l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), au sein de laquelle il représente le syndicat des télécommunications torturé, Humberto Centero a ete libere chaque fois, suite aux sinistres escadrons de la mort. Inprecor l'a rencontré, au mois
"Une situation quasi insurrectionnelle"
HUMBERTO CENTERO est un des principaux dirigeants de
(ASTEL). Plusieurs fois capture, emprisonne, longuement actions de protestation nationales et internationales. Le 24 février 89, il a été publiquement condamné à mort par l'Armée contre révolutionnaire du peuple (ECRP), un des de février, à San Salvador.
NPRECOR : Quelles ont été les réactions des partis des classes dirigeantes à la proposition du FMLN de reporter les élections présidentielles à septembre 89?
Humberto CENTERO : La proposition du FMLN est audacieuse. C'est la première fois que le Front prend une telle attitude face aux élections, depuis le début de la guerre, voici 9 ans. La première réaction du président démocrate- chrétien Duarte a été négative. En fait, il pense avec une montre qui retarde. Il réagit comme si on était toujours sous l'administration Reagan, et qu'il suffisait de répondre non à chaque proposition du
De son côté, ARENA a sorti du tiroir sa proposition poussiéreuse, appelée
"de paix et de liberté", qu'elle avait formulée après avoir gagné les élections législatives et municipales de mars 88.
ARENA manœuvra, en proposant un décret d'amnistie temporaire, qui permettrait aux 5 commandants du FMLN, de venir présenter leurs propositions à l'Assemblée législative.
Mais lorsque le commandement général du FMLN a déclaré qu'il était disposé à venir à la capitale pour s'exprimer devant l'Assemblée, ARENA s'est bien gardé de soumettre ce décret au vote de l'Assemblée.
Après avoir observé un silence total pendant les premiers jours, l'état-major des forces armées réagit en disant qu'il revenait au pouvoir civil de prendre position. Par la suite, le Chef d'état-major, le colonel Emilio Ponce, déclara, en subs tance : "si l'armée dit oui à la proposition du FMLN, elle se divisera. Si nous disons non, nous serons mal vus par la population. C'est pourquoi, c'est au pouvoir civil qu'il appartient de prendre position".
Toutefois, quelques jours plus tard, d'autres chefs militaires affirmèrent que s'il y avait report des élections, cela serait en violation de la constitution et que, dès lors, ils se verraient obligés de faire un coup d'Etat.
Finalement, tous les partis de droite se réunirent durant 3 jours, et au bout de palabres interminables, ils se mirent d'accord pour déclarer qu'ils allaient rencontrer le FMLN, mais dans une capitale étrangère. C'est pourquoi vient d'avoir lieu, à Mexico, le dialogue entre le FMLN et les partis de droite, auquel a pris part également la Convergence démocratique. Si les partis de droite sont allés à Mexico, c'est qu'ils ont peur de montrer au peuple qu'ils refusent le dialogue.
• Quel est le rapport de forces au niveau électoral ?
— Ici, les partis qui comptent vraiment sur le plan électoral sont ARENA et le PDC. Les autres partis, y compris la Convergence démocratique, ne peuvent pas espérer rassembler, au total, plus de 200 000 voix. ARENA sait que la participation électorale va être basse, à savoir, à peine 30% de l'électorat potentiel, qui se chiffre à environ 2 200 000 voix Pour donner un ordre de grandeur, je crois qu'ARENA peut compter sur 400 000 voix et le PDC sur 300 000. Les deux partis qui peuvent faire les frais d'un report des élections, sont donc ARENA et le PDC. Je dis bien le PDC aussi, car com-me celui-ci est totalement soutenu par les Etats-Unis, il n'est pas exclu qu'une énorme fraude électorale, en sa faveur, soit organisée sous les auspices de ces derniers.
• Comment une telle fraude pourra-t-elle avoir lleu alors que l'écrasante majorité des maires est
— Les maires ne jouent aucun rôle important dans les élections. Les autorités électorales départementales et locales sont désignées par le Conseil central électoral et sont composées par les partis représentés à l'Assemblée législative, à savoir, ARENA, le PDC et le PCN. Mais, en fait, les experts en fraudes électorales sont les militaires.
Ils disposent de plusieurs leviers pour la réaliser : premièrement, l'administration nationale des Télécommunications, dont le directeur est le frère du ministre de la Défense, le colonel Casanova ; ensuite, le transport des urnes par les militaires (souvent en hélicoptère). Dès lors, la fraude est facile, puisqu'il suffit, par exemple, que l'hélicoptère transportant 20 urnes, dont 15 sont remplies de bulletins favorables à ARENA, s'arrète dans une caserne, pour qu'on remplace ces dernières par des urnes favorables au PDC. Ici, au Salvador, le véritable électeur, c'est la force armée et non pas le peuple. Et comme l'armée est soumise aux américains, le candidat PDC pourrait parfaitement remporter les élections, car il est l'élu de Washington.
