Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES/TURQUIE

Féminisme et islamisme

· Inprecor n° 284, 20 mars 1989 · p. 12-13 · 1 990 mots

Femmes Grèce et Turquie

des femmes n'avait jamais été réellement discutée, étant soit l'ordre du jour du mouvement islamiste, qui s'en est emparé...

"à sa manière". Des militantes islamistes ont, par exemple, organisé une série d'actions spectaculaires dans tout le pays, symbole d'appartenance islamique, dans les universités ; ou femmes islamistes. Alors que les féministes célébraient le 8 mars en manifestant contre les discriminations salariales et penche sur ce problème et qui a suscité un vif débat avec les femmes islamistes. Nous reproduisons également de larges

EMEGIMIZ BIZA

FEMMES-TURQUIE Féminisme et islamisme AVANT LE COUP D'ETAT de septembre 1980, des milliers de femmes militaient dans les rangs de groupes de gauche et d'extrême-gauche, aussi bien que dans les groupes intégristes et fascistes. Mais la question de l'oppression simplement ignorée, soit reléguée au second plan au nom d'autres "priorités". Ce n'est qu'avec l'apparition d'un mouvement autonome des femmes, au milieu des années 80, que cette question a pu s'imposer à l'ordre du jour, grâce, notamment, à des publications féministes comme Kaktüs ou Feminist. La question de l'oppression des femmes est même venue à pour protester contre l'interdiction du port du foulard, pour exiger des autobus "non-mixtes", afin de lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun. Une partie de ces militantes islamistes ont, par ailleurs, commencé à revendiquer, au sein de leur mouvement, une plus grande égalité entre l'homme et la femme. Cette année, le 8 mars a été l'occasion d'une confrontation symbolique indirecte entre le mouvement féministe et les la violence contre les femmes, des milliers de femmes islamistes défilaient en tchador, pour protester contre l'interdiction du port du foulard (dénommé pudiquement "turban") ... mais aussi aux cris de "à mort Rushdie !" Nous publions, ci-contre, des extraits d'un article paru en Turquie, dans la revue féministe socialiste Kaktüs, qui se extraits de ce débat, publié dans la même revue. Sedef ÖZTÜRK

D ANS LES ARTICLES traitant de

"la femme et l'islam", la tendance générale est d'étudier les versets du Coran sur la femme, en défendant ou infirmant certaines thèses pré-établies. Même si l'étude des textes sacrés n'est pas inutile, je ne pense pas qu'il soit indispensable de faire référence au Coran pour s'exprimer sur l'impact de la religion sur la vie quotidienne et sur l'oppression des femmes.

Cela pour deux raisons :

Premièrement, toutes les religions, (...) qu'elles soient monothéistes ou polythéistes, ont toujours considéré la femme comme une créature inférieure à l'homme, ou du moins, ont essayé de la réduire à son rôle de "femelle reproductrice". De ce point de vue-là, dans son discours idéologique et ses formes d'intervention dans notre vie quotidienne, l'islam est tout à fait semblable aux autres religions.

Deuxièmement, même si la rhétorique idéologique du mouvement islamiste qui s'organise, s'inspire du Coran, elle est, aujourd'hui, beaucoup plus influente que le Coran lui-même ; on ne peut pas parler d'une influence du Coran "en tant que tel" dans les traditions et coutumes.

Au-delà du Coran

En fait, l'islam ne se présente qu'imprégné de tout un système social et mélangé à d'autres idéologies. Par conséquent, nos interlocuteurs dans cette discussion, ceux dont nous devons analyser les thèses sur les femmes et que nous devons critiquer, sont les épigones de l'islam, plutôt que les textes sacrés.

J'ai dit, ci-dessus, que l'islam n'était pas différent des autres religions. Il est clair que les islamistes vont immédiatement s'opposer à cette assertion. Le quotidien islamiste Zaman ("Le Temps" plus de 200 000 lecteurs, ndir) publie régulierement une rubrique sur la question temme". Dans presque tous ces articles on prétend que Dieu a, en fait, créé l'homme et la femme sur un pied d'égalité en tant que sujets et que le Coran protège les femmes. Toutes les inégalités qui existent, l'oppression et l'exploitation, sont des injustices dont sont responsables le patriarcat, le capitalisme et les autres religions, soit, en un mot : l'Occident.

