, la démission forcée des deux dirigeants provinciaux.
Bien que le Comité provincial ait pris acte des démissions (il n'y eut pas de vote, le résultat étant décidé ailleurs) et que les mineurs aient donc échoué dans leurs objectifs, le fait que la police ne les ait pas chargés, suivant l'ordre exprès du gouvernement provincial, suggère qu'ils ont gagné les honneurs de la bataille et peut-être une victoire plus durable. La classe ouvrière du Kosovo et la direction locale du parti et de l'Etat ont sans doute encore des divergences à aplanir. Mais une démonstration d'unité était indispensable face à l'hystérie anti-Albanaise déversée par Belgrade : une semaine seulement auparavant, un membre de l'Alliance syndicale serbe avait publiquement déclaré que la "contre-révolution" était profondément enracinée dans les organes du parti et de l'Etat au Kosovo et à l'université de Pristina, mais surtout dans la classe ouvrière albanaise, ce qui suscita la colère des mineurs de Trepca, les poussant à l'action. Après la manifestation, le parti serbe a décrit les événements de Pristina comme le dernier exemple de l'escalade de la "contre-révolution". Le parti fédéral fut à deux doigts de se déclarer d accord avec lui. Cependent la direction du parti au Kosovo expliqua qu'elle restait sur la"ligne du 17e plénum du parti".
Une véritable avant-garde
La force qui se trouvait derrière la manifestation du Kosovo a peut-être été la défense des droits nationaux, mais cette défense a été exprimée non pas en termes de nationalisme, mais de démo cratie. Dans des interviews données librement, les mineurs ont clairement exposé que si le statut de la province devait être modifié, si sa direction albanaise devait être expurgée, cela devait être fait à travers un débat ouvert et démocratique et non pas imposé par la force. Les travailleurs ont dit ce que le parti fédéral aurait dû dire - mais qu'il n'a pas dit. Durant ces jours et ces nuits froids de novembre, les ouvriers en marche, les étudiants et les enfants ont agi comme une véritable avant-garde socialiste, en héritiers du meilleur de la tradition révolutionnaire de la classe ouvrière balkanique.
Simultanément, bien qu'agissant en totale dissociation avec le rassemblement de Belgrade ou les manifestations du Kosovo, le Comité slovène pour la défense des droits de l'Homme a tenu un rassemblement public de masse à Ljubljana, pour défendre la démocratie et la souveraineté nationale slovène. En
MAST
ЧУВ
novembre dernier, il semblait vraiment que toute la Yougoslavie était en mar-
Assistons-nous, en réalité, à che. "l'étrange mort" de la Yougoslavie de Tito ? Pour répondre à cette question il faut brièvement examiner sa nature et son évolution.
La révolution yougoslave
Le Parti communiste yougoslave, PCY, (Ligue des communistes à partir de 1952) a dirigé le pays depuis la Guerre, largement avec le consentement populaire. Il tient sa légitimité historique du rôle dirigeant qu'il a joué lors de la révolution de 1941-45 et de la lutte de libération nationale contre l'occupation étrangère. Certes, l'Etat bourgeois en Yougoslavie a été détruit, "techniquement parlant", non pas par une insurrection de masse dirigée par le PC, mais par l'envahisseur fasciste. Cependant, la résistance dirigée par les communistes n'aurait pas pu être victorieuse sans créer simultanément un pouvoir d'Etat alternatif. Autrement dit, ce qui a rendu la révolution possible, n'a pas été la déconfiture temporaire de la bourgeoisie locale, sous les coups de butoir de la guerre, mais l'intense opposition des masses à une quelconque restauration de l'ordre bourgeois
Bien que condamné à la clandestinité après 1921, le PCY émargea en 1941 comme étant le seul parti pan-yougoslave. Le Parti entra dans la guerre avec un programme qui investissait la classe ouvrière d'une mission qui trans 8) Josip Broz, dit Tito (1892-1980), Secrétaire général du PCY depuis 1937. Principal dirigeant de la révolution yougoslave, il se trouva à la tête de l'Etat jusqu'à sa mort. Il rompit avec l'Union soviétique en 1948. Son nom devint une "insulte" dans la bouche des staliniens de l'époque. Kardelj, l'un des principaux théoriciens du régime, proche collaborateur de Tito, était le principal architecte de la Constitution de 1974 donnant l'autonomie au Kosovo et à la Voïvodine. 9) NIN, Belgrade, 10 novembre 1988.