• Comment s'est déroulée la campagne de la Convergence démo cratique ?
— La Convergence démocratique n'a pas eu l'occasion de gagner une partie substantielle de l'électorat, par manque de temps, et parce que l'armée limite drastiquement son droit d'expression, surtout en dehors de la capitale.
Souvent, des participants aux meetings de la Convergence, qui se déroulent à l'extérieur de la capitale, sont cap turés par l'armée, une fois rentrés chez eux. Cela se sait et l'assistance aux meetings de la Convergence est donc faible. Il arrive aussi très souvent que l'armée interdise à la Convergence l'entrée d'une série importante de localités.
Dans les circonstances actuelles, la Convergence n'est donc pas en état de disputer le suffrage des électeurs a ARENA ou au PDC. C'est pourquoi, en tant qu'UNTS, nous appelons nos affiliés à ne pas participer aux élections du 19 mars. Nous n'allons même pas retirer
• Peux-tu nous parler de l'unité ponctuelle qui vient d'être réalisée entre l'UNTS et l'UNOC ?
- Il faut d'abord préciser que, dans l'ensemble, la seule divergence portait sur l'appui que les organisations liées au PDC avaient apporté au gouvernement anti-populaire de Duarte et à la politique américaine. Au delà de ce point, il y avait déjà une grande convergence.
Avec la défaite électorale du PDC, en mars 88, et les luttes intestines qui l'ont agitée, l'UNOC s'est trouvée dans une situation de plus en plus contradictoire. Une minorité appuyait la candidature à la présidence de Fidel Chavez Mena, tandis qu'une majorité appuyait Rey Prendes. Mais, finalement, suite à différentes pressions, l'UNOC se rangea der-
A partir du mois de mai 88, l'UNTS et l'UNOC ont engagé un dialogue pour faire face à la recrudescence de l'activité des
— "Une riposte de haute intensité", Michel Thevenaz, Inprecor numéro 270, du 18 juillet 1988.
— "Les syndicats jaunes", Washington Monthly, Inprecor numéro 253, du 16 novembre 1987.
escadrons de la mort et à l'augmentation du pouvoir des éléments les plus durs (ARENA) au sein du commandement des forces armées gouvernementales.
Les premières conversations ont permis de se mettre d'accord sur des communiqués publics dénonçant la répression, mais qui furent publiés séparément. Il a fallut attendre la proposition du
FMLN du 26 janvier, pour qu'à l'initiative de l'UNOC, nos deux organisations se mettent d'accord, le 10 février, et publient, en commun, une déclaration, accueillant comme positive la proposition du FMLN ; déniant aux partis politiques le monopole de la représentativité populaire ; et affirmant que la constitution ne pouvait pas faire obstacle au dialogue. Il est clair que ces deux derniers points sont extrêmement importants
Cette prise de position a rencontré un large écho au niveau des masses et a été considérée, par les médias, comme un changement de situation. En principe, nous devrions organiser, en commun, une marche pour la paix de 200 000
Salvadoriens, mais cela reste encore à confirmer.
De son côté, l'UNOC a réalisé une marche, le 14 février, à laquelle participèrent 40 000 personnes. Tous les calicots des manifestants exprimaient les revendications concrètes des ouvriers et des paysans et aucune n'appuyait la candidature de Chavez Mena, même si, lors des interviews que les organisa-
"Les communautés chrétiennes de base", interview d'Enrique Ramirez, Inprecor numéro
281, du 6 février 1989
- "Choisir le moment décisif", interview de René Rodriguez, Inprecor numéro 277, du 28 novembre 1988.
"Pain, terre, travail et liberté", Ken Cunningham, Inprecor numéro 277, du 28 novembre
- "La GBI.... par ses auteurs", document, Inprecor numéro 270, du 18 juillet 1988
- "Où en est l'UNTS ?", interview de 2 militants de l'UNTS, Inprecor numéro 270.
du 18 juillet 1988.
— "La troisième voie", interview d'Antonio Cañas, Inprecor numéro 270, du 18 juillet 1988
— "Echec de la réforme agraire", Michel Rivière, Inprecor numéro 267, du 6 juin 1988
— "Tripatouillage post-électoral" (B), Inprecor numéro 264, du 25 avril 1988
— "Le 'vote silencieux' du peuple" (B), Inprecor numéro 263, du 11 avril 1988
— "Trois dirigeants du FDR rentrent au Salvador" (B), Inprecor numéro 255,
— "Les prochains mois seront décisifs", Arnold Berthu, Inprecor numéro 253, du 16 novembre 1987.
