Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

"Vox populi, vox dei !"

· Inprecor n° 285, 3 avril 1989 · p. 6-7 · 1 385 mots

LES NOUVELLES DE MOSCOU ont chargé un de leurs journalistes les plus connus, Andreï Noulkine, d'être candidat aux élections, afin de faire un reportage sur leur déroulement. Nous publions quelques extraits de ce reportage. Andrei NOUIKINE

E DOIS commencer par dire que je n'ai pas réussi à accomplir cette mission, bien que j'ai amorcé, depuis longtemps, la lutte pour conquérir le cœur et l'intelligence des électeurs, et ceci, presque depuis le XXe Congrès du PCUS. (...) Au cours des élections, le peuple rejette l'un après l'autre les idoles de ces dernières années, journalistes, écrivains, préférant inconditionnellement ceux qui exercent des professions plus concrètes : secrétaires de comités du Parti de région, dirigeants économiques, travailleurs d'avant-garde.

A la réunion des électeurs de la circonscription de KrasnopresnenskiFrounzenski, avec un tiers des voix, je n'ai occupé qu'une modeste 7e place sur les 13 candidats en lice. Loin de moi l'idée de contester l'expression de la volonté du peuple. Vox populi, vox dei ! (ce que le peuple veut, Dieu le veut). Ce reportage ne poursuit donc qu'un seul ob jectif, montrer comment tout s'est passé et pourquoi il n'a pu en être autrement.

Pressions "d'en-haut"

"Je crois qu'il sera intéressant pour vous d'apprendre certains des événements qui ont précédé la réunion des électeurs de l'arrondissement Frounzenski, dans le club Tchkalov, où l'on voyait votre nom figurer parmi les candi-

Deux jours avant la réunion, le secrétaire de notre organisation de base du parti m'a téléphoné, et m'a proposé de participer à cette réunion, en expliquant que je devais voter pour le candidat avancé par le comité du parti de l'arrondissement, le camarade Sourov. Il m'a expliqué que chaque organisation de base serait représentée par cinq personnes et que je devais venir obligatoire ment pour me battre contre les 'infor-

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mels' qui proposaient leur propre candi-

Cette lettre m'a été envoyée par un de mes électeurs. De quoi témoigne-t-elle ? Du fait que les fonctionnaires des comités du parti et des comités exécutifs, qui se battent contre les informels, se sentent totalement indépendants des normes habituelles. Car formellement, ils n'ont pas le droit de tramer des intrigues secrètes contre les candidats dont la position leur déplaît. (...)

Les procédés utilisés pour créer des obstacles ne brillent pas par leur finesse et leur honnêteté. En revanche, ils se distinguent par une grande diversité.

Pour qu'une réunion des électeurs sur le lieu de résidence soit compétente, il faut qu'au moins 500 personnes y assistent. Lorsque le groupe d'initiative qui soutenait mon programme, a décidé d'organiser une réunion de ce genre, le comité exécutif du Soviet de l'arrondissement Frounzenski a mis à sa disposition une salle de... 499 places ! Une menace d'échec ? Evidemment. En revanche, plusieurs centaines de personnes, venues pour voter en faveur du candidat indésirable, sont restées, pendant plusieurs heures, dans la rue, devant l'entrée, ne pouvant donc pas être considérées, officiellement, comme participant à la réunion.

"Pourquoi les Juifs vous soutiennent-ils ?"

Personne ne savait pourquoi les partisans de P. Sourov étaient présents dans la salle bien avant tous les autres. Certains d'entre eux - bien qu'ils ne vivent pas dans la circonscription - ont d'ailleurs essayé de voter en levant leurs invitations, dont la couleur était mystérieusement la même que celle des mandats. A cette même réunion, j'ai eu affaire, pour la première fois, à une équipe bien organisée de jeunes gens bruyants et impudents et de femmes d'un certain âge, que j'ai revues plus tard à toutes les étapes de l'odyssée préélectorale. J'ai vu et revu leurs visages et j'ai entendu leurs questions, du type : "Quel est le vrai nom de vos parents ?", "Pourquoi les Juifs vous soutiennent-ils

Encore les "gamineries" de "Pamiat" ? C'est très commode, pour d'aucuns, de rejeter tous les péchés sur "Pamiat". Il est peut-être temps de comprendre que ceux de "Pamiat" ne répètent que ce que pensent leurs sponsors haut placés. Bref, on voit déjà se manifester ouvertement ce qui était caché,

Nouveau subterfuge pour créer un obstacle : A l'Institut des systèmes automatisés, j'ai recueilli 42% des suffrages des délégués à la conférence. J'aurais pu en avoir plus, mais en pleine rencontre avec le collectif, une collaboratrice de l'Institut a annoncé, à la tribune, que je n'avais accepté l'invitation des électeurs qu'après avoir touché 300 roubles. Simple comme ruse ? Simple, mais sûr ! Maintenant, je voudrais savoir où sont les 300 roubles que j'ai "reçus" ? Puisqu'on l'a annoncé officiellement, que l'on me les envoie ! Je vais les transférer sur le compte de la Commission électorale centrale, pour l'achat de fournitures de bureau.