TRO
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cendait les "seules questions de classe". Il en sorti comme étant le parti hégémonique, la référence centrale pour une large majorité de la population yougoslave. La guerre de classe a été conduite simultanément avec une guerre de libération nationale, pas seulement pour la Yougoslavie, mais aussi pour les nationalités qui la composent, et leur fusion a été un tournant pour le rôle du PCY dans la période qui a suivi la Guerre. Les tendances objectives vers la "nationalisation" du parti de la classe ouvrière n'ont fait que se renforcer en l'absence d'une internationale révolutionnaire (10).
Prépondérence du centre
Le PCY était aussi un parti qui possédait un monopole politique et de là, le contrôle de l'Etat. Il arriva au pouvoir avec la ferme conviction qu'un Etat centralisé était une forme privilégiée de la dictature du prolétariat. Il a cependant adopté une modèle étatique fédéral afin de s'accommoder du caractère multinational de la population. On supposait que le centralisme strict du parti aurait contrebalancé une quelconque tendance désintégrante, inhérente à un Etat polycentrique. Cependant, dans les 20 premières années, l'aspect fédéral du pays est resté subordonné à la direction absolue du centre. Le parti fédéral a conservé l'autorité suprême sur les partis des républiques ou des provinces. Même si les républiques étaient censées être des Etats souverains, leur partis ont été initialement de simples branches régionales : ils n'étaient pas autorisés à déterminer, d'eux-mêmes, leurs priorités
La centralisation initiale, justifiée par les besoins de la reconstruction dans l'après-guerre et l'isolement international de la Yougoslavie, n'a pas évité qu'une lutte féroce ne soit engagée au sujet des maigres ressources économiques du pays, mais elle a néanmoins réussi à la confiner au sommet de la direction du parti. La Yougoslavie étant formée d'éléments hautement hétérogènes, ses différentes parties ont atteint des stades de développement différents, à des moments différents. Les partis des républiques, responsables du développement séparé des différentes unités fédérales, sont inévitablement devenus les défenseurs actifs des intérêts régionaux. Ils ont en permanence essayé de peser sur les autorités centrales pour que soit adoptée une politique économique plus conforme à leurs propres besoins. Et ils ont de plus en plus articulé cette revendication de manière à la faire coïncider avec les intérêts des travailleurs dans chaque république nationale. Comme les intérêts différenciés de chaque Etat-nation de la Yougoslavie avaient commencé à s'exprimer au sein des institutions de l'Etat-parti, l'unité de la direction elle-même du parti national a commencé à être menacée.
Le PCY a toujours été pris entre deux forces contradictoires. Les vingt années de centralisme ont également permis l'émergence d'une puissante bureaucratie fédérale, solidement implantée dans son contrôle des fonds d'investissements centraux et du service de sécurité d'Etat. Pour des raisons his-
Centre autres, ses priorités ont toujours été perçues comme une manifestation de domination serbe et de menace renouvelée contre l'égalité nationale. L'introduction des principes du marché, la décentralisation de l'économie et la séparation formelle entre le parti et l'Etat, initiées au début des années 60, comme un programme de réformes de grande envergure, avaient pour but d'une part, de soulager la direction du parti de la pression des intérêts conflictuels et d'autre part, de limiter les pouvoirs de la bureaucratie fédérale, symbolisée par Alexandre Rankovic, secrétaire fédéral à l'Intérieur (11).
Dynamique centrifuge
La réforme a, à la fois, élargi la liberté des partis des républiques et renforcé leurs contraintes. Autrement dit, la politique séparée de chaque nation a gagné une nouvelle et irrésistible autonomie. Les partis locaux ont simultanément utilisé cette situation pour répondre à - et pour contrôler - l'effervescence due à la pression démocratique venant d'en bas, et pour renforcer leur camp dans la négociation sur la réforme. Ce processus d'intéraction entre le parti, l'Etat et 10) L'Union soviétique a toujours joué un rôle important dans l'évolution de la Yougoslavie. Après la victoire de leur révolution, les communistes yougoslaves croyaient fermement que la révolution en Europe et dans le Tiers- monde était imminente. L'expulsion du PCY du Kominform a été un coup dur, puisque cela signifiait aussi la rupture des relations avec tous les autres partis communistes. La Yougosla vie s'est dès lors tournée résolument vers la révolution coloniale et une politique de non-alignement. 11) Alexandre Rankovic a été ministre de l'Intérieur sans interruption, de 1945 jusqu'à sa chute en 1966. responsable des abus policiers durant cette période, surla nation a inévitablement pris des formes différentes dans chaque république et l'absence d'une synthèse pan-yougoslave s'est avérée fatale. Une telle synthèse aurait nécessité une réelle démocratisation du parti lui-même, mais cela ne faisait pas partie de la réforme. Finalement, la réforme elle-même fut
La dialectique des intérêts nationaux et de classe, impulsée par la réforme, n'a pas pu être assumée par le centre fédéral. Au début des années 70, dans une tentative désespérée pour asseoir son autorité, la direction du parti a mené une purge dans les partis des républiques. Des milliers d'intellectuels, dirigeants, de cadres du parti et de l'Etat ont dû quitter la scène politique et ont parfois même été emprisonnés, ce qui a radicalement changé la composition du parti et de l'Etat (particulièrement en Croatie et en Serbie). La campagne pour la "désétatisation, décentralisation et débureaucratisation" a été remplacée par une attaque en règle contre les "nationalistes, les technocrates et les anarcho-libéraux".
