Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES/TURQUIE

Réécrire l'Islam au féminin

Inprecor n° 284, 20 mars 1989 · p. 14-15 · 2 127 mots

Femmes Grèce et Turquie

des autobus non-mixtes". Je suis d'accord pour dire que sur beaucoup de points, il est très difficile pour

KAKTÜS

vre en compagnie paration dans les transports en commun, en partant de cette constatation, me semble, en tout cas pour des féministes, relever d'une erreur de conception.

C'est précisément parce que nous sommes contre la place qu'occupent actuellement respectivement la femme et l'homme dans la société, parce que nous ne voulons plus être ni opprimées, ni humiliées, ni agressées, ni violées, que nous devons empêcher les hommes de nous faire cela. Mais pour y arriver, nous ne devons pas séparer notre sphère de vie de celle des hommes, mais lutter dans le même espace, pour créer un monde où les hommes ne pourraient plus avoir de tels comportements.

Certes, il est vrai "qu'il y a certainement des raisons valables qui poussent les femmes à revendiquer des autobus non-mixtes", mais je pense aussi que les femmes islamistes qui mettent en avant cette revendication ne sont pas réellement préoccupées par ces considérations, mais agissent plutôt avec une stratégie de mise sur pied, par étapes, d'un mode de vie islamique. D'aucuns peuvent dire qu'il s'agit là d'une vision conspiratrice de l'histoire, mais les islamistes défendent eux-même cette stratégie de conquête par étape d'une façon si explicite, que si conspiration il y a, ce n'est pas moi qui l'aurait inventée.

Réfléchir aux conséquences...

Une autre leçon à en tirer c'est qu'en étudiant chaque revendication, il faut prendre en considération ses conséquences pratiques. Admettons que la revendication d'autobus séparés ait été acceptée par la mairie (certains maires des islamistes ont d'ailleurs réagi favorablement, ndlr) et qu'elle mette en service des bus séparés pour hommes et femmes. Quelle serait la situation des femmes qui voudraient monter dans les mêmes bus que les hommes ? Il est déjà difficile pour une femme d'avoir une vie publique ; quel que soit votre métier, les regards se portent d'abord sur vos jambes ou sur votre décolleté. Sachant qu'il en est déjà ainsi, nul besoin d'être devin pour imaginer de quel nom seront traitées les femmes qui voudront, malgré tout, vivre en compagnie des hommes, dans un monde où les sphères de vie se-

Quant à ce que disent les femmes islamistes (certains les qualifient même de "féministes") qui sont issues du mouvement islamiste et qui veulent une réforme de l'islam... voici comment on pourrait résumer leur point de vue :

L'histoire doit être révisée et l'on doit restituer à la femme, qui a été exclue de la scène historique à cause des commentaires partiaux des hommes islamistes, sa place dans la vie sociale. La mission historique des femmes serait alors d'utiliser toutes leurs forces en faveur de leur propre affirmation et créativité, c'est-à-dire, en même temps, avoir des enfants, écrire des poèmes et faire des discours. La femme doit à la fois être un soutien pour l'homme (en tant que mère, épouse ou sœur) et accomplir sa mission de se réaliser elle-même.

L'islam au féminin ?

La principale revendication qui est exprimée dans les colonnes du journal Zaman, sous diverses plumes féminines, avec des nuances et des degrés de militantisme différents, est la suivante : "Participer à la vie sociale, afin de pouvoir défendre un islam plus orthodoxe et égalitaire pour les femmes".

Certains de ces auteurs attirent plus particulièrement l'attention sur l'oppression des femmes qui vivent cloîtrées à la maison, au service de l'homme. Plusieurs de leurs propositions vont dans le même sens que celui des féministes. Mais ces femmes islamistes sont très pointilleuses sur le fait de ne pas être confondues avec les féministes, car elles les considèrent (dans le meilleur des cas) comme des femmes qui revendiquent la liberté sexuelle, parce qu'elles réagissent d'une façon erronée face à l'exploitation des femmes par lOc-

