Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES/PAYS ARABES

Le poids des traditions

· Inprecor n° 284, 20 mars 1989 · p. 17-19 · 2 675 mots

Femmes Maghreb

LA SITUATION DES FEMMES musulmanes varie selon les pays qu'accompagnées par l'un des membres de la famille, ou bien encore, elles revêtent le tchador ou dissimulent leur visage

Leur vie est faite de mariages forcés, de "crimes d'honneur"

et d'autres pratiques courantes, conservées par les familles,

FEMMES-PAYS ARABES

Le poids des traditions et les milieux. Mais en général, l'univers des femmes est limité aux murs de la maison. Elles ne sortent sous le voile.

codifiées juridiquement par les pouvoirs, reproduites par les institutions sociales, et... revendiquées, soit au nom de la religion, soit au nom de l'honneur de la famille, en tout cas, toujours pour préserver les traditions.

Lina ASMARA

A PERPETUATION, à travers les siècles, de conceptions éculées, provient de l'arriération et du développement "déformé" de nos sociétés, qui condamnent à la coexistence les formes les plus sophistiquées du progrès et les structures sociales les plus arriérées.

Il est évident que le facteur religieux est un obstacle de taille à la libération des femmes arabes. Mais se contenter de pointer le doigt sur la position de l'islam, comme seule susceptible d'expliquer la situation des femmes arabes aujourd'hui, serait en fait, partielle et dangereuse.

Si les femmes de nos sociétés n'ont pu quitter le cadre de la tribu pour un autre, plus adapté aux besoins du marché capitaliste, comme cela c'est passé en

Occident, c'est justement parce que ces nouveaux rapports de production ont été introduits de l'extérieur et n'ont pas, de fait, entraîné de bouleversement d'ensemble des rapports sociaux existants. Le développement du capitalisme dans la région est déformé et a eu des conséquences contradictoires sur la structure socio-économique.

Un adjuvant de taille

L'intérêt de la bourgeoisie locale était de conserver les structures précapitalistes et en particulier, la superstructure religieuse. L'islam est en effet un adjuvant de taille pour cette bourgeoisie dépendante, qui a besoin d'un régulateur social en prévision d'explosions potentielles, dues à la pauvreté et la misère des classes laborieuses.

Les bouleversements qui ont affecté la société arabe lors de l'entrée du capitalisme n'ont pas eu d'effet unique et homogène sur toutes ses composantes, car ils sont liés aux besoins du marché local et à ceux de l'impérialisme.

Une évolution contradictoire

D'une part, la situation des femmes s'est améliorée grâce à l'accès aux études, à l'emploi, à une relative indépendance économique et à la rupture de l'isolement, mais elles se sont trouvées en contradiction avec la vision traditionnelle du rôle de la femme dans la société. D'autre part, les besoins du marché leur ont imposé une nouvelle exploitation en tant que travailleuse, ce qui vient s'ajouter aux tâches du travail domestique.

Ainsi, tandis que la révolution bourgeoise en Occident changeait radicalement la structure sociale, donnait un coup d'arrêt aux valeurs et aux traditions éculées, contribuait à décomposer la famille comme instance de pouvoir et amoindrissait son rôle idéologique, ouvrant ainsi la porte à la libération des femmes, la domination du capital et de l'impérialisme sur la région arabe a con-

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duit à intégrer des éléments socio-économiques pré-capitalistes et capitalistes.

La famille occupe donc une place irremplaçable dans la structure de nos sociétés arabes. D'autant plus que la campagne continue de procurer du travail, que les rapports salariaux n'y sont pas généralisés et que la famille n'y a donc pas disparu en tant qu'unité de production. Le rôle économique de la famille n'a toujours pas été entamé et celle-ci peut continuer à exercer son pouvoir sur les femmes. Même si elles ont acquis un minimum d'indépendance économique, les femmes hésitent à rompre avec le cadre familial, sous la pression des conditions sociales, historiques et religieuses qui pèsent sur elles.

