La
nouvelle
gauche
polonaise
AU DEBUT 1989 Inprecor a rencontré Jozef Pinior du PPS-RD qui a présenté l'évolution de la gauche en Pologne. Joseph PINIOR
A CREATION du Parti socialiste polonais correspond à un moment particulier de l'évolution de la société polonaise et de la maturation des contradictions à l'œuvre en son sein.
La prise du pouvoir par les staliniens au sortir de la guerre était, d'une part, un moment authentiquement révolutionnaire, progressiste, dont l'expression était la liquidation des privilèges capitalistes et des survivances féodales, ce qui a conduit à une grande mobilité sociale. D'autre part, il s'agissait d'emblée d'une mise sous tutelle de la société par la nomenklatura appuyée par la présence politique et militaire soviétique
Les changements anticapitalistes n'étaient pas simplement le produit d'une manipulation par en haut. Ils correspondaient aux aspirations des masses polonaises, aspirations exprimées notamment dans la résistance antinazie. De ce fait, une partie de la société a pu s'identifier avec le nouveau régime, mais comme celui-ci à démantelé la société civile, les divisions traditionnelles en termes de gauche progressiste et de droite conservatrice, ont perdu de leur pertinence Dans une société atomisée, le seul élément d'identification, c'est la manière de se situer envers le pouvoir en place.
L'apparition de Solidarité
C'est au travers des moments d'auto-activité ouvrière - en 1956, 1970, 1976, 1980 — que c'est constituée la conscience antibureaucratique. Cela passait par une prise de conscience de la société civile de son existence en tant que telle, séparée du pouvoir. L'apogée de cette prise de conscience se situe en 1980, lorsque apparaît Solidarité — syndicat mais aussi mouvement d'ensemble de la société contre le totalitarisme. A ce moment, le POUP perd ainsi toute légitimité et apparaît comme le parti de l'exer-
Avec le coup d'Etat de décembre 1981, la bureaucratie tente de résoudre le problème par la force. Mais très vite, elle prendra conscience qu'il lui est indispensable d'utiliser des leviers politiques pour contrôler la société. Car celleci a remporté deux succès historiques sur la voie de son émancipation, irréversibles à moins d'en revenir à une répression de l'ampleur de celle employée par Staline: elle a brisé le monopole de la nomenklatura sur l'information, et son monopole d'organisation. Alors a commencé à se structurer à nouveau une vie publique. Il est apparu que les intérêts au sein même de la société en voie d'émancipation sont différenciés. Ainsi apparaît de nouveau dans la vie politique polonaise la division droite-gauche, dont le contenu nouveau n'est pas encore définitivement déterminé.
La direction de la nomenklatura a pris conscience qu'elle doit procéder à des changements afin rendre l'économie plus efficace et de préserver son pouvoir. A notre avis ils tentent de renforcer leur domination politique sur les moyens de production en l'épaulant par le mécanisme classique de la capitalisation. On assiste donc à un processus d'embourgeoisement de la nomenklatura.
Le partage des eaux
Ils veulent utiliser le capital dans sa forme classique pour renforcer leur pouvoir. Dans ce cadre, la bureaucratie polonaise met en avant un modèle autoritaire du développement social. Pour qu'il puisse réussir, il doit absolument bénéficier d'une légitimité. La libéralisation en cours constitue une tentative en ce sens. De ce point de vue, la dernière prise de position du plénum du comité central du POUP est caractéristique. Il y est question du pluralisme politique et syndical, mais non de démocratie politique, c'est le schéma du monarque éclairé qui octroit des concessions à son peuple.
Du côté de la société, le partage des eaux se fait selon la ligne suivante: il y a d'une part ceux qui se prononcent pour la sortie du système totalitaire vers un modèle social autoritaire et, d'autre part, ceux qui mettent en avant la revendication d'une démocratie politique radicale
Outre la hiérarchie catholique, une partie de l'opposition couramment appelée l'establishment oppositionnel, accepte de légitimer la voie autoritaire. II s'agit des conseillers intellectuels les plus influents de Solidarité et de certains dirigeants syndicaux prestigieux comme Walesa, Bujak ou Frasyniuk. qu'il n'y a d'autre solution à cause des limitations géopolitiques et donc qu'il faut se satisfaire du possible. De plus ils sont persuadés que le libéralisme est le modèle économique le plus efficace et sont donc prêts à accepter sa logique sociale. Ce groupe a complètement oublié l'alternative autogestionnaire qui était si clairement affirmée lors de la période de légalité de Solidarité. Pour eux, c'est une utopie.
