Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Le système remis en cause

· Inprecor n° 285, 3 avril 1989 · p. 8 · 809 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

ES SERBES ont joué d'une corde passionnelle, en accusant les Albanais d'une

"volonté de sécession contre-révolutionnaire" et de

"génocide" contre les minorités slaves du Kosovo. Mais aucune de ces accusations n'est recevable. En premier lieu, s'il y avait une réelle volonté de sécession, elle serait un droit; mais en plus, cela n'a jamais été, jusqu'à présent, la volonté des Albanais du Kosovo. Tout simplement, parce que l'Albanie n'est pas attractive pour eux, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique, ni même sur le plan culturel

(les droits religieux y sont notamment réprimés, alors que ce n'est pas le cas en

Yougoslavie). Il est cependant clair que si cette répression anti-albanaise se poursuit, cela pourrait changer, en toute légitimité.

Quant à l'utilisation du terme "génocide", il s'agit là d'un scandaleux moyen pour camoufler les raisons réelles de l'exode des familles slaves hors du Kosovo. Celles-ci fuient le Kosovo avant tout pour des raisons socio-économiques, liées à la pauvreté de la province (40% de chômeurs, contre moins de 2% en Slovénie), mais aussi pour des raisons culturelles : "l'albanisation" effective d'une région où ils ne dominent plus. Vouloir, de force, revenir au passé serbe, signifie aujourd'hui, opprimer une nationalité qui compose 90% de la population dans ce territoire, et qui a toutes les raisons d'en revendiquer le plein contrôle.

Marché et bureaucratie

La Yougoslavie a cumulé les maux du marché (creusant l'inégalité entre régions) et ceux de la bureaucratie (gaspillant les ressources redistribuées). Dès lors, chaque nationalité, riche ou pauvre, s'est sentie "exploitée" et brimée par les autres. La montée du nationalisme chauvin a été stimulée, en outre, par le tournant répressif des années 70, qui a

YOUGOSLAVIE

Le système remis en cause

"ratifié" le changement constitutionnel qui re-centralise la Serbie (1). La purge dans l'appareil provincial, de tous ceux qui étaient suspects d'être "trop Albanais", des dizaines de morts, seuls permis un tel vote. En acceptant la re-centralisation serbe sur le dos des Albanais

Voïvodine, l'appareil fédéral espère limiter les exigences serbes sur le plan de la république.

Mais derrière le drame du Kosovo, c'est l'ensemble du système yougoslave qui est en jeu

Catherine VERLA non seulement mis fin au mouvement nationaliste croate, mais également à la montée des mouvements internationalistes hostiles à la réforme marchande, et soutenant les revendications ouvrières contre celle-ci. A partir de là, c'est la possibilité d'une alternative dé mocratique et socialiste au régime qui a la Ligue des communistes, et l'appareil d'Etat. Mais Tito avait combiné cette répression avec l'octroi de droits nationaux accrus, ce que les Serbes ressentent comme injuste, mais qu'en revanche soutiennent (avec les Albanais du

Kosovo) les Croates et les Slovènes.

serbe Milosevic va mettre le pouvoir serbe devant son impasse, et la Fédération yougoslave devant ses choix. La triste jubilation de la population serbe, fêtant la sanglante re-centralisation de la république, tournera court lorsque le roi Milosevic apparaîtra dans sa nudité. Quel programme, quelles solutions propose- t-il, en effet, au-delà du racisme anti-

LA PROVINCE "autonome" du Kosovo a donc la présence des tanks, et le couvre-feu ont du Kosovo et celui des habitants de la

(voir Inprecor numéro 283, du 6 mars 1989).

nuer les été brisée, transformant profondément

La honteuse "victoire" du dirigeant son territoire.

albanais et d'un verbiage populiste, sinon les impasses libérales marchandes ?

L'union sacrée qui s'est nouée derrière lui est profondément hétérogène et éclatera sans doute aux premières épreuves, dès lors que la cible Albanaise ne sera plus là pour souder

Du néo-staliles rangs.

à l'anti-communisnisme, me primitif des courants nationalistes pro-royalistes grand-Serbes, en passant par un populisme que rallie la lutte contre la bureaucratie (... des autres républiques), il y a là, derrière Milosevic, une convergence bien fragile.

Engrenage fatal

Quant à l'appareil fédéral, il a mis le doigt dans un engrenage qui se retourne contre ses objectifs : éviter l'éclatement par la montée du nationalisme serbe. Les forces de la police fédérale qui ont fait couler le sang au

Kosovo ne vont pas attéexigences réactionnaires serbes, mais les stimuler.

Or toute "solution" répressive, face au véritable danger d'explosion, risque de déboucher sur une guerre civile qui dépassera les frontières du Kosovo où elle a commencé. Seule une démocratisation radicale de la Yougoslavie, mettant toutes ses nationalités sur un pied d'égalité et respectant leurs différences, peut, aujourd'hui, éviter l'éclatement...

ou bien un coup d'Etat militaire qui imposerait, contre toutes les nationalités,

"l'arbitrage" de la seule institution "yougoslave" : l'armée.

2 avril 1989

1) Les Albanais sont majoritaires à 90% dans la province autonome du Kosovo, le reste de la population étant serbe et monténégrine. La Constitution de 1974, de Tito principal dirigeant de la révolution yougoslave de 1941-45 garantissait l'autonomie du Kosovo et de la Voïvodine au sein de la république de Serbie, le seul des Etats de la Yougoslavie à ne pas avoir le contrôle absolu sur l'ensemble de

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