Manifeste du Mouvement pour la liberté civique
LES MANIFESTATIONS d'août 1988 à Prague marquent la fin pour l'opposition : celle du débat et des définitions politiques.
En octobre dernier fut publié le Manifeste du Mouvement pour se retrouvent des débats qui touchent tous les pays de l'Est.
TCHECOSLOVAQUIE
La démocratie pour tous d'une époque, celle de la peur. Une nouvelle étape s'ouvre la liberté civique (HOS) signé par une centaine de personnalités. (1)
Petr Uhl, militant marxiste-révolutionnaire, n'était pas du nombre. Dans un texte de réponse à ce Manifeste, il explique ses désaccords.
Nous publions ici de larges extraits de ces deux textes, ой
DOCUMENT vail véritablement politique
Pénétrons donc dans cet espace à l'égard duquel les gens nourrissent une méfiance générale par la
Taute de ceux qui, depuis des decennies, l'occupent par leur dictature et leur incompétence.
Cet espace doit être réhabilité. La politique doit redevenir le lieu de l'expression et de l'exercice des intérêts véritables de la société.
"Le pouvoir est incapable d'aller au-dela de ses propres limites"
Le bilan des résultats des soixante- dix ans d'existence de l'Etat tchécoslovaque n'est pas réjouissant. Nous vivons une époque de protonde décadence morale de toute la société ; nous vivons dans des conditions non-démocratiques, dans les conditions d'une souveraineté nationale et étatique limitée ; nous déclinons sur le plan économique et technologique ; le potentiel créateur de la société est constamment étouffé par une manipulation centralisée ; l'environnement devient chez nous de plus en plus repoussant ; nombre de représentants des jeunes générations, dégoûtés, quittent leur patrie ; notre pays, jadis l'un des plus développés d'Europe, régresse à présent au rang des plus arriérés.
Le pouvoir actuel se rend compte, jusqu'à un certain point, de cette crise et proclame ou prépare certaines réformes partielles. Mais il est incapable d'aller au- delà de ses propres limites et de renoncer à son mode totalitaire de gouvernement, lequel constitue la raison essentielle de cette crise.
C'est pourquoi il est grand temps que la société, c'est-à-dire nous tous, entrions en politique. A partir de cette nécessité de l'heure, nous appuyant sur les efforts faits depuis plusieurs années par la Charte 77 pour décrire scrupuleusement la situation de notre pays, encouragés par les activités d'autres initiatives indépendantes en Tchécoslovaquie et dans d'autres pays du bloc soviétique, nous avons décidé de constituer le Mouvement pour la liberté civique.
Nous le concevons comme une libre association de groupes et de clubs politiques qui ne seront subordonnés à aucun centre, qui se créent librement dans différents points de notre pays et qui rassemblent des gens auxquels l'avenir de notre patrie n'est pas indifférent, des gens prêts, dans le respect du pluralisme, à une discussion ouverte de tous les problèmes politiques et qui sont décidés à s'engager directement dans la lutte politique, que ce soit par l'organisation de forums de discussion sur les lieux de travail ou dans les communes, l'engagement pour des revendications générales ou locales, en tentant de présenter des candidatures indépendantes aux élections, ou encore autrement.
Le Mouvement pour la liberté civique devrait être le lieu où se manifeste de
ПРИЯТИЕ
façon véritablement libre la volonté politique des citoyens. Il devrait ainsi constituer la diversité des intérêts et des orientations politiques.
Nous proposons donc quelques idées de base et quelques objectifs sur lesquels nous nous sommes entendus jusqu'à présent comme point de départ aux réflexions, comme sujet à élaborer. Nous les proposons à tous nos concitoyens et donc aussi à tous les participants potentiels au Mouvement pour la liberté civique. • 1. Notre tradition est la démocratie
Après les pénibles événements de notre histoire récente, nombre de Tchèques et de Slovaques se demandent s'il fut bien sage de démolir l'Autriche et de créer un Etat tchécoslovaque indépendant, lequel, en tant que petit pays au centre de l'Europe, peut difficilement résister aux pressions de voisins plus puissants. Ces gens oublient que Masaryk (2) et ses collaborateurs - des Tchèques et des Slovaques - concevaient la formation de notre République comme partie intégrante de la révolution démocratique de l'époque qui visait à constituer l'Europe comme une communauté d'Etats démocratiques évoluant vers leur union.
