Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VENEZUELA

Le "modèle social-démocrate"

· Inprecor n° 285, 3 avril 1989 · p. 14-15 · 1 497 mots

Économie mondiale

dogmatiques, totalitaires. (...) Leur économie est en ruine.

La solution démocratique est la seule issue", c'est ainsi que pérorait, au mois de novembre dernier, Carlos Andrés Pérez,

"CAP", alors simple candidat de l'Action démocratique (AD)

(nationaliste populiste, membre de la lle Internationale), à la

Le 4 décembre, il était élu avec 54% des voix, contre 43,7% pour son rival chrétien-démocrate Fernandez et 2,7% pour le candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS), Petkoff.

l'Amérique latine", faisait massacrer plus de 500 personnes,

"rétablir l'ordre" de son prédécesseur, Lusinchi, membre du même parti, dont la police politique (Disip) et l'armée, avaient massacré, en novembre 1988, 14 pêcheurs, accusés "d'aider

VENEZUELA

Le "modèle social-démocrate"

"PENDANT LONGTEMPS les sandinistes ont été durs, présidence de la République du Venezuela.

Au mois de février, 25 jours seulement après sa prise de fonction, Pérez, surnommé la "grande espérance de qui s'étaient révoltées contre sa politique d'austérité.

"CAP" avait sans doute hérité cette façon particulière de la guérilla colombienne"

les étudiants qui manifestaient pour protester contre cet assassinat, tuant deux d'entre eux, et en blessant des dizaines d'autres. C'est sans doute ça, la "méthode sociale-démocrate" en Amérique latine...

Sergio CABRERA

L N'Y AVAIT QUE rires, claques dans le dos, champagne et grandes promesses, le 2 février dernier, lors de la prise de fonctions, à Caracas, du président nouvellement élu. Ce fut une fastueuse célébration, marquée par une semaine de fêtes, au cours de laquelle des millions de dollars ont été dépensés. Carlos Andrés Pérez, candidat de l'Action démocratique (AD) et dirigeant de l'Internationale socialiste, était de nouveau président.

Peu avant les élections du 4 décembre dernier, Pérez accordait une interview exclusive à UNO-La Revue des

, puis, dans la foulée, avaient tiré sur Amériques dans laquelle il exposait son programme en ces termes : "Ma première mesure sera de définir une politique économique globale, qui, pour avoir un effet sur une économie pluraliste et capitaliste comme celle du Venezuela, doit être un produit de la concentration des facteurs de l'économie privée et du travail des travailleurs des villes et des campagnes. Sur le plan économique, ma gestion gouvernementale s'appuiera sur ces deux secteurs."

"L'accent social"

Interrogé sur la question du maintien de "l'accent social marqué" de son mandat présidentiel antérieur, Pérez répondit: "En l'occurrence, il est certain qu'il y aura de sérieuses difficultés financières, mais de toutes façons l'accent social doit être l'axe d'orientation de tout gouvernement démocratique..." (UNO, numéro 2, novembre 1988).

Il ne fait donc pas de doute que Pérez a une conception particulière de cet "accent social" de son gouvernement. Le 16 février, exactement deux semaines après avoir assumé sa charge, le président "social-démocrate" a annoncé ses premières mesures économiques : libération du cours du change du dollar, et en

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conséquence, dévaluation du bolivar pouvant dépasser les 100% : libéralisation des taux d'intérêts, des prix, et suppression des subventions aux produits de consommation de masse.

Les premiers symptômes de mécontentement furent les grèves des enseignants, des employés de justice et la menace d'arrêts de travail dans d'autres secteurs.

Mais le "sensible" Pérez ne s'en est pas tenu là : les accords avec le Fonds monétaire international (FMI) ne le permettaient pas. Le lundi 27, l'essence augmenta de 90%, les transports de 30%. Les prix des produits de première nécessité doublèrent.

L'explosion

Et le Venezuela explosa. Il explosa comme il ne l'avait pas fait depuis 30 ans, lors du renversement du dictateur Pérez Jimenez. On estime que plus d'un million de familles descendirent dans les rues de Caracas et d'autres villes, arrachant tout sur leur passage, prenant d'assaut les hypermarchés, brûlant les voitures de luxe, s'affrontant à la police, à la Garde nationale et à l'armée, à coups de pierres et de tirs. Il fallut deux jours aux forces de l'ordre pour reprendre le contrôle de la situation, après avoir massacré plus 500 personnes, en avoir arrêté un millier, grâce à l'instauration du couvre-feu et à la suppression de toutes les libertés démocratiques.

La fureur contre les grandes surfaces commerciales et les boutiques a une explication spécifique, car, à l'allure où les choses allaient, le Venezuela était au bord de la rupture d'approvisionnement. Les commerçants, sachant qu'une hausse des prix allait avoir lieu, avaient accaparé tous les produits.