Cette purge a été menée au nom de la classe ouvrière et a reçu son soutien, puisqu'elle mettait fin à la réforme à laquelle elle était hostile. L'alliance particlasse, soutenue par l'énorme autorité de Tito dans le parti et l'armée, a permis de casser le pouvoir local dans les républiques. Mais ce fut aussi la dernière occasion où les deux agirent à l'unisson.
La purge dans le parti a suivi de près la répression d'un mouvement étudiant radical "post soixante-huitard" (12), galvanisé par l'idée d'un renouveau révolutionnaire de la politique yougoslave. La disparition simultanée de ces deux solutions alternatives, que l'on peut définir en gros comme social-démocrate et révolutionnaire, a engendré un vide idéologique durable dans la LCY.
L'objectif immédiat de la purge était de resserrer le contrôle du parti sur toutes les sphères de la vie du pays. Mais elle a permis une montée sans précédent du pouvoir bureaucratique qui n'était plus centralisé, mais non moins destructeur pour autant. Loin de colmater les brèches au sein du parti, la résurgence bureaucratique les a simplement renforcées : le processus des différenciations internes du parti n'en a pas moins suivi, d'une façon perverse, les frontières fédérales de l'Etat. Après que la mort de Tito, en 1980, ait balayé la dertout au Kosovo. Par ailleurs, dans la période de l'immédiat après-guerre, il devint un symbole de la do-mination Serbe même si très peu de preuves attestent qu'il soit un chauvin. Dans les années 60, il a cependant résisté à la fois à la dé centralisation et à la libéralisation ce qui, couplé à son contrôle sur l'appareil de la sécurité, a finalement causé sa 12) Les "soixante-huitards" en Yougoslavie sont ceux qui ont participé, en juin 1968, aux occupations d'universités et aux manifestations anti-impérialistes, notamment en Serbie. Leurs revendications étaient inspirées par les idées de leurs professeurs marxistes de gauche de la revue Praxis.
nière source d'autorité d'un pouvoir central incompétent, le désarroi de la LCY a éclaté au grand jour.
Un système complexe d'équilibre et de contrôle, inscrit dans la nouvelle constitution promulguée en 1974, a remplacé le centralisme. Un des objectifs de ce changement était d'empêcher l'une des nations d'acquérir une situation dominante. Les formalités des arrangements constitutionnels étaient soutenues par la présence mise en valeur, dans la vie politique du pays, de nationaux, Macédoniens, Musulmans, Monténégrins et Albanais, habitants les régions méridionales, moins développée, pour faire contre-poids aux Serbes, aux Croates et aux Slovènes, qui bénéficient d'une meilleure situation. Parallèlement à la reconnaissance des musulmans bosniaques comme nation à part (ce qui a renforcé la position de la Bosnie-Herzégovine en tant qu'acteur autonome), les minorités nationales ont reçu des droits égaux aux nations slaves du sud, reflétés dans l'autonomie croissante des deux régions où elles prédominent : la Voïvodine et le Kosovo. Cela représentait un réel progrès, avant tout parce que cela affaiblissait le caractère slave de l'Etat.
Le "rôle dirigeant"
La Constitution semblait en même temps contourner la nécessité pressante d'une démocratisation de l'Etat et de la politique du parti. En réalité, pour la première fois depuis l'histoire d'après-guerre du parti, elle spécifiait le rôle dirigeant de la LCY, une innovation enregistrée au moment même où celle-ci était devenue incapable de jouer un tel rôle. La suppression de toutes les initiatives démocratiques dans le parti et dans la société, a forcé le "parti d'avant-garde de la classe d'avant-garde" à intérioriser les intérêts différenciés et contradictoires opérant dans la société yougoslave. Finalement il s'est enfermé dans une situation où il ne pouvait que succomber, miné par leur potentiel destructeur. Le parti n'a certes pas été une victime passive de ce processus. Au contraire, en s'associant plus étroitement que
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jamais aux couches sociales privilégiées, les fonctionnaires du parti et de l'Etat, l'aristocratie ouvrière, les directeurs des branches industrielles les plus fortes, les régions les plus développées, il a contribué à renforcer sa propre incohérence de classe et idéologique.
