LES QUELQUE 608 000 voix obtenues par le parti d'extrême municipales du 12 mars dernier, pourraient faire croire à un effondrement électoral de celui-ci, si on les compare aux 4,3 spectaculaire, notamment à Marseille, où le FN n'obtient que parti n'a pas été en mesure de construire une réelle ossature, comme le Var ou les Alpes Maritimes (29% à Marignane, près de Marseille), 21% à Mulhouse et de 15 à 20% dans plusieurs institutionnelle en obtenant, dès le premier tour, 526 sièges
"extrême droite" (y compris le FN) n'étaient qu'environ 200,
FRANCE
Une menace à prendre au sérieux droite, Front national (FN), au premier tour des élections millions de voix de son dirigeant, Jean-Marie Le Pen, aux élections présidentielles de 1988. La chute est en effet
15%, alors que Le Pen avait recueilli 26% en 1988.
Si ces élections ont confirmé que le vote pour le FN est partiellement un vote de protestation, instable, et que ce elles expriment néanmoins un maintien réel du FN dans de nombreuses régions (1). Il obtient en effet des scores dépassant les 20% dans certaines villes de départements villes de la région parisienne (15% pour Le Pen dans le 20e arrondissement de Paris).
Il serait donc faux de croire que le FN est sorti affaibli de ces élections, d'autant plus qu'il renforce son assise d'élus municipaux, alors que l'ensemble des élus classés au lendemain des municipales de 1983.
Laurent CARASSO
D
ANS LES ANNEES 20 et 30, le courant d'extrême droite, antirépublicain et clérical, se distinguait surtout par son antisémitisme et son anticommunisme. Les ligues d'extrême droite qui se sont développées lors de la crise de 1929 et à la veille du Front populaire de 1936, en étaient la continuation et ont tenté de développer un mouvement fasciste de masse, dont la plus nette apparition fut la manifestation insurrectionnelle du 4 février 1934, appuyée par la bourgeoisie, dont le mot d'ordre était "plutôt Hitler
Collaborateurs
Durant la Deuxième Guerre mondiale, la plupart de ces mouvements collaborèrent directement avec les nazis, sous l'occupation. Le consensus national établi autour de la résistance, après 1945, disqualifia durablement ce courant, en assimilant l'extrême droite au nazisme.
A la fin des années 50, la perte de l'empire colonial et le début de la déroute française en Algérie furent l'occasion de l'émergence d'un nouveau courant d'extrême droite colonialiste, autour de l'Organisation armée secrète (OAS) et du courant poujadiste (2). Symboliquement, on peut dire que Jean-Marie Le Pen, lieutenant en Algérie, responsable de tortures, et jeune député du mouvement poujadiste, élu en 1956, se trouvait à la confluence de ces deux courants
Dans toute cette période d'après-guerre, ce ne sont donc pas le manque de personnel ou d'opportunités qui ont empêché l'extrême droite réactionnaire de construire un parti fasciste de masse. Mais la bourgeoisie industrielle put régler la crise de la fin des années 50, en faisant appel aux services du bonaparte de Gaulle, et par la mise sur pied de l'Etat fort et de la Ve République. Le populisme gaulliste, le poids du Parti communiste Français (PCF) dans la classe ouvrière et la tradition officielle de la ré-
1) La comparaison avec le score de l'élection présidentielle de 1988 doit d'ailleurs étre relativisée, en raison de la nature fort différente des deux scrutins. Aux municipales, beaucoup d'électeurs potentiels du FN n'ont pas pu voter pour celui-ci, car, à cause de la faiblesse de son implantation, le Front n'avait pas pu présenter de listes dans toutes les mairies, surtout dans les petites villes.
2) OAS, organisation terroriste et tortionnaire, fondée en 1961, s'organisa parmi les "pieds-noirs" (français d'Algé-rie), elle était dirigée par des généraux de l'armée française voulant garder ""'Algérie française" et hostiles à la politique de de Gaulle. L'OAS organisa une série
1992 OUVERTURE DES FRONTIERES SAUF AUX LE TRANGERS sistance dans la bourgeoisie française furent également suffisants pour entraver tout développement sérieux de l'extrême droite, jusqu'à la fin des années 70
D'ailleurs, dans la période d'instabilité prolongée, à partir de 1968, le patronat eut recours aux corps de police et aux polices parallèles contre la classe ouvrière. Le mouvement gaulliste joua son rôle, en particulier grâce au Service d'action civique (SAC), dont l'un des principaux responsables était Charles Pasqua (ministre de l'Intérieur de Chirac, en 1986), qui s'illustra à plusieurs reprises en développant de petits syndicats pro-patronaux, notamment dans l'automobile, à la fin des années 60. Les "anciens" d'Algérie et d'Indochine constituaient un personnel de choix pour ces besognes.
