Luiza ERUNDINA, maire PT de Sao Paulo (DR) LE PARTI DES TRAVAILLEURS (PT) a remporté un grand succès lors des élections municipales de novembre dernier (voir Inprecor numéro 280, du 23 janvier 1989). I est notamment confronté à la difficile tâche de gérer 14 mairies de l'Etat de São Paulo, dont celle de la capitale, São Paulo, une ville de 10 millions d'habitants. Les six premières semaines du PT à la tête de la municipalité de São Paulo peuvent être décrites, en utilisant une analogie militaire, comme une situation d'occupation d'un territoire conquis, de sa défense contre les opérations de harcèlement et de guérilla d'un ennemi qui recule toujours. La position adoptée par la nouvelle administration fut en rapport avec cette situation : reconnaissance du nouveau terrain, renforcement des positions clefs qui permettent le contrôle du territoire, refus d'un quelconque affrontement majeur qui puisse être évité. Une attitude dictée par la prudence. José CORREA
A PREMIERE pétration de São Paulo par le PT est en voie de dépassement. Celle durant laquelle la bourgeoisie et la grande presse étaient dans l'attente d'événements qu'elles puissent exploiter pour provoquer une usure rapide de l'équipe municipale du PT (paralysie des services essentiels ou grève des fonctionnaires par exemple). En l'absence de tels épisodes, elles se tournèrent vers d'autres thèmes, comme celui des vendeurs ambulants ou d'un prétendu népotisme, représenté par l'attribution de contrats à des parents de personnalités de l'administration. Sans compter le pressant problè me de l'habitat, insoluble dans le contexte actuel, et qui se pose avec acuité au travers des occupations de logements.
Cela permet déjà de tirer une leçon durable pour notre parti : les membres de l'administration et du PT vont continuer à être harcelés par la grande presse qui va profiter de chaque occasion pour les discréditer aux yeux de l'opinion publique
Aussi, devons-nous avoir une politique très responsable dans nos relations avec la grande presse et ne pas faire d'elle un lieu de propagation des différentes positions politiques existant dans le parti. Nous devons rapidement établir les moyens de communication nécessaires pour socialiser les informations et unifier la compréhension politique des militants du parti, pour transmettre, sans déformations, notre vision de ce qui se passe.
Un contrôle réel
La prudence observée durant cette première période fut conditionnée également par le manque absolu de ressources de la municipalité, en raison de l'importante dilapidation des fonds par l'administration précédente de Jânio Quadros.
Cette situation nous a forcés à passer des accords, dans un rapport de forces défavorable, avec les entreprises privées de transports (bus) et de ramassage d'ordures, ce qui, dans certains cas, impliqua un certain coût politique (comme avec l'augmentation du tarif des bus). La constitution d'un minimum de réserves financières et l'organisation de l'appui populaire aux mesures qui s'opposent à des secteurs du capital, doivent rapidement nous amener à une situation plus favorable pour aborder ce type de problèmes. Mais, dans l'immédiat, s'affirme déjà la nécessité de restructurer des aspects de certains services publics, en définissant une approche différente des problèmes (comme, par exemple, l'adoption d'un tarif social dans les transports urbains).
Finalement, il est nécessaire que l'administration du PT puisse acquérir un contrôle réel sur les principaux centres de décision et d'exécution de la machine administrative, et commence à définir un nouveau système de fonctionnement administratif. La prudence était l'unique attitude possible, étant donné surtout l'inexpérience du PT dans la gestion d'un exécutif municipal. C'est donc dans cette optique que furent prises également une série de mesures importantes, bien que non relevées par la grande presse (réintégration des fonctionnaires démis par Quadros, début d'application d'une politique de démocratisation et de participation populaire).
Enormes possibilités
Nous commençons à avoir une perception bien plus concrète des possibilités qui s'offrent pour élargir la base sociale du PT. Nous sommes en mesure de nous mettre en rapport avec des secteurs de la population avec lesquels le parti n'avait, jusque là, quasiment pas de contacts politiques
Ainsi, les secteurs dont l'activité est directement réglementée par la municipalité, étaient jusqu'à aujourd'hui, la base de soutien du clientélisme de la droite. Nous avons donc dû dépenser beaucoup d'énergie pour les marchands ambulants, les taxis et les membres des écoles de Samba. Et il peut en être de même, demain, avec les forains ou les petits commerçants.