Leur conception prenait pour point de départ les nécessités d'un monde moderne où toutes les forces sociales souhaitent être représentées sur un pied d'égalité, où les frontières entre les peuples et les Etats perdraient inéluctablement de leur importance. Ce n'était donc en rien une conception provinciale ou chauvine. Même si l'histoire européenne des dernières décennies a été bien amère, la conception à long terme de Masaryk se confirme être pleine de sens : la preuve en est fournie, par exemple, par le profond processus d'intégration dans la diversité qui se déroule depuis un certain temps déjà dans la partie occidentale de notre continent.
Mais la grande menace, militaire ou écologique, auquel le monde et l'Europe doivent faire face, ne pourra pas être désamorcée de manière définitive si l'idéal d'une unification démocratique n'est en cours de réalisation que dans une seule partie de l'Europe. C'est pourquoi de plus en plus de gens, à l'Ouest comme à l'Est, se rendent compte que l'unique voie, pour nous, tous est de viser à une démocratie totale dans toute l'Europe, y compris dans la partie de l'Europe où nous vivons. Nous sommes persuadés que c'est aussi la seule voie possible pour la Tchécoslovaquie. Nous ne savons pas encore comment notre pays prendra la voie de la démocratie ni
1) Nous reproduisons ici le texte paru dans la Nouvelle alternative et traduit par Amber Bousoglou.
2) Thomas Masaryk (1850-1937) : dirigeant de la lutte d'indépendance contre l'empire austro-hongrois, fondateur de l'Etat tchèque. Influencé par les idées positivistes d'Auguste Comte et l'humanisme chrétien, pense le modèle d'une démocratie idéale. Demeure une référence par son autorité morale.
quelles formes prendra un jour une telle démocratie. Un simple retour au passé est impossible. Néanmoins, nous pensons que l'idéal et les valeurs sur lesquels notre Etat est né et les expériences - bonnes et mauvaises - faites pendant les vingt premières années de son existence, constituent un grand héritage plein d'inspirations, héritage sur lequel il est possible de s'appuyer.
Ce qui devrait nous préoccuper avant tout, c'est une démocratie véritable, c'est-à-dire une démocratie pour tous, une démocratie en tant que système basé sur un pluralisme spirituel, politique et économique comme sur une tolérance réciproque.
Sans une renaissance morale globale de la société et un développement nouveau de ses capacités créatrices, aucune démocratie ne naîtra par une simple décision bureaucratique. Mais en même temps sans l'édification de structures démocratiques, l'énergie morale et créatrice de la société ne pourra jamais se développer et trouver son application. Le courage civique des individus et la création de nouvelles conditions ou structures sociales doivent donc aller de pair. • 2. Le pluralisme politique
Partisans de la liberté d'esprit, nous voulons nous employer à ce que l'Etat ne place aucune idéologie au-dessus de toutes les autres et qu'une telle domination ne puisse pas s'appuyer sur la loi fondamentale ou sur d'autres lois. La seule limite à l'égalité des opinions, ou plutôt de leur manifestation, devrait concerner ceux dont on peut faire la preuve qu'ils ne reconnaissent pas cette égalité et qu'ils veulent la limiter. Parti-sans de la démocratie, nous nous opposons à ce que le rôle dirigeant du Parti communiste tchécoslovaque ou de tout autre parti ou association élargie d'organisations qui s'arrogeraient le droit de parler au nom de tous, soit codifié dans la Constitution.
Que gouverne celui qui obtiendra la confiance des citoyens et s'il la perd, qu'il transmette le pouvoir à ceux qui ont obtenu cette confiance. Pour des raisons de principe, nous refusons qu'un groupe quelconque de la société soit supérieur à d'autres groupes. Les citoyens ne doivent pas être divisés en catégories supérieures et inférieures, la nomenklatura et les restrictions concernant les cadres doivent être abolies ; aucune idéologie ne saurait être retenue comme critère de la capacité à exercer des fonctions publiques.
