Inprecor 1974–2004

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FEMMES/TURQUIE

L'impasse des islamistes

· Inprecor n° 284, 20 mars 1989 · p. 16-17 · 1 588 mots

Femmes Grèce et Turquie

LA CRITIQUE qu'un groupe de femmes islamistes d'Ankara nous a envoyée, a été très utile, car elle a permis de clarifier certains points qui en avaient besoin. Sedef ÖZTÜRK

D ABORD, il est devenu clair que

la référence idéologique de base des femmes islamistes (j'évite volontairement de les appeler musulmanes, car il y a là une nuance importante dont je parlerai plus loin) était bien, avant tout, la religion islamique Par conséquent, les remises en question, en tant que femmes, des interprétations et pratiques religieuses, ont une limite qui est celle tracée par l'islam lui-même. En revanche, nous partageons totalement leur affirmation selon laquelle "être socialiste, laïque ou musulmane n'offre aucune garantie qui vous mette à l'abri de l'oppression en tant que femme", et il s'agit peut-être là, de la seule base possible d'éventuelles actions communes avec les femmes islamistes. Mais au-delà de ce point, nos chemins se séparent sérieusement.

Clarification

J'estime qu'il n'est pas nécessaire de répondre en long et en large aux accusations selon lesquelles nous voudrions monopoliser la libération des femmes, nous nous arrêterions à des "épithètes artificiels" ou nous représenterions "un type de discours qui asseoit de plus en plus son pouvoir en Turquie". Il s'agit d'assertions dues à des mouvements d'humeur qui peuvent facilement être démenties par une étude attentive de nos écrits et par une analyse de la structure politique et sociologique du pouvoir en

A mon avis, les points qui doivent être éclaircis sont autres :

Le subjectivisme: une conception basée sur l'idée que chaque musulman va avoir une interprétation différente de la religion, et que nous devons faire une analyse séparée des idées de chaque individu croyant (et c'est cela que les femmes islamistes revendiquent en nous posant la question "Vous êtes-vous demandées ce que nous voulions exprimer?" ), révèle un subjectivisme sans intérêt que nous rejetons. Pour pouvoir analyser la religion en tant qu'idéologie, les relations de pouvoir qu'elle intègre et alimente, son sexisme, ainsi que le rôle mystificateur qu'elle a endossé au long de l'histoire des sociétés humaines, nous sommes obligées d'avoir recours à des critères objectifs. C'est le seul moyen de comprendre l'idéologie et les références sociales qui se cachent derrière les mots des textes

En résumé, nous avons une analyse de la religion et nous n'allons pas la changer parce qu'un groupe de femmes, même s'il s'agit de musulmanes, se sont mises à remettre en cause leur condition de femmes. D'ailleurs, leur profession de foi : "nous sommes avant tout des musulmanes", montre qu'une telle modification n'est pas nécessaire. Le problème des femmes musulmanes n'est pas la religion islamique, ce sont les interprétations partiales des hommes mu-

Quant à nous, nous pensons que, bien au-delà de l'interprétation partiale de la religion par les hommes, ce sont les concepts-mêmes de la religion qui sont sexistes, et qu'historiquement, l'idéologie religieuse a largement contribué au processus d'institutionnalisation du sexisme, en s'articulant aux relations de production qui se basent sur l'exploitation et l'oppression.

Musulmans et islamistes: On nous rappelle que si nous voulons faire une "analyse concrète de la situation concrète, 90% de notre situation concrète est faite de femmes musulmanes". L'identité de musulman est une identité que, mis à part les individus appartenant aux minorités religieuses, toute personne vivant au sein des frontières de la République de Turquie "acquiert" dès la naissance. Pour une grande partie de la population et surtout sa moitié urbaine, le fait d'être musulman ne transparaît que lors des fêtes religieuses, le vendredi (jour saint pour les musulmans, ndlr), lors des cérémonies nuptiales ou funé-

La religion en question

La grande majorité ne souhaite pas envoyer ses enfants aux cours coraniques, porter le tchador, voir les hommes se promener avec des calottes sur la têtes et de larges pantalons orientaux, les femmes marcher trois pas derrière les hommes, ni que soient appliquées les lois de la Shari'a, etc. Seule une petite minorité qui constitue la forme nouvelle, politisée, de l'islam, c'est-à-dire les groupes politiques islamistes radicaux, font de telles propositions. Par conséquent, celles qui nous rappellent ce qu'est notre "situation concrète", ne doivent pas oublier ce qu'est la leur. Oui, la grande masse est musulmane, mais pas islamiste. Si les femmes islamistes me permettent de les taquiner : dans ce

| contexte, "votre situation ne vaut pas mieux que la nôtre !"