La tradition fasciste
Pourtant, la tradition fasciste ou d'extrême droite ne s'est jamais totalement éteinte. Certains idéologues, comme François Duprat (que l'on retrouve à l'origine du FN), animateur des Cahiers européens, tentèrent de la réorganiser. Mais pendant près de vingt ans, ce courant politique se contenta d'alterner l'insertion dans les formations de la droite traditionnelle et la constitution de petits groupes militants. Plusieurs de ses anciens militants se retrouvent d'ailleurs, aujourd'hui, dans les partis bourgeois traditionnels, comme par exemple, Madelin et Longuet qui furent parmi les fondateurs du petit groupe fasciste Occident, avant 1968, et devinrent par la suite ministres du dernier gouvernement Chirac. Après l'élection de François Mitterrand, un autre groupe fasciste, le Parti des forces nouvelles (PFN), passera avec armes et bagages au Centre national des indépendants et paysans, CNIP, petite composante de la droite, avec Alain Robert et l'ancien OAS Pierre Sergent. d'attentats en France et en Algérie. La sédition de rOAS contre de Gaulle échoue en 1962 et le courant se marginalise. Mais le ressentiment est resté vivace parmi les "pieds noirs", "lâchés par la France". Tixier-Vignancour, avocat de l'OAS, fut l'expression électorale de ce courant qui rassembla 5,2% des voix à l'élection présidentielle de 1965
Le mouvement poujadiste (Union de défense des commerçants et artisans), du nom de son dirigeant charismatique Pierre Poujade, est un courant nationaliste-populiste d'extrême droite, fondé en 1953. Sous le sigle Union et fraternité française, il recueille 11,5% (2,5 millions de voix) aux élections législatives de 1956 et fait élire 53 députés.
La structure militante du FN, conglomérat d'anciens collaborateurs comme Roland Gaucher, ou d'anciens OAS comme Roger Holeindre, regroupés autour de Jean-Marie Le Pen, est composée par les militants fascistes d'Ordre nouveau, successeur du groupe Occident, après 1968.
Les dix années qui suivirent ne furent pas glorieuses pour ce groupe : 1973, échec total aux élections législatives ; 1974, 0,74% pour Le Pen, candidat à l'élection présidentielle ; 1978, nouvel échec aux élections législatives. Mais malgré ces échecs et les pertes militantes, Le Pen maintient son projet d'affirmation d'une force indépendante, sans compromis avec la droite traditionnelle. A la fin des années 70, il recevra le renfort d'un petit groupe politique d'anciens OAS et d'un petit courant dit "solidariste", dont Jean-Pierre Stirbois et Alain Collinot qui deviendront plus tard membres du Bureau politique (BP) du FN.
Lors de l'élection présidentielle de 1981, le FN ne parviendra pas à recueillir les 500 signatures nécessaires à la présentation d'un candidat. A l'époque, il comptait à peine 500 militants.
1983 marquera cependant la fin de la traversée du désert. Lors des élections municipales de mars, Le Pen obtient près de 8% des voix dans le 20e arrondissement de Paris, et le FN réalisera d'importants scores électoraux dans plusieurs petites villes. A l'automne de la même année, lors d'élections partielles à Dreux, Jean-Pierre Stirbois obtiendra 16% et entrera par la grande porte dans la municipalité de la ville, après un accord avec les partis bourgeois traditionnels.
L'essor du FN
En cinq ans, de 1983 aux élections présidentielles de 1988, le FN ne cessera de progresser et surtout de montrer ses capacités à marquer la vie politique du pays. Comment s'explique cette progression régulière et quels en sont les ressorts?