Bagages différents

En réalité, il faut différencier le statut des femmes en fonction de leur classe, car les femmes bourgeoises sont privilégiées : elles sont instruites, jouissent de plus grandes libertés et évoluent dans un réseau de relations plus étendu. Ceci est dû au faible poids de la religion et des valeurs traditionnelles dans ces milieux, et à l'influence du schéma occidental. En revanche, dans les classes "inférieures", où l'analphabétisme et la misère sont le lot quotidien, la religion et les valeurs traditionnelles constituent un refuge pour affronter la dureté, voire l'hostilité, de la vie quotidienne.

Les femmes partent par conséquent avec des bagages différents pour affronter leur oppression (droit à l'instruction ou au travail, choix de l'époux, possibilité ou non de divorcer, etc.).

La femme est privée aussi de ses droits polițiques : jusqu'à nos jours, certains pays ne lui reconnaissent toujours pas le droit de vote et elle est quasiment absente de la direction des mouvements politiques, même de ceux qui sont progressistes ou nationalistes.

La virginité de la femme constitue un patrimoine pour la famille et les "crimes d'honneur" sont encore fréquents aujourd'hui. La loi qui ne les considère pas comme des crimes à part entière, ne sévit que par des sentences légères. En effet l'homme qui tue sa sœur ou sa fille parce qu'elle a perdu sa virginité, ou parce qu'elle s'est mariée sans l'accord de la famille, est condamné tout au plus à trois mois de prison, dans le meilleur des cas. Au point que certains pays ignorent même ce crime et ne considèrent pas qu'il mérite un châtiment.

La polygamie est une tradition solidement avancée et son déclin relatif est plutôt dû aux difficultés matérielles qu'occasionne l'entretien de deux femmes ou plus. A l'exception des codes du statut personnel tunisien et somalien, les autres législations arabes l'admettent et considèrent même qu'elle émane de l'Islam.

"Tu es répudiée"

Sur le plan du mariage et du divorce, la femme — pourtant concernée ! — n'a aucun mot à dire. Le mariage, tel que le définissent la Sharia islamique et les codes du statut personnel dans certains pays arabes, est contracté en présence des deux partenaires, mais en réalité l'acquiescement de l'homme et du tuteur de la femme suffit, la présence de cette dernière n'étant que formelle. La femme est toujours considérée comme une mineure, sous tutelle d'un des membres de la famille :

père, frère, oncle paternel, etc. En cas d'absence de tuteur dans la famille, on en appelle au

"cadi" ou au "cheikh"

(1) La prix de la mariée est une condition expresse du mariage, car la famille est une unité économique complète et la perte d'un de ses membres la prive d'un revenu. Le maintien de ce prix jusqu'à aujourd'hui, malgré le déclin des valeurs anciennes dans certaines régions, révèle la persistance des pires formes tribales dans ces sociétés et sa mention dans le contrat de mariage en révèle le caractère marchand, la femme n'étant qu'une simple marchandise.

Quant au divorce, les femmes sont très désavantagées, d'abord parce qu'elles n'y ont pas droit comme les hommes, ensuite parce que le divorce n'est lié qu'au bon plaisir de ceux-ci. Selon la législation sunnite, il suffit que l'homme répète trois fois "tu es répudiée", pour que la femme le soit effectivement et que s'ouvre à elle un monde nouveau et inconnu, où elle sera méprisée pour avoir été répudiée et en portera en permanence "la "culpabilité". Alors qu'elle a passé des années, isolée à la maison, elle se voit obligée d'exercer un métier, elle qui n'est, en général, titulaire d'aucun diplôme et n'a aucune expérience pouvant lui ouvrir la porte d'un emploi digne de ce nom et d'un revenu correct. Les difficultés s'amoncelleront si elle a des enfants.

La religion fait la loi

Il est notoire que la majorité des pays arabes ont laissé aux institutions religieuses, la charge de légiférer. A d'infimes exceptions près, il n'y a donc pas de loi civile concernant le statut personnel ! La séparation de l'Etat et de la religion est un sujet tabou pour les pouvoirs politiques en place. Il ne peut en être autrement, étant donné que la religion garantit la stabilité de ces régimes. L'introduction présentée par le gouvernement algérien au Code du statut personnel est éloquente : "Cette loi est basée sur le Coran et l'opinion publique, (...) son texte répond aux exigences du développement et de la tradition arabo-islamique".