Le problème des personnes sans logement n'a pas de solution dans le cadre municipal, mais nous devons donner une perspective très claire aux centaines de milliers de familles qui sont confrontées à cette question. Cela nous contraint à démontrer concrètement que nous allons satisfaire leurs aspirations, dans la mesure du possible, et à diriger leurs luttes contre les véritables responsables du manque de logements.
Nous sommes en mesure de mieux prendre la dimension de ce que signifie diriger une parcelle de l'appareil d'Etat, machine qui fut constituée pour reproduire la domination de la classe bourgeoise et la logique de l'accumulation du capital. Pour être efficace, la pression de la bourgeoisie n'a pas besoin de s'exprimer nécessairement par un boycott ou une confrontation ouverte. Elle tend à se manifester en ce moment par la manipulation de la structure actuelle et précaire des services à la population travail-
leuse, et par la défense de critères de rentabilité capitaliste dans la prestation
Lorsque nous augmentons les tarifs des bus, pas seulement pour éviter un affrontement avec les propriétaires de bus, mais aussi pour éviter d'augmenter le déficit de la Compagnie municipale des transports en commun, nous appliquons la même politique anti-populaire que la bourgeoisie, nous sommes prisonniers de la logique de reproduction des capitaux, en ce qui concerne l'espace de l'administration municipale.
La rupture avec cette logique est seulement possible dans le cadre d'une politique d'ensemble affectant toutes les dimensions de l'administration et de ses rapports avec la population. Elle peut s'effectuer par l'inversion des priorités, mais aussi la renégociation des dettes, une pression sur les créanciers et la recherche de nouvelles sources de revenus, mais aussi par une intense mobilisation et participation populaire, avec une machine administrative différente de celle que nous avons.
Le résultat serait une forte tension sociale et une lutte politique aiguë, une intense mobilisation populaire prise en charge par l'administration municipale du PT, contre les gouvernements de l'Etat et de la Fédération. C'est l'unique voie possible pour ne pas frustrer les espoirs de changement de ceux qui nous ont appuyés dans le processus électoral.
Passer à l'offensive
Appliquer le programme du PT dans l'administration, exige que nous inversions la logique actuelle de l'organisation et du fonctionnement des municipalités. Les problèmes sont nombreux, et tout d'abord le PT n'a pas réussi, pour le moment, à formuler une politique d'administration municipale : nous avons élaboré des politiques sectorielles, des propositions pour l'éducation, la santé, les transports... mais non pas une conception d'ensemble, qui articule tous ces aspects et les intègre à d'autres éléments, comme la réforme administrative, la participation populaire, la communication sociale.
Il est indispensable que nous sortions de l'actuelle position défensive et que nous passions à l'offensive. Mais cela nécessite quelques pré-conditions :
- l'établissement de mesures concrètes, compatibles et articulées entre elles, que nous allons effectivement tenter d'appliquer, en les accompagnant de la définition d'étapes, de délais, de ressources nécessaires à leur mise en œuvre ;
— un contrôle effectif de la machine administrative, avec une unité de direction, de manière à la restructurer, à réorienter son fonctionnement en fonction des intérêts des travailleurs. Ce qui implique une réforme administrative qui devra être réalisée beaucoup plus rapidement que ce qui était envisagé à première vue, en particulier en matière de décentralisation, de démocratisation, de mise en place de canaux de participation populaire, et d'autres formes de gestion publique, des problemes de personnel ;
— la constitution d'une base d'appui politique et sociale de masse organisée, pour épauler ces initiatives, ce qui renvoie d'un côté, à la participation de la direction municipale à la lutte politique générale des travailleurs, et à l'affrontement avec le gouvernement central, et au processus de formation des conseils populaires ;
- et finalement, la mise en place d'une relation adéquate du parti avec l'administration municipale, de collaboration dans la prise en compte des différents problèmes qui surgissent.
Février 1989