En 1983, le Front national avançait les thèmes traditionnels des petits groupes fascistes. Il s'agissait essentiellement de la dénonciation du gouvernement socialo-communiste et surtout de la lutte contre l'immigration. Pendant plusieurs années, Ordre nouveau, puis le
Front national ont mené des campagnes contre "l'immigration sauvage" avec le slogan : "Un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés de trop", paraphrasant, au nombre près, une affiche du début des années 30, sortie par les Ligues fascistes et le parti d'Hitler, contre les Juifs. Dans les années 70 et jusqu'au bout des années 80, ce programme ne rassemblait qu'un nombre ridicule d'individus. Mais depuis 1983, il ne cesse de faire recette : 10% en 1984, aux élections européennes ; 8,69%, en moyenne aux élections des conseillers généraux, en 1985, avec des pointes spectaculaires allant jusqu'à 20% dans les départements du pourtour méditerranéen.
Les villes de cette région, notamment les ports de Toulon et de Marseille, ont quelques caractéristiques communes : elles abritent une vieille immigration (Italiens, Espagnols) se combinant avec une plus récente (Algériens, Marocains) ; sont traditionnellement tournées vers les anciennes colonies françaises et sont peuplées d'anciens colons ; font parties des régions les plus touchées par la crise ; et leur économie est souvent centrée sur le commerce méditerranéen.
"Crédibilité" du racisme
Le vote pour le FN avait essentiellement deux sources :
— un électorat dit pied-noir, tourné précédemment vers des élus des partis bourgeois traditionnels, eux-mêmes ultra-réactionnaires (comme Médecin, maire de Nice, lié à l'extrême droite européenne et fervent supporter de l'apartheid) ;
— l'effet du chômage sur une population touchée de plein fouet par la crise, qui avait fait confiance aux partis ouvriers et qui a été déçue par la politique du gouvernement de gauche.
En fait, le racisme n'a pas soudain progressé dans ces régions en 1983 ou 1985. Il était déjà bien présent dans la population, surtout à l'égard des Arabes, comme, quarante ans auparavant à l'égard des Italiens. Mais même la plupart de ceux qui voyaient dans les immigrés les responsables de tous les maux, croyaient que d'autres solutions politiques (plus raisonnables que de les renvoyer chez eux) pouvaient résoudre la crise. Ni les partis traditionnels de la bourgeoisie, ni les réformistes du mouvement ouvrier n'ayant réussi dans ce domaine, la crédibilité des idées xénophobes et du racisme, comme solution politique, s'est donc renforcée. Le FN a, dès lors, pu
EXCLUSIF
capter un électorat réactionnaire, traditionnellement acquis au Rassemblement pour la République (RPR) de Jacques
Chirac et attirer également les voix des abstenciens électeurs gauche. Ce phénomène se dévepris de constater, lors des sondages, que plus d'un quart des électeurs du Front national votent, au deuxième tour,
Il est d'ailleurs symptomatique de constater que durant ces mêmes années, les partis bourgeois, comme les partis ouvriers, ont cultivé le racisme. Ainsi en 1983, Gaston Defferre, maire socialiste de Marseille, se disait mieux placé que la droite pour combattre l'immigration sauvage, alors qu'à la même époque, le programme du RPR et de l'Union pour la démocratie française (UDF) empruntaient de nombreux points à celui de Le Pen.
Le programme du Front national se base sur la lutte contre l'immigration et l'insécurité. Ces deux questions sont tellement populaires en France, dans les années 80, que dans les sondages, près du tiers des Français se déclare d'accord avec ces points du programme du FN. C'est ce qui amena le premier ministre socialiste Laurent Fabius à dire, en 1985, que Le Pen "apporte de fausses réponses à de vraies questions" Le théoricien socialiste allemand August Bebel voyait dans le racisme, le socialisme des imbéciles... Faudra-t-il dire que le racisme rend les socialistes imbéciles ?
Démagogie "poujadiste"
Au-delà de la mise en avant de ces thèmes attrape-tout, le Front national cultive un discours qualifié en France de "poujadiste" : "A quoi correspond l'ascension rapide du Front national en 1983-1984 ? A un ras le bol généralisé de l'opinion publique contre le fiscalisme, l'Etat tentaculaire, l'Etat molosse, le sectarisme marxiste, contre l'école, la presse, ajouté à l'insécurité, au rejet de la politique d'immigration conduite depuis vingt deux ans par les gouvernements successifs de la Ve République, à la crainte de la main-mise des communistes sur l'appareil d'Etat" (Alain Collinot).
Le Front national plonge ses racines dans la tradition d'extrême droite française, dans la tradition fasciste. Son ultra-nationalisme est symbolisé par la commémoration annuelle de la fête de Jeanne d'Arc, censée (à tort) représenter le symbole de la France traditionnelle. Il a également cultivé un antiparlementarisme virulent, dirigé jusqu'en 1986, contre les politiciens de "la bande des quatre" (PC, PS, RPR, UDF). A cela s'ajoute l'apologie de la différence, berceau du racisme et du culte des élites.