Dès que notre société sera débarrassée de ce carcan et sera réorganisée sur le modèle islamiste, l'oppression des femmes disparaîtra automatiquement. Car, d'après eux, la femme est opprimée à cause de la prostitution, de l'exploitation au travail et parce qu'elle ne peut pas se voiler comme elle le veut. (...)

Prenons par exemple la double confrontation, entre nous, les féministes et les islamistes radicaux, d'une part; et entre ces mêmes islamistes radicaux et l'Etat turc, d'autre part. Notre Etat, laïc mais musulman, en pleine oscillation entre sa tradition kémaliste et l'idéologie is lamiste (voir encadré ci-contre), a tout d'un coup décidé d'interdire le port du

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foulard dans les universités. Les groupes islamistes radicaux ont commencé à organiser des actions de protestation contre cette interdiction et pour défendre leurs droits démocratiques : "L'Etat ne doit pas se mêler de la liberté de l'habillement des citoyens !"

Avant d'analyser ce cas concret où les islamistes et l'Etat se sont "confrontés", il serait peut-être utile de vérifier le degré réel de l'antagonisme entre l'Etat et les islamistes.

Depuis près d'un millénaire, nous vivons avec l'idéologie islamique. L'islam était la référence dominante dans la société féodale. Dans le capitalisme et sous l'Etat républicain laïc, il a été emprisonné dans la sphère culturelle et a été tenu à l'écart des sphères économique et politique. A partir des années 50, et de l'éviction des kémalistes du gouvernement par le Parti démocrate (DP), l'idéologie islamiste a repris sa place sur le devant de la scène à différents niveaux, à travers les sectes, dans les partis politiques et au gouvernement.

Il est clair, par ailleurs, que depuis le coup d'Etat militaire du 12 septembre

1980, nous vivons un processus accéléré d'islamisation. Le Premier ministre

Özal n'oublie pas de faire référence à

Allah dans chacun de ses discours.

Dans les déclarations gouvernementales, on va jusqu'à sous-entendre que

Les réformes kémalistes

Mustafa Kemal Ataturk (1881-1938), le "Père de tous les Tures, gênéral de Farmée ottomano, a été le principal dirigeant du mouvement national ture et lo fondateur de la République de Turquie, proclamée en

1923 sur les ruines de l'ancien Empire, Devenu président de la Répubilque Il se débaresse de ses allles Islamistes qui l'avalent alde a com.

battre l'occupant grec, réprime le mouvement ouvrier ombryonnaire of massacre les Kurdes I a créé un regime nationaliste-populiste, quasi totalitaire, avec un parti unique, à la base du développement d'un capi talisme d'Etat. Le pouvolr kémaliste a réalisé une série de réformos

"modernistes" et occidentalistes, commo l'adoption des poids et me.

sures et du calendrier occidental Tabandon de l'alphabet arabe en fa veur de l'alphabet latin, l'Interdiction du fez (lo couvre-chef traditionnel) et l'adoption de la casquette et du chapeau. Mais les réformes les plus serleuses et radicales ont até réalisées dans le domaine de la lai cisation de l'Etat, avec /'abolition du califat, l'unification de l'ensel-

Enement, l'adoption d'un nouveau code clvll, basé désormalo sur le modèle suisse, Dans de cadre, le nouveau régime a également pris quelques mesuros, quoiquo superficielles, pour promouvol: l'égalite des sexes, en supprimant notamment la polygamie ainsi que le port du

Volle e du tchador, Les fammes ont par ailleurs obtenu le droit do vote et d'ellgibilité, au niveau municipal dos 1930, et aux élections legislatives, en 1934, L'Etat turc, et surtout Tarmée sont réputés étre garanto des réformes kemalistes contre les vélleites réactionnalres de Malam 1. Mels à partir des années 40, les cadres politiques se sont de plus en plus appuyés sur les cectes religleuses pour asseoir leur pouvolt, le projot d'éradiquer l'islam par la force ayant échoué. Et c'est d'allieurs dans les années 80, sous le régime des militaires, "les komallstes authentiques, que lislam a connu son plus grand essor.