Pour ma part, je considère que la lutte des femmes islamistes pour participer à la vie sociale, ne serait-ce que dans des domaines limités, et pour réécrire l'histoire, est une chose très positive. Même si cela n'apporte que peu de choses au mouvement de libération des femmes en général, en termes de propositions d'analyses ou de moyens de lutte, c'est un combat très important pour les femmes islamistes elles-mêmes. En tant que féministe, qui est parfaitement consciente que notre libération dépend d'une lutte quotidienne dans tous les domaines de la vie, je pense qu'il est positif que parmi les islamistes, se trouvent également des femmes qui remettent en question la domination masculine. Elles se sont attelées à une tâche difficile et pleine de contradictions, mais je pense que ces contradictions auront un effet positif. Au moment où leur révolte contre l'oppression en tant que femme, se heurtera à la résignation islamique, certaines d'entre elles, même en petit nombre, pourront se radicaliser encore davantage et peut-être, un jour, verrons-nous des femmes islamistes soutenir, par exemple, notre campagne sur les "fem-

Ce jour là serait certainement un jour

Kaktüs, numéro 2 Julllet 1988.

Réécrire

l'Islam

au féminin

AU NOM DE DIEU, le clément, le miséricordieux,

N OUS VOULONS vous répondre

au sujet des articles publiés dans les revues Feminist et Kaktüs. Nous sommes un groupe de femmes musulmanes, en désaccord avec le statut des femmes dans notre société et ses structures, et qui luttons pour les abolir. Nous avons déjà exprimé nos idées sur la question des femmes dans certaines pages du journal Zaman.

Il s'agissait d'articles qui se penchaient sur l'acquis théorique du féminisme, tel qu'il s'est manifesté en Turquie et dans le monde, et qui utilisaient cet acquis d'une façon productive. Ils exprimaient certaines critiques, à la fois contre le féminisme et la façon dont les musulmans, en Turquie, conçoivent la question des femmes.

Les acquis du féminisme

Il était, il est encore, naturel qu'en remettant en cause notre situation, notre condition de musulmanes et de femmes, nous nous servions des acquis du féminisme ou que nous ayons des points communs avec les féministes. Car où que vous alliez, quelle que soit la période historique que vous étudiez, il est possible de trouver des phénomènes communs comme l'idéologie dominante mâle, le sexisme et l'oppression de la femme. Et il est triste de constater que les musulmans, en commençant par ceux de notre espace géographique, n'en soient pas exempts. Nous sommes peut-être même, obligées de souligner qu'en comparaison avec les femmes qui se trouvent dans d'autres conditions de vie, pour nous, les musulmanes, s'y ajoutent des conditions défavorables supplémentaires, dues à d'importants facteurs traditionnels et religieux.

Mais pour que vous compreniez mieux, il nous faut tout de suite préciser, qu'en parlant de facteurs religieux, nous faisons référence à des facteurs qui ont été créés à travers une exégèse particulière de la religion. Ils ne proviennent donc pas de la religion en elle-même. Mais le résultat reste identique : en tant que temmes, nous avons toutes vécu le même processus, sous des formes différentes, et nous continuons à le vivre.

Page 15

Plus particulièrement, les femmes qui | ver les femmes, la libération de la femme militaient dans des groupes de droite et de gauche ont vécu et vivent encore des situations semblables.

Ainsi, nous sommes donc favorables à une meilleure compréhension et analyse de ce processus et à sa transformation. Etre socialiste, laïque ou musulmane n'offre aucune garantie qui mette à l'abri de l'oppression en tant que femme. Nous n'avons aucune gêne à parler le même langage que d'autres femmes ou des féministes, puisque nous sommes toutes des créatures opprimées.

Cela ne nous a pas gênées, car nous savions et savons ce que nous étions et ce que nous sommes. Nous sommes seulement des musulmanes. La maxime du musulman est la ilahe illallah (il n'y a de dieu que Dieu). Ayant cette foi comme point de départ, nous n'attendons pas de vous que vous puissiez comprendre la façon dont tout musulman, homme et femme, conçoit la liberté individuelle, ce qu'il comprend de la liberté en général.

Jugements à l'emporte-pièce

De ce point de vue, défendre la revendication de liberté telle que la conçoivent les féministes, serait avant tout, en ce qui nous concerne, nous renier, et personne ne doit s'attendre à cela de notre part. Il n'est donc pas concevable que nous puissions nous reconnaître dans des étiquettes comme "féministes", "féministes en foulard", ou "féministes islamistes", dont on nous affuble. Nous nous intéressons aux femmes dans leur globalité, et à toute la complexité des problèmes qu'elles rencontrent en tant que femmes. Nous n'avons pas de temps à perdre avec les épithètes artificiels et les jugements à l'emporte-pièce.