Sur le plan économique, le Front national reprend les idées en vogue du reaganisme et du thatchérisme : déréglementation, réforme de la fiscalité, privatisation massive du secteur public, allégement des charges fiscales et remise en cause de "''Etat providence".
Ce discours n'a rien de spécifique et d'ailleurs le RPR l'avait largement développé dans les années 80. Par contre un des succès du Front national, même sur ce point, vint de l'incapacité totale de Chirac lorsqu'il était au pouvoir, de 1986 à 1988, d'appliquer substantiellement ce programme, notamment à cause de la reprise de l'activité de la classe ouvrière et de la jeunesse.
Le FN s'adresse aux ouvriers
Dans les années 1985-1988 deux aspects, apparemment contradictoires, se développèrent dans la propagande du
D'un côté, un aspect élaboré par l'équipe de Stirbois (qui vient de décéder accidentellement) visait à s'adresser aux salariés, nouvelle clientèle visée par — vente des habitations à loyer modérés — liquidation de l'impôt sur le revenu ; - salaire maternel de 5 000 f par mois ; - chèques-éducation pour les familles ; — augmentation de la solde des appelés égale au salaire minimum ; - construction d'abris anti-atomiques pour la population.
Ce genre de programme, assez pragmatique, peut sembler éloigné du programme traditionnel d'extrême droite. Il vise en fait à développer une image d'un parti s'adressant à l'ensemble de la société, afin de faire fructifier son capital électoral dans la perspective des élections municipales de 1989.
Par ailleurs, Le Pen a pris soin, depuis un an, de glisser de petites phrases à la limite de l'antisémitisme et du racisme le plus classique, jouant ainsi, cyniquement, sur l'antisémitisme qui est toujours présent dans la société française et provoquant volontairement des réactions outrées dans la classe politique.
Ces deux aspects confirment d'ailleurs bien la place paradoxalement très importante attribuée, par le Front natiocampagnes politiciennes, à l'entretien d'une image de choc dans les
Dernièrement, le Front national a été à la pointe d'une campagne visant à réformer le Code de la nationalité. Cette campagne, d'ailleurs largement partagée par des courants de la droite traditionnelle, avait pour but de protéger "l'identité française" mise à mal par une "invasion intérieure". Le FN a également relancé une campagne pour le rétablissement de la peine de mort. De la même manière, le FN s'est distingué par une campagne réactionnaire visant les malades atteints du SIDA, ... proposant de les isoler dans des "sidatoriums".
Depuis plusieurs années, le Front national a su organiser des liens avec les groupes traditionnels de l'extrême droite, qui vont de l'Union nationale des parachutistes aux intégristes catholiques. Au sein de la communauté intégriste, du schisme de l'archevêque Lefebvre, le FN a structuré (notamment par l'intermédiaire de Romain Marie, député européen du FN) un courant autour du "Centre Charlier" et des "Comités chrétiens solidarité", s'assurant d'une hégémonie au sein de cette communauté. Le FN a d'ailleurs impulsé récemment une campagne contre la projection du film de Scorcese "La dernière tentation du Christ", jugé outrageant à l'égard des ca-
En même temps, le FN a tenté de mettre lui-même sur pied des groupes socio-professionnels, comme l'association "Entreprise moderne et liberté" (EML) qui s'adresse au patronat, mettant en relief dans son Conseil d'administration les élus européens du FN (de Camaret, le Chevalier, d'Ormesson, Lehideux). Ce qui montre bien que le FN compte tirer le maximum de profit de son insertion institutionnelle.
Autour d'EML, le Front a tenté de développer une série de cercles professionnels s'adressant aux routiers, médecins, avocats, pilotes et contrôleurs aériens. Là encore, ces petits réseaux trouvent leur possibilité d'existence dans la mise à profit de l'implantation institutionnelle du FN, mise à mal cependant, au niveau parlementaire, par le retour au scrutin majoritaire.
Le secteur où l'activité de l'extrême droite s'est le mieux organisé est sans doute la police, avec un petit syndicat fascisant (FPIP), dirigé par des membres du FN.