partie de l'opposition refuse ce modèle autoritaire et propose un modèle d'émancipation sociale par en bas, de démocratie directe. Et c'est là que se situent de nombreuses structures d'usine de Solidarité. Elles aspirent à une structure syndicale légale mais non au prix de la soumission au pouvoir. C'est à ce niveau qu'apparaît une élémentaire prise de conscience autogestionnaire spontanée. Dans ce même courant, se situe la nouvelle gauche regroupée en premier lieu au sein de notre parti, le Parti socialiste polonais-Révolution démocratique. Y apparaissent aussi des groupes qui renaissent dans la vie politique polonaise : les anarchistes (qui en octobre ont manifesté devant le consulat américain contre l'intervention en Amérique centrale) et les pacifistes radicaux. Enfin, de ce côté-là de l'opposition, il y a aussi des groupes qui ne se déterminent pas à gauche, mais qui ont en commun avec la gauche, la revendication d'une démocratie politique radicale. C'est le cas par exemple de Solidarité combattante qui, du point de vue de son idéologie, n'est ni à gauche ni à droi-te et qui ne veut pas se déterminer. Mais quand on discute avec eux de ce qu'il faut faire lorsque la nomenklatura ferme les usines, ils répondent comme nous: "la grève active". Cela montre qu'en ce qui concerne la pratique, de tels groupes sont nos alliés.
La naissance du Parti socialiste polonais est le fruit de la prise de conscience des enjeux liés au projet de la bureaucratie. Cette prise de conscience est apparue indépendamment au sein de diverses structures de l'opposition polonaise. A l'été 1987, certaines structures de Solidarité et du mouvement Paix et liberté (WiP) de Wroclaw, sont entrées en contact avec le groupe éditant le journal "Robotnik" de Varsovie. Il s'est avéré que nous partagions un jugement similaire sur la situation et nous sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait commencer à construire une alternative de gauche pour la jeune opposition polonaise.
Un parti de gauche indépendant
Nous avions alors le choix. Soit créer un courant gauche au sein de Solidarité ou bien créer à l'extérieur de Solidarité une structure politique de gauche. Nous sommes parvenus à la conclusion que le second choix était le meilleur car personne ne peut avoir de monopole idéologique dans Solidarité. L'alternative de gauche ne pouvait pas s'auto-déterminer sur le terrain syndical. Nous n'avons pas abandonné pour autant le terrain de la lutte syndicale. Nous agissons au sein de Solidarité en tant que membres du syndicat pour une lutte syndicale authentique, pour que les structures syndicales soient réellement un outil de défense des travailleurs.
En tant que PPS-RD nous ne créons pas une direction anti-Walesa. C'est un processus dans Solidarité lui même, dans lequel par nos militants, les propositions qu'ils peuvent faire, nous avons
une influence, mais ce sont les militants syndicaux, et non pas le parti, qui assu-
Donc notre idée était claire: il fallait créer une alternative politique clairement déterminée à l'extérieur de Solidarité et au sein de celle-ci agir dans les structures d'entreprises pour un syndicat qui soit un outil réel de défense des ouvriers. Etant donné que, jusqu'ici en Pologne, il n'y avait pas eu de force clairement située, autodéterminée à gauche, nous voulions que la plate-forme de départ soit la plus large possible, c'est-àdire qu'elle puisse englober tous ceux qui se situent à gauche, depuis les sociaux-démocrates en passant par la gauche révolutionnaire jusqu'aux anarchistes. Notre but était de constituer d'emblée un vaste regroupement à gauche. Nous n'avions pas vu qu'un regroupement politique à ce point imprécis était artificiel, qu'il devait éclater sous la pression d'intérêts divergeants en son sein. C'était une erreur.
Nous avions mis beaucoup d'espoir — il s'est avéré plus tard qu'il ne s'agissait que d'illusions - dans ce que nous appelons "la vieille gauche" : le groupe lié à Jacek Kuron, Adam Michnik et Jan Jozef Lipski. Je fus longtemps très proche des positions de Kuron et il a toujours été pour moi l'auteur de la lettre ouverte au POUP. L'adhésion de Jan Jozef Lipski au projet du Parti socialiste revêtait à nos yeux une grande importance. Mais très vite, il est apparu qu'entre nous, il y avait des divergences essentielles. Cela est apparu dès la fondation du PPS en novembre 1987, dans la première déclaration politique du PPS. Il y avait dans ce texte des passages inacceptables pour le groupe de Wroclaw et pour le groupe "Robotnik" de Varsovie : son caractère flou, la malheureuse affirmation que l'enseignement de Jean-Paul II nous est plus proche que le marxisme, son caractère général dont rien ne découlait en ce qui concerne l'activité du parti.
Le problème de l'unité Mais nous avions avalé cette couleuvre, car l'unité au départ avec toute la gauche nous semblait plus importante que ces divergences. Nous pensions que notre pratique déterminerait notre programme. Très vite, il est apparu que la pratique de Lipski et la nôtre vont dans deux directions opposées. Le moment l'entrée en vigueur d'une forte hausse des prix le 1 février 1988. Nous avions répondu à cela par une déclaration immédiate disant que les ouvriers ont à ce moment le droit légitime de recourir à la grève. Tout le reste de l'opposition, mais aussi Lipski, considérait que les grèves sont sans intérêt. Nous ne nous sommes pas satisfaits de mots, mais avons agi pour qu'il y ait des grèves. Alors un conflit ouvert entre nous et l'establishment s'est déclaré. A ce moment Lipski a démissionné en proférant des accusations à notre encontre.