— "Accord d'Esquipulas, Déclaration du FMLN", document, Inprecor numéro 248,
- "Stratégie de la guerre populaire", Joaquin Villalobos, document, Inprecor numéro 241, du 28 avril 1987.
— "Dans la prison de Mariona", Interview de Barnabé Recinos de l'UNTS, interview de Mercedes Sanz, militante du PSO, Inprecor numéro 240, du 13 avril 1987.
— "Le Salvador est polarisé entre le FMLN et les forces armées", Inprecor numéro 240,
• "Duarte dans l'impasse", Amold Berthu, Inprecor numéro 240, du 13 avril 1987 teurs ont accordées aux journalistes, ils réaffirmèrent leur appui à ce dernier.
• Quelle est la position de l'UNOC en ce qui concerne la réforme agraire ?
- L'UNOC est très préoccupée par la possibilité d'une victoire d'ARENA. Les organisations de coopérateurs liées à l'UNOC, ont reçu des Etats-Unis des millions de colones (un dollar américain = 5,5 colones) pour développer la réforme agraire. Cela les a favorisées par rapport aux autres organisations de coopérateurs, sans pour autant les mettre à l'abri d'un endettement énorme. Si ARENA gagne la présidence, le risque de voir les terres des coopérateurs rétrocédées aux anciens propriétaires est très élevé. Dans un premier temps ARENA veut diviser les terres des coopératives, en les attribuant à chaque famille de coopérateurs, qui sera alors confrontée individuellement au remboursement de la dette. Et puisqu'il est impossible d'y faire face, elle sera obligée de revendre la parcelle familiale. La Cour suprême de justice, contrôlée par ARENA depuis 88, a décrété, à plusieurs reprises, la rétrocession des terres des coopératives en faillites, à leurs anciens propriétaires, membres de l'oligarchie. A cette occasion des dirigeants de l'UNOC ont déclaré que si cela continuait ainsi, il ne resterait plus qu'à prendre les armes et rejoindre "la montagne".
ERA Précédents articles d'inprecor sur le Salvador :
Les paysans et les coopérateurs doivent aussi faire face à une politique anti-populaire menée par les administrations publiques, contrôlées par la Démocratie chrétienne. La banque nationalisée et l'Institut étatique disposent d'un monopole pour la commercialisation des produits agricoles et agissent en permanence en contradiction avec les intérêts des paysans. C'est ce qui explique que déjà, une grande partie de coopérateurs organisés a rejoint l'UNTS (l'UNTS semble compter quatre fois plus de coopérateurs que l'UNOC, ndlr) et ceux qui restent à l'UNOC sont également mécontents de la politique de Duarte, même si l'aide américaine atténue un peu leurs problèmes. L'UNOC exige un rééchelonnement de la dette.
• Si les élections sont maintenues pour le 19 mars, que va-t-il se passer ?
— Dans ces conditions, la polarisation va s'accentuer. Si ARENA gagne les élections, cela va compliquer la politique américaine à l'égard de notre pays car derrière son masque d'ouverture, celleci reste fondamentalement une formation d'extrême droite. Si, par contre, le PDC gagne, avec ou sans fraude, les éléments d'ARENA qui contrôlent l'état-major de l'armée vont être tentés de réaliser un coup d'Etat. Et s'il n'y a pas de coup d'Etat, le président Chavez Mena aura une marge de manœuvre extrêmement réduite, car ARENA contrôle déjà l'Assemblée législative, la Cour suprême de justice, la Cour des comptes, etc.
De toute façon, ARENA va approfondir la guerre et le rapprochement qui s'est opéré entre l'UNOC et l'UNTS s'intensifiera. La polarisation va donc augmenter et on se rapprochera d'une explosion sociale, dont nous pouvons déjà voir des signes avants-coureurs
C'est ainsi que les sinistrés du tremblement de terre de septembre 86, après avoir pris des terres et reconstruit de nouvelles habitations, ont décidé de raccorder eux-mêmes les maisons aux réseaux d'électricité et de distribution d'eau. Il y a des indices d'une situation quasi insurrectionnelle, comme le fait que nous-mêmes, en tant qu'UNTS, nous avons monté des barricades permanentes dans la rue qui conduit à notre local, à des fins d'autodéfense. Nous avons fait cela sans autorisation, après le dynamitage de notre local central, le 15 février dernier. Le peuple va être amené à rendre la justice lui-même.
22 février 1989 propos recuelllis par Arnold Berthu