De nombreux dirigeants du FN ont développe, de longue date, des liens dans le cadre des réseaux internationaux Pour cela, ce parti utilise notamment ses parlementaires européens, afin de déve lopper une intense activité en direction de l'Afrique du Sud, des Etats-Unis, de l'Amérique du Sud, du Moyen-Orient.
En revanche, le FN a été incapable de se développer solidement, jusqu'à ce jour, dans le syndicalisme ouvrier et parmi les chômeurs même si, dans quelques villes, il a réussi à intervenir réellement dans des structures de chômeurs.
Les "clubs" idéologiques
Au-delà des multiples liens et passerelles entre la droite classique et l'extrême droite, depuis plusieurs année existent des regroupements idéologiques comme le GRECE (fondé après 1968) et le Club de l'horloge (mis sur pied après 1981), où se retrouvent pêle-mêle des membres du FN, du RPR, de l'UDF et du CNIP et d'anciens militants fascistes
Quelques différences idéologiques peuvent séparer ces deux clubs : le GRECE développant une idéologie antilibérale, européenne, de "troisième voie" entre l'atlantisme et l'Union soviétique, fondée sur une "Europe des peuples homogènes", en opposition au Club de l'horloge, tenant du libéralisme à la Thatcher. L'un des animateurs du GRECE, Pierre Vial est passé au FN, alors que J.Y. Gallou du Club de l'horloge, inventeur du thème de la "préférence nationale", devenait membre de son BP. Bruno Megret, autre membre du BP du FN vient également d'un de ces clubs passerelles, Les Comités d'action républicaine (CAR). Tous ces clubs alimentent
la presse de droite, comme Le Figaro, Valeurs actuelles ou Paris Match.
Depuis 1983, la droite classique ne s'est pas réellement opposée politiquement au Front national. Entraînée dans une crise importante depuis 1981, ce qui explique en bonne partie la montée spectaculaire de Le Pen, elle a cherché à coller aux thèmes sur la "sécurité" et anti-immigrés, pensant ainsi récupérer son électorat. Confrontée en même temps à la pression du FN, elle a d'abord cherché à minimiser sa place, qu'elle estime être gonflée artificiellement par Mitterrand, notamment grâce au scrutin proportionnel. Il est vrai que de 1984 à aujourd'hui, Mitterrand et le PS ont volontairement donné le maximum d'importance et de publicité au FN pour accentuer la crise de la droite et dégager, en son sein, un courant prêt à une large union au centre.
De 1986 à 1988, la tactique du ministre RPR de l'Intérieur, Charles Pasqua, fut de reprendre purement et simplement les mêmes propositions que le Front national. Ainsi fut mise en pratique une politique raciste et discriminatoire vis à vis des immigrés et une volonté prononcée de créer des effets spectaculaires, sur toutes les questions concernant la séde la droite traditionnelle
L'existence d'une force de 35 députés, de 137 conseillers régionaux a, par ailleurs, contraint les partis traditionnels à négocier avec le Front national. De manière générale, lors des élections des conseils régionaux, en 1985, ou aux élections législatives, en 1986, l'UDF et le RPR ont réagi avec la même constance : ne pas donner de légitimité au FN par une union nationale avec lui, mais passer localement tous les accords nécessaires face aux partis ouvriers. Ainsi, plusieurs conseillers régionaux du FN se retrouvèrent dans la direction des conseils régionaux et, en 1988, le RPR et l'UDF se désistèrent en faveur des candidats du FN arrivés en tête dans les départements du Var et des Bouches-du-
Certes, cette politique "réaliste" choqua bien quelques individualités dans la bourgeoisie, notamment ceux, Mme Simone Veil, qui se réclament de "l'esprit de la résistance antinazie". Mais ces protestations vertueuses furent de peu de poids face aux intérêts de classe et au maintien des postes d'élus.
Même si les passerelles entre le Front national et les partis classiques marchent dans les deux sens, il a été évident que jusqu'en 1986, elles ont permis au Front national de construire son appareil avec d'anciens responsables UDF ou RPR. D'ailleurs, de 1981 à 1986, c'est par centaines que des adhérents du RPR passèrent au FN, comme en Haute Garonne, ou ceux du Parti républi-
J.F. Touzé, responsable national aux adhésions du FN, prétend que son parti possède 90 000 membres et se fixe comme objectif d'atteindre rapidement les 200 000 ! Et en effet, en février 1989, le FN possède réellement une structure nationale, avec une implantation, quoique limitée, dans la plupart des départements.