• 3. Une nouvelle constitution démocratique
La nouvelle constitution tchécoslovaque devrait s'inspirer de ces principes pour garantir, sans aucune équivoque, l'égalité de tous les citoyens devant la loi ainsi que tous les droits civiques essentiels, de rassemblement, d'associa-
ЗА ЗТОТ СПАСАТЕЛЬНЫЙ КРУГ! ДОБРОКАЧЕСТВЕННО ДЕШЕВО! ИЗ ПЕРВЫХ РУК! tion et d'exercice de leur volonté politique. Une telle constitution ne devrait pas mettre en doute la souveraineté de
Il faut aussi assurer à tous les citoyens le droit de voyager librement, de quitter leur patrie comme d'y revenir ; le phénomène de l'exil devrait donc perdre son sens. Si dans quelques cas exceptionnels, il est indispensable de limiter ce droit, il faut que ces cas soient clairement définis dans la Constitution ; il est aussi nécessaire d'interdire formellement d'abuser de cette limitation, que ce soit par la promulgation d'une autre loi ou décret, ou par une interprétation arbitraire de la loi fondamentale. Aucun citoyen ne saurait, sans son accord, être privé de sa citoyenneté.
La Constitution devrait comporter la possibilité d'organiser des référendums sur certaines questions d'importance concernant toute la société. Elle devrait renforcer les pouvoirs du président de la République ; introduire le principe de son élection au suffrage universel ; créer une juridiction administrative. Il est indispensable de créer un conseil constitutionnel en tant qu'organe suprême veillant à la constitutionnalité.
"La future constitution devrait être tout à fait claire et sans aucune équivoque"
Dans tous ses principes de base, la future constitution devrait être tout à fait claire et sans aucune équivoque, mais en même temps elle devrait être brève et ne devrait pas, par un excès de détails (concernant, par exemple, la structure de l'administration de l'Etat), empêcher les évolutions ultérieures.
Une nouvelle loi électorale et sur les organisations politiques promulguée en même temps que la nouvelle constitution ; cette loi, dans l'esprit de cette constitution démocratique, devrait rendre possible la libre activité politique et concrétiser les moyens par lesquels différentes sortes de représentations civiques peuvent se soumettre au verdict des électeurs et peuvent participer à la gestion des affaires publiques.
La vie associative est et a toujours été l'expression naturelle d'une société culturelle articulée et le terrain naturel de sa vie politique. C'est pourquoi il faudrait promulguer, en même temps que la nouvelle constitution, une loi nouvelle sur les associations qui, au lieu de neutraliser ce domaine, lui permette, bien au contraire, de resurgir.
Nous savons, bien sûr, que même la meilleure des constitutions ne garantira pas automatiquement une démocratie véritable de par sa simple existence. Mais dans notre situation, la simple adoption d'une constitution démocratique constituerait indubitablement un grand pas vers la démocratie. • 4. Rétablir l'Etat de droit
La culture juridique, la conscience juridique et le respect de la légalité se décomposent dans notre pays. Pour les raviver, le premier pas à faire devrait être une reconstruction progressive de tout le système juridique. Il doit être simplifié, clarifié et débarrassé de tous ses éléments totalitaires.
Pour cela, il faut d'abord que tout le système juridique soit rendu conforme aux principes de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, ce de manière inconditionnelle et sans laisser place à des manœuvres échappatoires. II faut que notre législation respecte les traités sur les droits de l'Homme ainsi que les autres normes internationales que notre Etat a d'ores et déjà formellement adoptées
Il nous faut un Code pénal, éliminant tous les éléments permettant des abus politiques contraires à une constitution démocratique. Il faut modifier le droit civil, économique et administratif, de façon à ce qu'un rapport équilibré soit instauré entre les droits de l'individu et ceux
Il faut rendre leur totale indépendance aux tribunaux, garantir tant les droits de la défense que le contrôle public de l'exercice de la justice. Le barreau devrait constituer une organisation autonome. Devant le tribunal, un avocat devrait jouir des mêmes droits qu'un procureur. La création d'une juridiction administrative permettrait que la fonction du procureur soit limitée à l'accusation publique dans les procès criminels.