Un autre procédé : P. Sourov, qui n'a pas recueilli suffisamment de votes dans cette circonscription, a tout de suite été inscrit sur les bulletins électoraux de la circonscription voisine. Mais moi aussi, j'ai été élu dans deux circonscriptions ! Seulement, j'ai été obligé de choisir, avant le 24 janvier, la circonscription où ma candidature serait soumise aux voix, sinon les documents sur la proposition de ma candidature par les entreprises n'auraient pas été acceptés. Lors-

Etre ou ne pas être socialiste? que le caractère illégal de cette exigence est devenu manifeste, il était trop tard pour protester : les réunions par circonscription battaient leur plein. S'agissait-il d'un mensonge prémédité ? "Mais non", dit en souriant doucement V. Rybakov, président de la commission électorale de l'arrondissement de Krasnopresnenski, "une erreur commise par

Les méchantes langues affirment que généralement, lors de ces réunions, plus de la moitié des places dans la salle sont occupées par des gens spécialement choisis, instruits et ayant reçu des ordres précis : qui soutenir et qui faire échouer, quelles propositions applaudir ou rejeter avec indignation. (...)

Les groupes d'initiative d'habitants des arrondissements n'ont pas le droit d'entrer dans les entreprises où l'on procède aux "élections des électeurs". Aucun "non-initié" ne peut savoir où et comment se déroulent ces réunions... si elles ont lieu ! D'ailleurs, dans les bureaux des Directions pour l'exploitation et la réparation des immeubles, où elles se réunissent, il y a eu pas mal d'énigmes : tantôt on y procédait, sans rien annoncer, en petit comité, tantôt les annonces n'indiquaient pas l'heure exacte ; ou encore, les élus ont été, sans explications, déclarés "élus incorrectement", ou bien on oubliait de leur envoyer le billet pour pouvoir assister à la réunion de circonscription... Un des prétendants, A. Pankov, s'est trouvé, à l'issue de ces jeux, sans un seul représentant de l'organisation qui l'avait élu.

La retraitée A. Nevzorova, élue à la Direction pour l'exploitation et les réparations numéro 6, a eu l'imprudence d'annoncer pour quel candidat elle allait voter. (...)

Une question intéressante : pourquoi l'assistance a-t-elle toujours été aussi calme et bienveillante envers les interventions les plus audacieuses, mais devenait dure et péremptoire dès qu'il s'agissait de questions de procédure ? D'emblée, sans discussion, à la majorité des voix, l'assistance a rejeté l'idée d'élire le présidium parmi ceux qui étaient assis dans la salle, confiant cette tâche délicate à cinq "organisateurs expérimentés", nommés d'avance par les comités exécutifs d'arrondissement. L'idée d'élire une commission des mandats a elle aussi été rejetée sans débat et tout aussi fermement. Ensuite, bien que 13 personnes seulement aient pu prendre la parole, les débats ont été clos, au premier signal. Telle loi, telles élections "N'importe quel participant à la réunion a le droit de discuter les candidatures à la députation et de faire ses propositions les concernants", stipule l'article 38 de la Loi sur les élections. Cependant, 50 délégués qui s'étaient inscrits sur la liste des débats n'ont pas reçu la parole et par un étrange concours de circonstances, presque tous ceux qui préféraient mon programme ont été de ce nombre...

Quelles conclusions s'imposent ? Surtout n'allez pas penser que je cherche à intenter un recours contre les actes de la commission électorale de la circonscription, à mettre en doute la légalité de tout ce qui a eu lieu à la réunion. Que Dieu m'en préserve ! Peut-on se plaindre du peuple ? D'ailleurs à qui pourrais-je me plaindre ? Pour ce qui est de la légalité... Je témoigne que les élections dans l'arrondissement de Krasnopresnenski-Frounzenski de Moscou, se sont déroulées en conformité totale avec la loi. Je parle de la Loi sur les élections Telle loi, telles élections.

5 mars 1989 Les Nouvelles de Moscou

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