Un débat permanent traverse le Front national depuis trois ans, symbolisé par l'opposition entre deux de ses dirigeants, Bruno Megret et J.P. Stirbois. La première ligne, qui a inspiré la campagne présidentielle de Le Pen, en 1988, vise à faire du Front national un parti respectable de la droite, son aile dure, populiste, ultra-libérale, mais en gommant les aspérités. Ce courant privilégie les ralliements et la pression sur les autres
Face à cela, le courant "solidariste" de feu-Stirbois et de Collinot, pèse régulièrement pour que le FN apparaisse comme le parti de la droite nationale, sans compromis avec les partis traditionnels, et pour qu'il se délimite nettement. Comme le dit Romain Marie, dirigeant du FN, "La voie du respectabilisme n'est pas notre voie, nous serons d'autant plus respectés que nous resterons nous-mêmes malgré nos responsabilités électives". Le Pen, quant à lui, joue à cloche-pied sur ces deux politiques.
Une direction composée de fascistes convaincus
La direction du FN, de même que le réseau de direction, est largement composée de militants fascistes convaincus (à l'image de Roland Gaucher, membre du BP, ancien militant de mouvements de collaboration avec les nazis) dont l'objectif politique avoué est la constitution d'un parti fasciste de masse. Une des fonctions des petites phrases de Le Pen, marquant son antisémitisme contre les Juifs (plus dur à assumer en France que celui concernant les Arabes), est de "blinder" son appareil, de le nettoyer des recrues gaullistes ou libérales, trop fragiles sur ce point. Cela ne fait pas de doute, même si certains, se consolent en expliquant que les références idéologiques du FN sont celles de l'extrême droite française "traditionnelle" et non pas celles du national-socialisme. Ce débat est de peu d'intérêt. Il est vrai que Le Pen a un discours ultra-libéral, critiqué même par de petits groupuscules fascistes français. Mais ce discours se rapproche de celui que tenait Mussolini dans les années vingt.
De même, il se démarque du discours "troisième voie" rejetant symétriquement les Etats-Unis et l'Union soviétique, le capitalisme et le socialisme, et ne développe pas de propagande liste". Ceci dit, cet "anticapitalisme-là" n'a toujours été que l'apanage de petits groupuscules fascistes
Il serait donc assez idéaliste, en partant de là, de minimiser le danger que représente le FN. Contrairement à ce que pensaient certains, la place qu'il a prise dans les institutions n'a pas fait fondre la popularité du FN, en le transformant en un parti "comme les autres". Cette analyse se base sur une vision qui perçoit le phénomène du Front national, uniquement comme l'expression d'une contestation, qui serait essentiellement apsur un prolétariat désespéré, Tous les ingrédiants sont présents
Cette image d'Epinal ne rend précisément pas bien compte du fait que le FN s'est d'abord développé, au début des années 80, sur la base de la crise de la droite. S'il faut employer une image, il serait plus correct de dire que le FN rassemble, aujourd'hui, tous les ingrédients pour le lancement d'un parti fasciste de masse : les dirigeants, les thèmes, l'infrastructure, l'audience populaire dans la petite bourgeoisie et même parmi certains éléments de la classe ouvrière.
Pourtant, il ne l'est pas encore. Avant tout parce qu'il s'est montré incapable de s'affronter au mouvement ouvrier organisé, aux grèves ouvrières, notamment durant l'automne 1988, comme durant l'hiver 1986 et la grève des chemins de fer. Ainsi à Marseille, cette ville où un quart des votants s'est exprimé pour le FN aux dernières élections, et qui a dû être la ville du pays la plus touchée par les récentes grèves des postes, des transports urbains et de la Sécurité sociale, le parti de Le Pen a été incapable, jusqu'à ce jour, d'organiser la moindre ri-
Ceci était également lié au refus de la bourgeoisie d'utiliser le fascisme comme solution politique.
Le FN n'a pas non plus réussi à prendre la place du PCF dans l'organisation de travailleurs ou de chômeurs. Mais, le vote pour Le Pen s'est réellement renforcé dans des couches populaires, dans les banlieues où vivent ceux qui subissent le plus durement la crise.