Les pays qui, comme la Syrie, l'Irak, le Maroc et la Tunisie, ont promulgué un code de statut personnel, ont des traits communs. Leurs textes ne s'opposent pas à la Sharia islamique. La femme ne peut décider de son mariage, un tuteur est requis, le droit au divorce est l'apanage des hommes et dans les rares cas où la femme peut le demander, elle doit trouver des justifications et présenter des témoins.

La Tunisie occupe cependant une place à part. Son Code du statut personnel à teneur réformiste, promulgué en 1956, proclame en théorie l'égalité entre l'homme et la femme et donne, de fait, des droits aux femmes qui transgressent la Sharia: l'avortement est permis pour toutes les femmes, sans obligation de décliner son identité et, les contraceptifs étant disponibles en pharmacie, les femmes peuvent se les procurer sans autorisation du mari.

Le code est favorable aux femmes, dans la mesure où la polygamie est abolie et où le mariage et le divorce peuvent être contractés par les femmes elles-mêmes. Mais la femme n'en reste pas moins une mineure : célibataire, elle est à la charge de son père qui pourvoit à ses besoins jusqu'au mariage (article 46), contrairement au garçon qui compte

1) Cadi : magistrat musulman qui remplit des fonctions civiles, judiciaires et religieuses.

Cheikh, chef de tribu arabe

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sur lui-même, dès 16 ans révolus. De plus, ce code maintient l'obligation du prix de la mariée, et par conséquent le caractère commercial du mariage. Il interdit le mariage de la fille avec un nonmusulman et considère que seul l'homme est responsable : il est le chef de famille et doit subvenir aux besoins de tous. La femme ne peut travailler sans son accord. Il doit lui verser une pension si elle divorce et ce, jusqu'à son décès ou son remariage. La femme divorcée ne peut obtenir de passeport pour ses enfants qu'avec l'accord de son mari, et elle ne pourra se remarier que si le juge estime que ce n'est pas contraire à l'intérêt des enfants.

L'imbroglio libanais

Le Liban est le seul pays arabe à ne pas avoir un code de statut unique. On y dénombre dix-sept appartenances religieuses reconnues sur le mariage, le divorce et l'héritage. Au delà des particularités propres à chaque communauté, les différents codes se ressemblent, puisqu'ils n'offrent aux femmes, qu'une oppression et une ségrégation exacerbées, état de fait validé par le Département du statut personnel de l'Etat. Par exemple, en cas de conversion du père à un autre rite, il faut modifier auprès de l'Etat, l'appartenance confessionnelle des enfants mineurs, même si le mariage a été dissous et que la mère en a la charge. La femme est également tenue de suivre son mari, quel que soit son lieu de résidence ; sa liberté de déplacement est également entravée par l'obligation de présenter une signature de son mari afin obtenir son passeport. D'après l'article 11 du code du commerce, les femmes ne sont autorisées à faire du commerce qu'à condition d'avoir obtenu le consentement exprès ou tacite de leur mari.

Quant au mariage, le code de la famille corrobore les lois confessionnelles chrétiennes et musulmanes, puisqu'il précise que la femme doit obéissance à son mari et qu'elle ne peut sortir qu'avec sa permission. Le divorce n'est autorisé que par la Shari'a islamique et uniquement sur demande de l'homme, même si la femme n'est pas consentante. Chez les sunnites, l'homme peut répudier sa femme sans passer par la justice, tandis que chez les chiites, la femme est autorisée à demander le divorce... si cela a été prévu par le contrat de mariage. Mais il est rare que les femmes s'aventurent à exiger cette mention au moment de leur

Chez les chrétiens, le divorce est autorisé à la demande de l'un des époux (à l'exception des catholiques, qui considèrent que le mariage est un lien sacré, indissoluble de la part d'une autorité terrestre), mais son application reste très li-