Il faudrait élaborer une nouvelle réglementation de la détention qui corresponde aux connaissances et expériences modernes, qui transfère les lieux de détention à l'administration civile et qui les humanise. Sous prétexte de rééducation, le citoyen emprisonné ne doit être humilié ni physiquement, ni moralement et ne doit pas être exploité dans son travail. La détention provisoire ne devrait être appliquée que s'il est démontré qu'elle est indispensable et ses modalités devraient respecter le principe de la présomption d'innocence.
La loi sur la SNB (Sécurité d'Etat) amendée et une formation adéquate devraient amener tous les membres de la SNB à se conduire en citoyens dont le rôle est de protéger tous les autres et non de les dominer. La sécurité devrait être soumise au contrôle des corps re-
ИЗДАТЕЛЬСТВО présentatifs et du public. La sécurité d'Etat, cet instrument énorme, tout puissant, redoutable et omniprésent de la manipulation autoritaire des citoyens et dont l'activité réelle déborde, dans de nombreux cas, même le cadre de ses pouvoirs actuellement définis, devrait être transformée en un service indispensable de contre-espionnage et d'anti-terrorisme, en conséquence de quoi le nombre de ses agents devrait diminuer de manière radicale.
La réforme du système économique nécessitera une modification approfondie du droit économique. Il faut remplacer le maquis impénétrable des différentes lois et de leurs amendements, décrets et ordonnances par un code qui serait le plus simple possible, compréhensible et le plus stable possible, qui donnerait aux entreprises et aux individus des certitudes sur les règles qui régissent les différentes formes d'activités économiques.
Il faut aussi simplifier et humaniser le droit social, le droit locatif, et avant tout le droit administratif : le citoyen doit être délivré de la peur des fonctionnaires comme d'une sorte de seigneurs modernes et les fonctionnaires doivent être soumis au contrôle des corps représentatifs et du public ; il est impensable, par exemple, que les députés aux comités nationaux (NDR : les comités nationaux ont remplacé les conseils municipaux de jadis ; ils existent aussi au niveau cantonal et régional) ne soient que des appendices ou des ornements de leurs appareils. Si le comité national doit être plus qu'une simple caricature de son nom, son appareil ne peut se comporter d'une manière plus autoritaire que ne le faisait jadis l'administration préfectorale. • 5. Sauver l'environnement
(Ce chapitre porte sur les dangers écologiques qui pèsent sur le pays et la nécessité d'un type de développement qui prenne en compte ces problèmes). • 6. Les voies vers la prospérité économique
Notre expérience a montré que le pluralisme économique est impossible sans pluralisme politique et que sans pluralisme économique l'économie du pays prend du retard et dépérit. C'est pourquoi seule une transformation du système politique telle que nous l'envisageons peut ouvrir la voie à une réforme économique véritablement radicale qui libérerait les entreprises du joug de la bureaucratie centralisée. La sphère de l'entreprise peut être rendue créative par des leviers financiers, par un appui clairvoyant des secteurs qui ont de bonnes perspectives ; il peut l'être surtout par un retour aux principes de l'offre et de la demande, aux rapports marchands, à la concurrence et à la vérité des prix.
Nous pensons que la recherche de nouvelles formes de propriété sociale des entreprises, y compris des formes autogestionnaires, fait naturellement partie d'une telle réforme radicale de l'économie. Nous nous prononçons pour un large soutien des coopératives, nous sommes pour le pluralisme de diverses formes de propriété et de décision et pour des conditions qui permettent aux différents secteurs de l'économie et aux entreprises de rechercher les formes qui correspondent le mieux à leurs besoins spécifiques, qui permettent d'utiliser au mieux l'esprit d'entreprise et qui, partant, aboutissent à leur prospérité.