Les sections du FN regroupent souvent, dans ces quartiers, des salariés ou des chômeurs. Elles peuvent d'autant plus prendre d'assurance que les partis
ouvriers, eux, apparaissent incapables de répondre aux revendications populaires et de s'affronter directement au Front national. Mais il y a encore un pas important à franchir pour être capable d'organiser réellement les couches populaires. Ainsi, jusqu'à présent, les tentatives d'organisation de chômeurs par le Front national à Roubaix ou à Dijon, n'ont pas eu un succès considérable.
L'étape suivante
En revanche, le FN a réussi à stabiliser des milliers de militants et à encourager, dans l'appareil d'Etat et dans certaines franges de la jeunesse, le développement des agressions contre les immigrés. Le renforcement actuel des skinheads a été rendu possible par le rapport de forces créé par le FN, même si ce développement est le plus souvent indépendant du FN et parfois en opposition avec lui.
Le courant de Le Pen a pu se déveopper dans la petite bourgeoisie, à la faveur de la paralysie des partis traditionnels, références de ces couches en temps normal. Dans ses analyses sur le fascisme allemand, Trotsky explique que la deuxième étape de la construction d'un parti fasciste de masse serait la capacité de la petite bourgeoisie à attirer des éléments de la classe ouvrière. Il serait bien entendu faux de comparer la situation française à l'Allemagne de la fin des années 20, pourtant, il est clair que l'échec de la politique de la gauche et de ses solutions a permis à celles de Le Pen de devenir crédibles aux yeux de certaines franges de la classe ouvrière.
Encore une fois, ce ne sont ni le racisme ni le chômage qui sont la cause de la montée du Front national dans l'électorat populaire, mais bien l'incapacité politique des directions de la classe ouvrière à trouver une solution à la crise, a ors que les partis bourgeois traditionDéfilé du Front national pour la commémoration de la fête de Jeanne d'Arc nels perdent eux-même leur soutien populaire. Ce n'est que dans de telles conditions, liées aux facteurs subjectifs, que des solutions fascistes peuvent attirer une partie de la classe ouvrière. Les prémices d'une telle situation existent en France.
Pour l'instant, même face à la vague de grèves actuelle, ce ne sont pas à des groupes de Le Pen que fait appel le patronat, mais à l'Etat, sa police et son armée. Cela ne doit cependant en rien nous rassurer sur la situation et minimiser la nécessité de combattre, ici et maintenant, le Front national. Certes, ce n'est que lorsqu'il devient nécessaire d'attaquer directement, physiquement la classe ouvrière et ses organisations, afin de préserver les conditions d'accumulation du capital, que la bourgeoisie est prête, sans état d'âme, à faire sauter le cadre normal de la démocratie bourgeoise. Mais si la situation se détériorait au point qu'une partie des capitalistes préfèrent payer le prix du fascisme, ils pourraient parfaitement faire le choix politique d'appuyer la transformation du FN en parti fasciste.
Par ailleurs, il faudrait une vision très simpliste pour penser que cela se ferait de but en blanc. En période de tensions accentuées entre les classes, l'existence d'une force prête à apporter une solution fasciste est un stimulant de radicalisation à droite des forces bourgeoises, et un élément du rapport de forces entre les classes.
Comment lutter contre le Front national ?
Constater que malgré ses forces réelles, le FN est, aujourd'hui, incapable de construire le moindre mouvement contre les grèves ouvrières, doit au contraire stimuler notre activité contre lui, puisque précisément, il ne dispose pas d'un bon rapport de forces face à la clas-
Use ouvrière en action. Les fausses analyses amènent de fausses réponses. Il en est ainsi de celles qui, pensant que la cause du FN est le racisme, mettent en avant essentiellement la dénonciation de Le Pen comme raciste. Il faut bien entendu, dénoncer le racisme de Le Pen. Mais ceux qui votent pour lui savent parfaitement qu'il est raciste, aussi, était-il illusoire de penser que ses "petites phrases" antisémites allaient faire baisser son audience. De même, les campagnes visant à expliquer les méfaits du racisme ne sont pas, en tant que telles, des armes contre le Front national, celui-ci n'ayant d'ailleurs pas le monopole du racisme!
Les campagnes contre Le Pen au nom de la "défense de la démocratie contre l'extrémisme", aboutissent aussi à une impasse qui, loin de limiter le danger de formation d'un vrai parti fasciste, le renforce. La défense de la démocratie bourgeoise, c'est, pour les sociaux-démocrates, affirmer la suprématie de l'Etat "démocratique", au-dessus des classes, et appeler l'ouvrier à faire alliance avec son patron, au nom de cette même démocratie. C'est par exemple, face au Front national à Marseille, appeler à voter pour Bernard Tapie, symbole du patronat agressif et conquérant. C'est aussi appeler les travailleurs à freiner leurs mouvements et leurs revendications, pour ne pas effrayer les éléments petits-bourgeois, et "les jeter dans les bras de Le Pen".