Ce que nous voulons vous rappeler, c'est qu'en vous adressant à un mode de vie et de pensée que vous n'avez jamais voulu, ni même cherché à comprendre, et lorsque vous lui tenez un discours axé sur le thème : "vous ne pouvez pas sau-

Manifestation des femmes islamistes pour le port du foulard, le 8 mars 1989, à Istanbul (DR) est notre monopole à nous", cela ne vous permettra malheureusement pas de sauver les femmes. Nous estimons que l'attitude qui consiste à vouloir "sauver les femmes, contre leur gré" est non seulement anti-démocratique, mais aussi nuisible aux femmes.

"Les féministes représentent l'ordre établi"

Vous autres qui remettez en cause la représentation actuelle de la femme, la condition de la femme telle que fabriquée par l'idéologie dominante mâle, articulée au capitalisme, vous voulez la remplacer par une autre image de la femme, modèle unique, fabriquée par vos soins et qui sera en fait, une nouvelle représentation créée de toutes pièces.

En faisant cela, en tant que mouvement féministe, vous profitez allègrement de l'avantage d'être des représentantes du type de discours qui asseoit de plus en plus son pouvoir en Turquie. N'avez-vous pas, en effet, le discours de personnes qui veulent accéder à un pouvoir, qui veulent se multiplier, être reconnues et approuvées ? Votre objectif en dialoguant avec les femmes n'est-il pas, au delà de la volonté d'échange et de discussion sur l'oppression commune, d'apprendre et d'enseigner à vos disciples féminins, les concepts du féminisme et les perspectives de lutte, et surtout, que seules les féministes pourront leur apporter le salut et qu'aucune idéologie ni religion n'est apte à le faire !

Il est clair qu'avec un tel point de départ, il est impossible d'être solidaires et d'agir ensemble. Lorsque vous parlez de "solidarité avec les femmes", nous comprenons qu'il s'agit là, pour vous, d'une série d'actions qui pourront vous servir à organiser votre pouvoir. Vous êtes pour la libération des femmes, mais uniquement avec les méthodes et les formes que vous avez choisies. Dans ce contexte, il n'est pas difficile pour nous de comprendre l'attitude négative que vous avez développée au sujet de la "campagne pour des autobus réservés aux femmes" Votre prise de position, au lieu d'être l'attitude politique d'un mouvement de femmes, reflète plutôt la place que vous occupez dans l'ordre établi. (...) Ceci dit, si vous voulez réellement faire "une analyse concrète de la situation con crète", il vous faudra tenir compte du simple fait qu'une composante importante, et d'une importance non négligeable, de la "situation concrète" que vous devez analyser, est constituée de femmes musulmanes. Nous aimerions vous signaler qu'il serait souhaitable pour le bien des femmes, que vous ne l'oubliez pas. Par conséquent, le mouvement féministe, tout comme le mouvement socialiste, d'ailleurs, devrait se différencier de l'idéologie jacobine, moniste et républicaine laïque, c'est-à-dire du kémalisme. (...)

Maintenant, s'il faut parler avec vos mots à vous, et en admettant même qu'il y ait une contradiction entre notre foi musulmane et notre rejet de l'oppression en tant que femmes — et quitte à vous faire de la peine, nous devons préciser que nous n'en voyons, heureusement, aucune ! - c'est là un problème qui nous appartient entièrement. Dans la même mesure où votre profond attachement à un phénomène comme la mode, créé par les normes vestimentaires de la consommation capitaliste, ainsi que votre habillement et vos costumes qui vous maintiennent dans le rôle traditionnel de femelles, sont votre problème, en revanche, le fait de savoir si notre foulard nous enferme ou pas dans notre rôle de reproductrices et dans notre sexualité, est notre problème à nous.

Que disons-nous ?

Ajoutons ceci pour les féministes socialistes : nous n'avons, à aucun moment, pensé utiliser, dans le but de calomnier le mouvement féministe, les contradictions qui existent, et qui ne disparaîtront jamais, entre le féminisme et le socialisme. Et nous n'interprétons nullement ce que nous disent les féministes socialistes en le réduisant à ces contradictions. La façon dont l'islam conçoit la question des femmes ou le féminisme est notre problème. Donc, de grâce, cessez ce monologue, ras-le-bol. Que disons-nous, c'est vrai, au juste, y avez-vous jamais réfléchi et essayé de le comprendre ? Si oui, s'il vous plaît, dites-le nous, mesdames...

Un groupe de femmes musulmanes d'Ankara Kaktüs, numéro 4 Novembre 1988

Une erreur sur cette page ?