Le laïcisme : On nous demande de nous différencier de l'idéologie laïciste du kémalisme. Or, s'il y a une chose que nous pouvons reprendre du kémalisme, sans réticence aucune, c'est bien le laïcisme. Car c'est le seul outil légal dont nous disposons pour empêcher que la religion n'étende son emprise sur tous les domaines de la vie, y compris à travers les lois. Nous sommes obligées de nous opposer à cette emprise, dans la mesure où elle menace surtout la vie des femmes et consolide leur situation sociale de seconde zone. Nous devons défendre le concept du laïcisme tel qu'il existe, en y ajoutant une critique de la religion, en tant qu'idéologie.

L'exemple iranien

L'exemple effrayant de l'Iran est toujours devant nos yeux, avec toute sa virulence. L'opposition qui s'est appuyée sur la religion dans sa lutte contre le Chah, et avant tout les milliers de femmes qui ont manifesté dans la rue pour le tchador, ont payé très cher le prix de cette grave erreur, et se sont retrouvées dans les geôles de Khomeyni ou au front, lors de la guerre contre l'Irak. La faiblesse de l'analyse sur le potentiel d'expansion de l'idéologie religieuse et sa capacité à se saisir du pouvoir, a permis la création d'une société où les femmes sont cloîtrées chez elles, enfouies sous des tchadors ; où elles doivent envoyer leurs enfants au front pour la "guerre sainte", dès l'âge de 13 ans ; où sans aucune autre forme de procès, les Gardiens de la révolution violent les domiciles et assassinent les gens sous prétexte qu'ils boivent de l'alcool. Beaucoup d'acquis sociaux et culturels ont ainsi été anéantis. Le prix à payer pour une ferveur religieuse déchainée est, en

Les libertés : Lorsque je parlais, dans mon précédent article, de la question du port du foulard, j'avais précisé que je ne pouvais défendre le fait que les femmes mettent un foulard, mais seulement, si elles le souhaitent, leur droit de défendre ce droit, et que c'était l'attitude "démocratique" qui me semblait la plus adéquate. Si une femme veut se voiler, on ne doit pas la déshabiller de force. Cependant, le concept de "choix individuel" a certaines limites. On ne peut invoquer ce "libre choix individuel" lorsque des fillettes de 6 ans sont envoyées aux cours coraniques, la tête enturbannée. Elles ne sont pas en mesure de choisir quoi que ce soit, elles y sont forcées. Dans les écoles, les cours de religion ne sont plus des cours à option, mais des cours obligatoires. Les écoliers n'ont donc plus la liberté de choisir ces cours, ils sont contraints d'apprendre par cœur les sourates du Coran. La religion est un réel problème pour nous, dans la mesure où elle intervient dans l'éducation d'enfants

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qui ne sont pas en mesure d'exercer un libre choix, où elle se mêle des comportements individuels des gens qui vivent dans notre société (dans ce pays, il arrive encore qu'on jette de l'acide sur les femmes qui mettent des manches courtes et qu'on assassine des hommes qui ne jeûnent pas pendant le ramadan). Elle possède le pouvoir potentiel d'abolir le libre choix individuel, de limiter les libertés. Et en effet, notre conception des libertés est très différente de celle des islamistes.

Dans leur article, les femmes islamistes précisent qu'elles n'attendent pas de nous que nous puissions "comprendre la façon dont tout musulman, homme ou femme, conçoit la liberté individuelle, ce qu'il comprend de la liberté en général". Elles se trompent. Il ne s'agit pas d'incompréhension : nous ne le comprenons que trop bien, et ce que nous voyons ne nous plaît pas du tout, pour ne pas utiliser un terme plus violent.

Nous sauver, malgré nous, pour nous ! : En tant que femmes vivant dans des groupes, classes, nations, races, religions, etc., différents et ayant adopté des idéologies différentes, nous sommes toutes prises dans une lutte malgré nous, pour nous. Les valeurs, comportements et conceptions sexistes sont enracinés dans tous les domaines de la vie et nous-mêmes les avons intégrés. Nous sommes toutes amenées à y faire face et à les remettre en question, à condition d'avoir un minimum de conscience.

Un combat difficile

Il y a donc bel et bien un système sexiste que nous, en tant que féministes socialistes, et les femmes qui nous critiquent, en tant que musulmanes, devons remettre en cause, au prix de certaines contradictions, et parfois, en entrant en conflit avec les frontières des idéologies qui forment notre cadre de réflexion. Et nous devons faire cela malgré les structures politiques dans lesquelles nous militons, et parfois même, malgré les convictions dont nous nous sommes imprégnées. C'est notre deuxième point commun avec les femmes islamistes.

Les femmes islamistes vont poursuivre une lutte dans un domaine où nous ne pouvons pas les suivre, dans le domaine de la transformation de la religion de l'intérieur. Et en plus, elles doivent poursuivre cette lutte en ayant la foi et en adoptant l'islam, dont l'un des piliers est précisément l'oppression de la femme. C'est un combat très difficile, car de toutes les idéologies dominantes, la religion est celle qui est la plus rigide, la plus inflexible et la moins tolérante à toute opposition.

Kaktüs, numéro 4 Novembre 1988

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