En effet, tout en s'opposant & certaines revendications, Jugées trop excessives ", des Islamistes radicaux, la régimo du général Evren dost appuyé sur l'idéologle rellgieuse of les cadres islamistes "modaros", pour tenter d'effacer toute Influence de la gauche et du nationa.

Ilsme kurde (volr Inprocor numéro 238 du 16 mars 1987).

même les hausses de prix sont de volon

Mais en même temps, nous vivons une époque où les relations avec le capitalisme mondial sont les plus intenses et où le capital étranger pénètre même jusqu'au cœur de nos foyers. La presse et les "démocrates" s'interrogent sur les quelques contradictions qui existent entre le Parti de la mère-patrie (ANAP), au pouvoir, musulman, nationaliste, conservateur et à fond partisan du "capitalisme profiteur", et les tenants d'un islam "plus orthodoxe". Les musulmans se plaignent des tortures qu'ont subies les jeunes islamistes, après le coup d'Etat, et de l'interdiction du port du foulard à l'Université. Il est vrai, apres tout, que même eux ont été effleurés par la ré-

Même si l'on essaye de nous faire croire, dans le cadre d'un discours général sur la démocratie, que les islamistes ont de grandes divergences avec le pouvoir, à mon avis, le seul point où ils s'opposent réellement au gouvernement de l'ANAP, c'est leur malaise du fait que la tradition kémaliste de l'Etat ne soit pas encore totalement détruite. Que l'on renonce au laïcisme et que l'on applique la Sharia (1), et nos islamistes n'auront plus aucune raison de s'opposer à l'or-

Quant à la question du port du foulard : je suis opposée à ce que l'Etat se mêle de l'habillement des citoyens. Et je défends le droit de chacun de s'organiser librement dans tous les domaines Ainsi, si les islamistes veulent s'organiser, qu'elles le fassent, qu'elles luttent pour porter le foulard. Mais c'est uniquement ce droit que je défendrai, pas le fait qu'elles portent le foulard. Ne pas voir la nuance entre ces deux positions serait une grave erreur d'analyse. Ceux qui ont ainsi défendu la présence des islamistes enturbannées dans les écoles, "au nom de la démocratie", se sont placés sur le terrain des islamistes

Ce que je pourrais dire à des femmes qui veulent porter un foulard serait : "Vous devez certes vous aussi, mais pas seulement vous, avoir le droit de vous organiser au sujet du port du foulard ou dans d'autres domaines. C'est tout. Mais c'est d'autre chose que j'aimerais que nous discutions. Vous êtes-vous déjà demandées dans quelle mesure le fait de se voiler contribuait à l'oppression de la femme et à réduire la sexualité au simple rôle de reproduction ?"

Pour moi, le dialogue avec les femmes islamistes n'a de sens que dans la mesure où cela nous permet de leur expliquer les concepts du féminisme, les perspectives de la lutte, et dans quelle mesure l'islam ne permet pas de résoudre les problèmes des femmes ; de discuter avec elles de notre oppression commune ; et de nous expliquer mutuellement comment nous vivons notre situation de femme. Mais il ne s'agit nullement de faire l'unité d'action avec elles, "au nom de la démocratie", concept plus

Autobus non-mixtes Un autre exemple concret a été la campagne pour des "autobus spéciaux réservés exclusivement aux femmes". Regroupées autour de la revue La femme et la famille, les islamistes ont pris comme point de départ le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes dans les transports en commun (surtout les autobus municipaux bondés), et ont lancé une campagne pour réclamer des autobus réservés exclusivement aux fem-

L'objectif était très clair : à la lumière de l'idéologie islamique qui cherche par tous les moyens à tenir les femmes éloignées des hommes et à les voiler, on veut tout simplement séparer les "sphères d'existence" de la femme et de l'homme. Dans un pays qui a connu la tradition du harem et où les femmes n'ont pu participer à la vie sociale qu'à partir des années 20, après la proclamation de la République, c'est une revendication sérieusement "rétrograde".

Certaines féministes ont fait une analyse erronée à ce sujet (...) et ont soutenu cette campagne en disant "qu'il y a certainement des raisons valables qui poussent les femmes à revendiquer

1) La Shari'a est la loi religieuse comprenant l'ensemble des obligations procédant du Coran et de la Sunna (tradition des enseignements du prophète). Elle embrasse tous les aspects de la vie individuelle et collective des musulmans.

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