Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

La lutte des mineurs du Kosovo

· Inprecor n° 285, 3 avril 1989 · p. 9 · 1 120 mots

Ex-Yougoslavie Europe de l'Est

E N DEPIT de la misère sociale du Kosovo, les revendications des mineurs portaient uniquement sur des problèmes politiques : l'opposition à la stratégie serbe, tendant à changer la Yougoslavie en grande Serbie, et la mise en pratique de cette stratégie par l'extension de ses prérogatives sur les provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo.

Les mineurs ont exigé la démission de Rahman Morina, ex-chef de la police et actuel chef de la Ligue communiste du Kosovo, et de deux autres dirigeants, Azemi et Shukrija. Selon l'enquête menée par l'hebdomadaire slovène Mladina, ces trois dirigeants n'ont le soutien que de 0,1% du peuple albanais. Favorables à la politique serbe, ils avaient remplacé trois dirigeants albanais qui jouissaient au moins d'une confiance minimale du peuple. Les manifestants ont exigé leur réhabilitation et formulé les revendications suivantes : Les revendications des mineurs

- les médias yougoslaves doivent cesser de discréditer le peuple albanais, en répandant des histoires inventées sur le "génocide du peuple serbe" ou les "viols politiques" (l'enquête menée par Mladina auprès des habitants du Kosovo, a montré que seulement 7,5% des Albanais, contre 60,2% des Serbes et Monténégrins, croient que les Albanais violent des femmes serbes pour des raisons politiques).

- les dirigeants du parti communiste doivent accepter et affirmer le fait que les manifestations albanaises ne sont pas une contre-révolution organisée par des séparatistes, mais une réaction normale à l'oppression serbe qui dure depuis huit ans. La démocratie n'est pas la même pour tout le monde : les meetings serbes, qui s'étaient déroulés toute l'année, sont passés pour le summum de la démocratie, tandis que la légitime expression de la volonté du peuple albanais est appelée "excès d'individus sé-

- il faut revenir sur les changements dans la Constitution, qui permettent d'enlever aux Albanais leur drapeau, leurs symboles et leur langue, diminuant ainsi leur autonomie dans le cadre de la Serbie. Car dès maintenant, selon l'article 47 de la Constitution serbe, l'Assemblée du Kosovo n'a que le droit d'exprimer son accord avec les décisions prises par l'Assemblée serbe.

Les manifestants ont exigé des entretiens avec les dirigeants serbes, sur-

Slobodan Milosevic, mais l'Etat a une fois de plus dévoilé son cynisme : à la place des dirigeants serbes concernés, et directement responsables de la situation, ce sont les fonctionnaires d'Etat qui sont venus négocier avec les mineurs, et leur ont dit : "voilà, comInprecor numéro 285 du 3 avrll 1989

La lutte des mineurs du Kosovo

LA GREVE a commencé le 20 février, dans la mine de Trepca. 1 200 mineurs ont juré de ne pas quitter les galeries à 800 mètres sous terre, jusqu'à ce que leurs revendications soient satisfaites.

Nina JERKIC me vous l'aviez voulu, le Parti communiste s'est séparé du pouvoir".

Le 20 février, les étudiants de l'Université de Pristina se sont enfermés dans le gymnase, et se sont mis en grève, par solidarité avec les mineurs. Les commerçants et artisans ont fermé leurs boutiques. La vie économique a été paralysée, et la grève est devenue générale. Le pouvoir a répondu en décrétant l'état d'urgence. Pourtant, selon la

Constitution yougoslave, le Président n'a aucune autorité pour le proclamer.

Ses seuls pouvoirs concernent l'état de guerre, en raison d'une menace extérieure. L'interdiction des rassemblements publics est également anticonstitutionnelle, puisque la Constitution ne l'autorise qu'en temps de guerre.

La situation ressemble à une farce, puisque les manifestants ne veulent pas détruire l'état constitutionnel, mais le préserver tel quel. Toute manifestation publique a été interdite, des manœuvres militaires ont été prévues au Kosovo, les réservistes albanais sous les drapeaux. Les ouvriers peuvent désormais être licenciés sans explication, au moindre soupçon d'activité

"contre-révolutionnaire". Les grévistes peuvent être réquisitionnés par la force, tout comme des réservistes militaires.

Pristina, la capitale, est survolée sans cesse par des avions et hélicoptères militaires. Des chars d'assaut avancent vers Trepca, Pristina et autres grandes villes. Les renforts militaires et des unités anti-émeutes viennent de Sumadija

Les dirigeants du Kosovo et de la

Serbie avaient accusé les grévistes d'être manipulés par des nationalistes séparatistes albanais. Mais toute la Yougoslavie a pu voir, pour la première fois, la vraie face de la "contre-révolution qui menace le système social du pays" :

des mineurs déçus, épuisés et malades, risquant la seule chose qui leur reste :

Lors d'une interview à la sortie de la mine, un mineur anonyme a déclaré : "j'étais dans le puits cinq jour de suite. Le sixième jour je suis sorti pour prendre un peu d'air, mais je suis aussitôt revenu. Pendant les huit jours de grève, seuls 30 mineurs sont sortis, mais tous sont très vite revenus. 1 200 mineurs n'ont pas quitté la mine. La majorité n'a presque rien mangé. Nos deux directeurs ont tout fait pour. nous faire sortir de la mine, disant que nous allions ruiner notre santé. Le vendredi 24 février, des centaines de mineurs avaient besoin d'assistance médicale en raison de troubles respiratoires et oculaires; beaucoup ne seront plus aptes au travail dans la mine. Des dispensaires de fortune étaient aménagés dans les galeries. Nous avons imposé une seule condition pour sortir de la mine, c'était la démission de Morina, Azemi et Shukrija. Lorsqu'on nous a affirmé que ces trois dirigeants avaient démissionné, nous avons décidé de sortir, à condition que personne ne soit arrêté. Après la sortie, tout le monde était fatigué ; c'est pourquoi, nous avons fixé la date du 1er mars pour parler également de nos autres revendications. Nous sommes venus lundi, mais la cour devant la mine était pleine de policiers. On nous a dit de rentrer à la maison et d'attendre".

Le 2 mars, la police a arrêté Azem Vlassi (l'ancien dirigeant du Kosovo, qui avait dû céder la place à Morina), et quelques directeurs. Ils ont été accusés d'avoir organisé des manifestations contre-révolutionnaires et ils risquent plusieurs années de prison. L'activité séparatiste de Vlassi a été "attestée" visite à la mine. Les arrestations se sont succédé et le Kosovo est saisi par la peur. Par la suite d'un afflux énorme de demandeurs d'asile politique albanais, le ministre des Affaires étrangères allemand, Hans-Dietrich Genscher, a annoncé la prochaine instauration d'un visa pour les ressortissants yougoslaves. Son homologue yougoslave, Budimir Loncar, lui a répliqué que la Yougoslavie était capable de régler toute seule ce problème des réfugiés. Ce cynisme étatique annonce certainement une mesure précise : la majorité des Albanais sera privée de passeport.

Morina, Azemi et Shukrija ont démissionné, mais le problème du Kosovo reste entier. Les gouvernements des autres républiques sont intimidés par la politique de Milosevic. En Slovénie, toutes les organisations, sociétés et entreprises ont pris parti contre l'instauration de l'état d'urgence ; pourtant, à Belgrade, les délégués slovènes se sont distanciés de l'opinion publique et ont adopté la

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