"Le plein rétablissement de l'entreprise privée est inéluctable"
Nous pensons que le plein rétablissement de l'entreprise privée est inéluctable dans les domaines du commerce, de l'artisanat, des petites et moyennes entreprises, dans une partie de l'agriculture et dans le domaine culturel. Il devrait être possible pour les paysans de donner la préférence à la possession d'une ferme familiale ou à la location à long terme des terres par une coopérative. La perspective de travailler à son propre compte amènera un bénéfice pour toute la société. Sans la participation de particuliers, de petites coopératives et de petites entreprises indépendantes, on ne peut assurer ni des services satisfaisants à la population, ni la des biens de consommation, ni un développement de l'invention. Tout ce domaine devra être généreusement appuyé par l'octroi de crédits à long terme, comme par des allégements fiscaux et une aide matérielle pour les débuts. C'est dans ce secteur que pourraient être créés des emplois pour ceux qui vont perdre les leurs tant en raison de la réduction indispensable d'une administration pléthorique que de par la ferd'entreprises non rentables. L'entrepreneur doit jouir d'un statut légal qui lui garantisse le bénéfice des fruits de son travail.
En ce qui concerne la grande industrie, il faudra la réorganiser de telle façon que le facteur de rentabilité ne soit pas subordonné à des raisons politiques, telles que la création artificielle d'emplois ou le choix des priorités dictées par des rapports économiques internationaux dénaturés. L'économie tchécoslo. vaque devrait s'intégrer, de façon naturelle, à l'économie mondiale, basée sur
| la division internationale du travail, généralement stimulante. • 7. Une vie spirituelle libre
Aucun problème de ce pays ne pourra être résolu tant qu'il ne sera pas possible d'en parler publiquement et d'écrire librement. La vie spirituelle, la culture et les mass media représentent le cerveau et le tissu nerveux de la société, l'instrument de sa prise de conscience ; ils focalisent sa connaissance et sa réflexion ; ils offrent un lieu où elle découvre et façonne sa consistance morale et son identité. La première condition de toutes les améliorations est donc la liberté de la culture au sens le plus large du terme.On devrait donc prioritairement supprimer toutes les formes apparentes chées de censure mais aussi les manipulations centrales de toutes dans ce domaine. Des mass media indépendants, maisons d'édition et agences de presse, et autres établissements culturels doivent naître et agir en toute liberté et ce aussi bien sur une base étatique que coopérative et privée. Aucune administration centrale, pas plus que les Unions manipulées de créateurs, n'ont le droit de limiter quelque manifestation de l'esprit que ce soit ou de décider de sa
: seul, le public doit être juge. L'administration ne peut faire qu'une chose : créer les conditions matérielles et organisationnelles de la culture ; les Unions ne peuvent représenter que les intérêts de leurs membres en matière d'emploi, de conditions de travail ou d'intérêts sociaux ; aucune d'elles ne peut a priori monopoliser la création et empêcher ainsi l'émergence d'une autre
Il est encore indispensable de transformer fondamentalement tout l'enseignement dont la décadence actuelle est alarmante. L'école n'est pas seulement un lieu où les jeunes se préparent aux professions dont l'économie nationale a besoin et elle ne saurait en aucun cas être le moyen d'un quelconque endoctrinement idéologique où on ne forme que des individus serviles incapables de penser par eux-mêmes. L'enseignement devrait dispenser une érudition vraiment universelle, inculquer la liberté d'esprit, ouvrir de larges horizons et aider les gens à s'orienter moralement dans le monde. C'est pourquoi le principe du plu-
ralisme idéologique et institutionnel devrait également pénétrer l'enseignement. L'inviolabilité du territoire des universités devrait être garantie, les critères politiques dans le choix des enseignants, des élèves et des étudiants ainsi que dans l'attribution de grades universitaires et scientifiques devraient être abolis ; seuls le talent, les capacités professionnelles et les valeurs humaines devraient entrer en ligne de compte.