L'éclatement du PPS en février 1988 pouvait sonner le glas des tentatives de
11: créer une gauche politique en Pologne. Car non seulement Lipski et ses amis nous ont quitté, mais dans la confusion, un certain nombre de groupes socialistes régionaux ont adopté une position attentiste, ne comprenant pas les enjeux du débat et refusant de se joindre à l'une des deux parties.
La situation pouvait paraître désespérée, mais il y a eu le mois de mai et les grèves. Et il est apparu que le courant radical du PPS est dans les entreprises et dans les grèves. Ce qui décidait de la situation en Pologne c'était une nouvelle fois les usines et les rues, et non les radios occidentales. Alors nous sommes arrivés à la conclusion qu'il serait plus sain d'avoir en Pologne deux partis socialistes et nous souhaitons au parti de Lipski de réussir sur le terrain qu'il s'est choisi. Pour nous, le seul fait qu'ils emploient des références socialistes est déjà important dans une société où elles ont été totalement compromises par les
Notre idéologie et notre programme sont issus de notre activité syndicale, autogestionnaire, antimilitariste, dans la contre-culture. A notre avis, les courants politiques qui sont caractéristiques de la réalité occidentale - socialdémocratie, trotskisme, socialisme, anarchisme — sont d'une certaine façon intraduisibles dans la langue de notre réalité. Si à l'Est apparaît une véritable alternative de gauche, elle devra se remplir d'un contenu nouveau. Ce contenu sera certainement imprégné de ce que la pensée de gauche représente en Occident. Mais il devra avant tout être le fruit de l'expérience des luttes menées ici contre le pouvoir de la nomenklatura.
En 1988, le PPS-RD était en première ligne des luttes ouvrières. Après les grèves, nous n'avons pas joué à la table ronde, nous avons organisé les grandes manifestations de rue à Wroclaw et à Varsovie. Bien évidemment nous avons recherché l'unité d'action avec d'autres, à Wroclaw avec Solidarité combattante et à Varsovie avec le MRKS (Comité ouvrier inter-entreprises de Solidarité). L'initiative est venue de nous, les autres nous ont rejoints. Les manifestations du 13 décembre ont démontré que nos appels à la société trouvent un écho de masse: 15 000 personnes dans les rues de Wroclaw, c'est un fait social.
Notre pratique nous a permis d'élaborer une plate-forme, que nous avons intitulée Révolution démocratique. Nous sommes parfaitement conscients de caractère insuffisant de nos références, mais nous tenons beaucoup à ce que notre programme soit en voie de formation, qu'il puisse intégrer notre expérience au fur et à mesure que nous en gagnons. C'est pourquoi dans notre parti il y a des fractions programmatiques. C'est par exemple le cas du Courant de la gauche révolutionnaire (NLR) qui se revendique du trotskisme classique. Le second groupe, dominant actuellement dans le parti, s'est appelé La nouvelle gauche, Wroclaw est son point fort. suivant — je ne sais comment l'appeler — se détermine en fonction de l'histoire du Parti socialiste polonais d'avant la guerre, qui a toujours été très à gauche et qui a écrit de très belles pages de l'histoire du mouvement ouvrier.
Son dirigeant historique Puzak est mort dans les prisons staliniennes et ce parti n'a jamais plié devant le stalinisme. Les jeunes gens qui se réclament de cette tradition sont très attachés à la préservation de ces symboles, mais ce ne sont pas des sociaux-démocrates, car ils ne veulent pas d'entente avec la nomenklatura. Dans ce sens, tout les sépare de Lipski. Enfin, il y a dans le parti des tendances, qui prennent pour point de départ la contre-culture, des tendan-
Actuellement, le PPS-RD est de tous les groupes socialistes le mieux implanté à l'échelle nationale. Nos groupes agissent dans les départements de Cracovie, Gdansk, Katowice, Lublin, Plock, Przemysl, Szczecin, Varsovie et Wroclaw, où nous sommes les plus forts.
Si l'establishment oppositionnel continue à légitimer le processus d'embourgeoisement de la nomenklatura, tôt ou tard la société polonaise va chercher une alternative au sein de l'opposition. Alors l'opposition de gauche pourra être cette alternative naturelle, car tous ceux qui ne se laisserons pas duper vont se révolter à la fois contre la nomenklatura et contre l'establishment oppositionnel qui la légitime. Nous travaillons au développement d'une telle alternative. Bien évidemment, nous sommes très faibles. La majorité de la société fait confiance à Walesa et aux évêques. Dans notre camp, il y a avant tout la jeunesse, les jeunes ouvriers, les étudiants, les ly-
Février 1989 nAVR
----- photo credits and running heads -----
4