Différenciations sociales
Les différenciations sociales sont devenues assez dramatiques. "En Yougoslavie, 20% des ménages les plus pauvres, les moins bien lotis, ne reçoivent que 6,6% de l'ensemble du revenu national. En Grande-Bretagne ce chiffre est de 7%, en Belgique 7,9%, au Japon 8%, en Suède 7,4%, aux Etats-Unis 5,3%. La tranche suivante de 20% dispose de 39% du revenu national, alors que dans les pays cités ci-dessus cela varie entre 36 et 40%. Et finalement les 10% de ménages les plus riches de Yougoslavie disposent de 23% du revenu national. En Grande-Bretagne ce chiffre est de 23,4%, au Japon de 22,4%, en Suède de 28% et aux Etats-Unis de 20%. Mais à l'inverse des pays capitalistes, nous n'avons pas un système d'imposition adéquat au caractère de notre système, ni même de politique de taxation social-démocrate, en vigueur dans certains pays" (13).
Pour le moment, le noyau central de la base de la LCY reste la classe ouvrière où continuent à se recruter beaucoup d'officiels de l'Etat-parti et de dirigeants de l'économie. Ce qui s'opère actuel-lement au sein du parti est une crise de son identité historique. Il se définit toujours comme un parti marxiste de la classe ouvrière, précisant que la transition au socialisme nécessite une dictature du prolétariat. Mais il a peur que ceci ne lui fasse perdre sa prépondérance politique dans le pays. La classe ou-vrière est dans la confusion, déchirée entre sa traditionnelle loyauté envers l'Etat-parti et son expérience de se voir abandonnée par lui. Les travailleurs quittent le parti en masse. Ils organisent des grèves, manifestent en face des bâtiments du gouvernement et du parti, envahissent le parlement central, exigent la démission de leurs dirigeants. En fait, ils sont en conflit ouvert avec la LCY. L'Etat-parti, quant à lui, évite une confrontation ouverte. A l'exception récente
Get significative du Monténégro, il n'utilise pas la force contre les ouvriers qui manifestaient. Cependant l'affrontement est proche. La substance de d'après-guerre s'est construite sur son caractère de classe et le classe ouvrière au parti dirigeant. Malgré ses réels succès, le système politique établi après la révolution devient rapidement incapable, non seulement d'assurer le progrès social, mais même de sauvegarder ses acquis révolutionnaires. Le fossé entre la classe ouvrière et l'Etat-parti s'approfondit chaque jour davantage. Leur relation historique a changé et ni l'un ni l'autre n'ont réellement saisi la signification de cette évolution ni où cela allait se terminer. Alors que les travailleurs manifestent invariablement avec les portraits de Tito, la LCY cherche un ancrage solide dans l'Etat-Nation, qu'il soit slave, serbe ou autre.
La tempête
Sans même savoir comment faire face aux conséquences, Le parti s'est simultanément engagé dans une libéralisation radicale de l'économie, aux résultats désastreux pour la majorité des travailleurs, sans avoir aucune idée sur la portée d'un tel choix. Alors que le gouvernement fédéral n'a eu aucune peine à recruter 160 des plus éminents économistes du pays pour sa commission pour la réforme économique, il a en même temps échoué totalement dans sa tentative de mettre sur pied une commission parallèle sur le bien-être social. Les fédérations, les républiques et les communes locales sont en train de se renvoyer la balle pour savoir qui va la financer. Nul ne veut prendre la responsabilité de la tempête qui approche, et encore moins la direction du parti. La démission sans précédent du gouvernement sous la pression des syndicats à la fin de l'année 1988 est juste un signe de la puissance des turbulences actuelles.
Les problèmes auxquels doivent faire face la Yougoslavie et la LCY ne forment pas un cas unique, mais font partie d'un évantail plus général de changements en Europe de l'Est. La différence doit être recherchée l'extraordinaire élasticité de la composition de classe et nationale de la Yougoslavie, née d'une révolution autochtone. Les manifestations pour les droits nationaux, les grèves des travailleurs des transports, de l'industrie et des services publics, les incursions de la classe ouvrière dans la politique de l'Etat-parti, témoignent de sa vitalité persistante. La Yougoslavie de Tito approche de sa fin et la lutte s'est engagée pour son héritage. Telles que les choses se présentent actuellement, il n'y a aucune raison de penser qu'elle ne sera pas remportée par ses héritiers légitimes. Mais, comme cela a toujours été le cas en Yougoslavie, l'issue sera également déterminée par ce qui se passe en Union soviétique.
Janvier 1989 13) Interview avec Pero Jurkovic, professeur d'économie à l'Université de Zagreb, Start, Zagreb, 10 décembre 1988.