En ce qui concerne la recherche, on devrait également rendre possible l'apparition de divers lieux de travail autonomes, d'instituts, de laboratoires de recherche appliquée, subventionnés par l'Etat ou par des entreprises, par des organisations ou des fondations. Une circulation totalement libre des personnes et des idées est depuis longtemps une évidence dans le monde scientifique et universitaire ; si elle ne peut pas renaître, nous allons le payer cher. • 8. La liberté religieuse
Le pluralisme spirituel signifie non seulement l'égalité et le respect mutuel de gens qui ont des croyances différentes mais aussi le droit, mutuellement respecté, de manifester leur foi en public et dans des institutions adéquates. C'est pourquoi nous appuyons pleinement l'exigence d'une séparation de l'Eglise et de l'Etat afin que les croyants jouissent chez nous des mêmes libertés que dans tous les pays civilisés.
La liberté d'action des ordres monastiques, masculins et féminins, selon leurs traditions séculaires, doit aussi être garantie. La liberté religieuse est de l'intérêt de nous tous et pas seulement de communautés partielles. Tant qu'un chrétien ne peut pas véritablement vivre en chrétien, personne d'autre y compris les athées, ne peut pleinement vivre selon ce qu'il se sent être. Le contrôle exercé par l'Etat sur les Eglises est amoral parce qu'il introduit une inégalité supplémentaire dans la société : les citoyens croyants sont soumis de plus à une loi qui ne vise pas les autres. Du point de vue historique, nous tenons pour particulièrement important le fait qu'il n'y a pas si longtemps ce soient les catholiques précisément qui se soient prononcés si massivement à la fois pour les droits des croyants, et pour les droits du • 9. Des syndicats indépendants
Les travailleurs doivent avoir le droit de créer des syndicats à partir de la base, de s'y organiser comme ils l'entendent et de manifester par leur truchement leurs véritables intérêts professionnels et sociaux. L'expérience montre clairement l'importance du droit au pluralisme dans la vie syndicale. Des syndicats dirigés par l'Etat et qui jouissent d'un monopole, même s'ils tentent de faire de leur mieux, ne peuvent être, de par leur nature, rien d'autre qu'un instrument de plus du pouvoir totalitaire. Si l'Etat ne doit pas être le seul employeur de tous les travailleurs, ni l'unique représentant autorisé de leurs intérêts, il ne saurait en tout cas être les deux à la
Les syndicats doivent être indépendants de l'Etat et de l'employeur ; c'est ainsi qu'ils pourront exercer leur fonction véritable, que l'économie pourra fonctionner sainement et que les problèmes sociaux latents ne continueront pas à s'aggraver.
• 10. Contre la militarisation de la société
(Dans ce chapitre, les signataires demandent le droit à un service de substitution au service militaire, et que "des négociations soient amorcées sur le retrait des troupes so-
Tchécoslovaquie" lesquelles contribuent "à l'asymétrie des forces conventionnelles en Europe". )
• 11. L'identité nationale
(Ce chapitre rappelle que la Tchécoslovaquie est un Etat fédéral et qu'il convient d'être particulièrement attentif au respect des droits des minorités).
• 12. La Tchécoslovaquie fait partie de l'Europe.
Le cheminement de la Tchécosiovaquie vers la démocratie fait, d'après nous, partie d'un processus plus vaste qui, avec des intensités variables et sous des apparences diverses, se déroule aujourd'hui dans la plupart des pays du bloc soviétique. Les citoyens commencent à exiger leurs libertés et les gouvernements commencent à se rendre compte que le système totalitaire
Nous n'assimilons pas, bien sûr, un tel processus à une tentative de briser par la violence les liens qui, historiquement, sont nés entre nos pays ; nous souhaitons pourtant les transformer en des liens démocratiques, l'égalité et le plein respect de la volonté et des intérêts de tous les participants.