L'écraser dans l'œuf
Cette analyse fonde la montée du Front national sur "la crise économique" et "le chômage", en isolant ces éléments de leur cause réelle, qui est la crise du capitalisme. C'est ne pas comprendre, ou ne pas vouloir comprendre que la menace fasciste est d'autant plus forte, qu'en période de crise, l'activité ouvrière est affaissée au point de désorienter les travailleurs eux-mêmes
La seule voie pour laminer le courant fasciste, le ramener à l'état de groupuscule, est bien de développer une réponse politique de la classe ouvrière à la crise, qui nettoierait la société toute entière des dérives politiques racistes et fascistes. Ceci trouve un début de réponse dans la remontée de l'activité gréviste depuis 1986, mais ne s'imposera réellement que si s'affirme un correspondant politique à ces mouvements sociaux, et surtout si ces mouvements grévistes s'affirment capables de lier les revendications salariales et l'exigence des augmentations d'effectifs, dessinant une solution ouvrière au chômage
Les révolutionnaires ont là un rôle important à jouer, en se montrant porteurs d'une solution politique pour toute la classe ouvrière, pour toutes les victimes de l'exploitation capitaliste.
Mais pour notre part, nous n'avons jamais dissocié ce combat d'une action directe contre les fascistes et le racisme, cela avec deux dimensions :
- La première est de comprendre que la peste brune s'écrase plus facilement dans l'œuf. Ainsi, depuis vingt ans, la Ligue communiste, puis son successeur la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), ont agi en permanence pour maintenir la vigilance et l'action face à ces groupes, mêmes minimes, en comprenant qu'il est toujours plus facile de décourager des hésitants en leur dé-
montrant qu'ils ne pourront pas se développer impunément. Il est bon que les apprentis fascistes sentent le poids du mouvement ouvrier. C'est pour cette raison que ces dernières années, nous avons toujours stimulé des manifestations de masse à l'initiative du mouvement ouvrier, contre les manifestations et meetings du Front national, et que nous avons désigné cette activité comme étant une tâche du mouvement ouvrier, sans nous en remettre à l'Etat bourgeois pour agir contre les fascistes.
C'est ce que nous avons fait à Paris, en stimulant une manifestation unitaire du mouvement ouvrier, le 1er Mai 1988, alors que les dirigeants syndicaux amorphes et divisés, s'apprêtaient à laisser parader Le Pen. De la même manière, devant chaque exaction du FN contre les organisations ouvrières nous devons stimuler l'autodéfense et le front unique de vigilance.
- La deuxième est de dresser un front d'action contre le racisme, contre les discriminations dont sont victimes les travailleurs immigrés et leurs familles, contre les crimes et les attaques racistes. Il faut construire un rapport de forces pour imposer les droits démocratiques dont sont exclus les immigrés et combattre pour abroger les lois racistes. Cela est non seulement partie intégrante du combat de classe et contre l'oppression dont sont victimes les immigrés, mais constitue également un renforcement du combat pour mettre en minorité les solutions politiques racistes.
La lutte pour l'égalité des droits
Ceci donne toute son importance à la construction et au renforcement des associations démocratiques antiracistes se battant pour l'égalité des droits, et des associations organisant les travailleurs immigrés et la jeunesse.
Chacun est libre de spéculer sur l'avenir du Front national, en pensant aux fluctuations d'influence du National Front britannique (NF), du Mouvement social italien (MSI) ou du Parti nouveau d'Allemagne (NPD), mais aussi à la progression d'organisations similaires aux Pays-Bas ou au Danemark, et le récent succès des néo-nazis à Berlin-Ouest.
Mais sur ce terrain, comme sur bien d'autres, notre politique ne doit pas se fonder sur des pronostics. Une politique consciente des dangers et des causes de l'existence d'un courant fasciste, requiert la vigilance, l'activité de classe contre le Front national, celle menée pour les droits des travailleurs immigrés, et le combat d'ensemble contre l'austérité et les plans capitalistes, ce sont également les éléments d'une politique révolutionnaire s'adressant à toute la classe ouvrière.
Février 1989