En matière d'héritage, si la loi de 1959 décrète l'égalité des sexes, elle n'en laisse pas moins aux communautés musulmanes, le droit de répartir l'héritage selon la Shari'a, qui se réclame du verset : "l'homme est égal à deux fem-

La revendication de la laïcité de l'Etat est vitale pour les femmes arabes. Les mouvements de femmes bourgeois qui ont vu le jour dans la région, ne se sont pas saisis du problème de façon directe et radicale. Le ton de leurs revendications est resté timide et peu dérangeant pour les religieux et les pouvoirs en place. Mais l'attitude des partis communistes arabes, implantés dans toute la région et qui jouissent parfois d'une audience de masse, est pire encore : ils n'ont manifesté aucun intérêt pour la question, ne serait-ce que sommairement. Leur réformisme et leur opportunisme en matière de religion les ont empêchés de défendre le moindre programme démocratique, ce qui suppose, dans des pays arriérés comme les nôtres, l'exigence de la laïcité. Comment auraient-ils pu, dès lors, se hasarder à revendiquer la liberté de l'avortement, de la contraception ou la lutte contre les crimes "d'honneur", c'est-à-dire le minimum, si l'on considère la femme comme

Construire un mouvement autonome des femmes

ILest certes impossible de proposer un programme détaillé unique pour tous les pays arabes. Mais la similitude de la situation des femmes, codifiée par des législations religieuses, permet de fixer des tâches communes à l'ensemble des mouvements révolutionnaires de la région, avec comme priorité, la participation à la construction d'un mouvement autonome des femmes, d'œuvrer à sa radicalisation, d'y gagner les éléments conscients de la nécessité d'un programme de changement social, sur une base de classe.

La perpétuation de structures et de rapports sociaux pré-capitalistes, et la déformation de la structure socio-économique capitaliste, constituent, en dernière analyse, le support de l'infériorité des femmes arabes. Partant de là, leur émancipation est liée dans une large mesure à la lutte de libération nationale, à la nécessité de briser la domination impé rialiste et d'abolir la dépendance

Tout au long de l'histoire arabe moderne, l'absence d'un mouvement révolutionnaire liant le programme démocratique à la mise en marche vers le socialisme, a arrêté les luttes nationales anti-impérialistes aux limites imposées par leurs directions bourgeoises, dépendantes de l'impérialisme. Ceci a eu de graves répercussions sur les femmes. A cet égard, le cas algérien est édifiant.

des Algériennes

Les femmes algériennes ont participé massivement à la lutte pour l'indépendance, beaucoup y ont trouvé la mort dans des circonstances héroïques, d'autres ont participé à des tâches de direction, et pourtant, à peine la guerre terminée, les femmes furent sommées de réintégrer leurs rôles traditionnels et jusqu'à aujourd'hui, il n'existe aucune tradition de lutte autonome des femmes au sein d'une structure qui les rassemble autour de leurs propres revendications.

Tout programme démocratique minimum doit obligatoirement inclure la laïcité de l'Etat ; interdire aux instances religieuses de s'immiscer dans le statut personnel des femmes ; défendre la nécessité d'une législation civique unique en matière de mariage, de divorce, de filiation et de travail, qui prévoit le droit des femmes à choisir leur époux sans tutelle, le droit au divorce, l'abolition du prix de la mariée et de la polygamie sous toutes ses formes, le droit au travail pour toutes les femmes, célibataires ou mariées, l'égalité de salaire avec les hommes, pour un travail égal et la création de crèches ; défendre le droit des femmes à disposer de leur corps, à avoir des rapports sexuels hors mariage ; exiger la punition des crimes "d'honneur", au même titre que les autres crimes ; revendiquer le libre choix de la maternité et le droit à l'avortement ; et enfin exiger une politique gouvernementale pour une prise de conscience et une éducation en matière de contraception et de limitation des naissances.

L'aboutissement de la lutte pour ces revendications impliquera nécessairement l'affrontement avec les forces conservatrices, y compris les femmes bourgeoises. Car la dynamique de ce programme dépasse le strict cadre démocratique, implique de s'affronter avec l'ennemi de classe, et de disposer d'un instrument : un mouvement de masse de

Février 1989

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