Nous ne visons donc pas une déstabili-
Les 116 premiers signataires
Frantisek Adamik, Milan Balaban, Pavel Barsa, Rudolf Battek, Jarmila Belikova, Tomas Belka, Antonin Belohoubek, Vaclav Benda, Rudolf Bereza, Karel Binovec, Irena Boruvkova, Pavel Bratinka, Marcela Brunclikova, Jana
Bucharova, Jan Carnogursky, Jirina Cechova, Albert Cerny, Ivan Dejmal, Stanislav Devaty, Jiri Dienstbier, Viktor
Dobal, Jan Dobrovsky, Premys! Fialka, Marketa Fialkova, Karel Freund, Eduard Geissler ml., Jaromir Glac, Stefan
Gürtler, Vladimir Hajny, Vaclav Havel, Ladislav Hejdanek, Ivan Hoffman, Marie Holubcova, Jirina Hrabkova, Ludvik Hradilek, Tomas Hradilek, Jana Hradilkova, Simona Hradilkova, Jozef Jablonicky, Bohumir Janat, Drahoslava
Janderova, Milan Jelinek, Milan Jungmann, Petr Kabes, Jiri Kanturek, Eva Kanturkova, Bozena Komarkova, Jan
Kozlik, Daniel Kroupa, Jiri Krivsky, Marie Rut Krizkova, Bohumir Kuba, Marie Kubova, Miroslav Kusy, Ivan Lamper,
Jan Langos, Ales Lederer, Ladislav Lis, Jan Litomisky, Sergej Machonin, Jiri Machovsky, Vladimir Manak, Anna
Marvanova, Jaroslav Meznik, Vladimir Mlynar, Dana Mrtva, Michal Mrtvy, Pavel Nauman, Martin Palous, Radim
Palous, Jan Payne, Lenka Payneova, Karel Pecka, Petr Placak, Drahuse Probostova, Lenka Prochazkova, Tomas
Pstross, Milos Rejchrt, Jan Ruml, Jiri Rumi, Jan Schneider, Anton Selecky, Jiri Skalicky, Dusan Slavik, Karel Srp,
Andrej Stankovic, Jan Sabata, Jaroslav Sabata, Frantisek Samalik, Dolores Savrdova, Jaroslav Sebesta, Milan
Simecka, Jan Simsa, Jan Stern, Olga Sulcova, Jachym Topol, Jan Trefulka, Jakub Trojan, Vladimir Turek, Miroslav Tyl, Milan Uhde, Jitka Uhdeova, Vaclav Umlauf, Zdenek Urbanek, Eduard Vacek, Ludvik Vaculik, Eva Vidlarova, Tomas Vlasak, Josef Vohryzek, Alexandr Vondra, Josef Vydrar, Pavel Vydrar, Tomas Zelenka, Rudolf Zeman,
Vit Zukal, Katerina Zukalova sation, des incertitudes et des querelles, mais à surmonter tout ce qui reste de la politique impériale stalinienne. Nous voulons aussi en finir avec l'héritage de la guerre froide, avec la politique traditionnelle d'équilibre en Europe basée sur les intérêts de deux grandes puissances ou encore avec l'opinion douteuse selon laquelle l'unique chose qu'on puisse faire pour la paix, c'est de rentorcer le statu quo.
Une paix durable et véritable ne peut être basée que sur la confiance réciproque de peuples qui disposent librement de leurs droits et d'Etats démocratiques. Cette confiance ne naîtra pas, bien sûr, dans les cabinets de négociateurs diplomatiques. Elle ne peut se traduire en résultats concrets qu'après être née et s'être développée dans la société européenne en tant qu'entité. (...)
"Prendre la voie que nous suggérons par les moyens qui leur paraîtront adéquats"
Nous ne sommes ni des utopistes, ni des impatients. Nous savons fort bien que la Tchécoslovaquie ne deviendra pas un Etat prospère et démocratique du jour au lendemain. Nous avons encore devant nous bien du travail, un travail difficile
Mais on ne peut plus se permettre d'en ajourner le commencement ou d'attendre. Trop de nuages dangereux s'amassent au-dessus de la civilisation actuelle et la crise dans laquelle se trouve notre patrie est bien trop profonde pour que nous puissions nous permettre un tel luxe.
Nous invitons donc tous nos concitoyens à prendre la voie que nous sug gérons par les moyens qui leur paraîtront les plus adéquats. Ils peuvent le faire non seulement en signant ce manifeste mais par n'importe quel travail concret pour la victoire de la démocratie dans notre pays.
Fait à Prague, Brno et Bratislava ; Le 15 octobre 1988