Avec sa répression sauvage, Pérez a rafraîchi la mémoire des Vénézuéliens, qui l'avaient surnommé la "gâchette" à l'époque où il commençait sa carrière politique comme ministre de l'Intérieur, dans le gouvernement de Romulo Betancourt, aux débuts des années 60.

Parallèlement le gouvernement s'est empressé de donner quelques augmentations salariales, d'annoncer (puis de démentir) qu'il ne payerait pas la dette extérieure, et de rejeter la responsabilité de la révolte massive et spontanée contre son programme économique, sur les pays développés qui sont les créanciers des 32 milliards de dollars de dette extérieure du pays (1).

Qu'est devenu le Pérez populiste qui gouverna le pays entre 1974 et 1976, qui nationalisa le pétrole et la sidérurgie et fit entrer beaucoup de devises ? Est-ce bien le même Pérez qui applique, aujourd'hui, la politique sauvage du FMI ? Sans aucun doute, il s'agit du même. La situation actuelle est d'ailleurs due, en grande partie, à la politique qu'a menée son gouvernement dans cette période, et à celle du gouvernement social-chrétien de Luis Herrera Campis (1979-1983) qui lui a succédé, et qui s'est également poursuivie jusqu'au 2 février dernier

"CAP" avec le président Lusinchi, lui aussi de l'Action démocratique (2). L'heure n'est pas, aujourd'hui, au populisme comme dans les années 40 et 50, époque à laquelle les pays latino-américains, grands producteurs de matières premières, surent profiter de la période faste de l'après-guerre mondial. Ce n'est plus non plus l'heure bénie du pétrole, qu'a connue le Venezuela, grand producteur de l'Amérique latine.

La société de sous-consommation

Au moment de l'investiture de Pérez, le premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, comparant le Venezuela avec le Nicaragua et Cuba, déclarait : " y a des pays qui marchent et d'autres qui ne marchent pas." Ainsi, le Venezuela serait un pays "qui marche".

Dans quel état le premier mandat de Pérez avait-il laissé le Venezuela ? En novembre 1979, la CEPAL publiait quelques données éloquentes sur le Venezuela, dans son rapport intitulé L'Amérique latine au seuil des années 80 : 25% des foyers vénézuéliens se trouvaient en dessous du seuil d'indigence. La pauvreté relative (niveau moyen de satisfaction des besoins) atteignait, à l'époque, selon la CEPAL, 38% des foyers. 10% des foyers recevaient plus de 36% de l'ensemble des revenus, alors que les 40% les plus pauvres, ne recevaient que 9,8% des revenus

La situation s'est détériorée avec les années, et aujourd'hui on estime qu'il y a 1 900 000 habitations "pauvres", dont 500 000 sont considérées comme insalubres. La moitié de ces dernières se trouvent dans les gigantesques ceintures de misère, les ranchitos (bidonvilles) qui entourent les villes, face aux résidences luxueuses des magnats du pé-

Au Venezuela, la croissance économique "spectaculaire" n'a jamais été synonyme de "développement", si on don. ne à ce mot un sens intégral, avec ses aspects non seulement économiques, mais aussi sociaux, humains, d'amélioration de la qualité de la vie, etc.

Le Venezuela est un clair exemple de ces pays qui prétendaient à un développement "à l'image et à la ressemblance des centres", adoptant le "capitalisme mimétique de la périphérie", qui "nationalise la dépendance" avec le processus de trans-nationalisation des rapports économiques. Selon Raul Prebisch, dans L'Amérique latine dans les scénarios possibles de la distension (1979), "la société de consommation (formée par le développement mimétique) est incompatible avec l'intégration au système, des grandes masses qui végètent dans la société de sous-consommation. cause en est que le fruit de l'accroissement de productivité, qui accompagne la propagation de la technologie des centres dans les pays de la périphérie, tend à se concentrer en grande partie dans les couches supérieures de revenus, surtout en vertu du pouvoir économique de ces couches."

Malgré la nationalisation des hydrocarbures, leur commercialisation est toujours restée aux mains des multinationales. A l'irrationalité du premier gouvernement Pérez, et de ses successeurs, cherchant à canaliser et à distribuer les revenus considérables obtenus à l'époque du boom pétrolier, afin de faire avancer le Venezuela dans son indépendance économique, s'est ajouté un gaspillage indescriptible, une fuite massive de devises, et le style de vie "Miami" des quelques autochtones privilégiés, qui touchaient les bénéfices, achetaient des demeures aux Etats-Unis, construisaient des "clubs" luxueux, engendrant un ressentiment social toujours plus tor*Le cas du Venezuela n'est pas neuf en Amérique latine, nous en voyons des preuves au Mexique et au Brésil. Les populismes s'épuisent, les "démocrates" et les "sociaux-démocrates" montrent leur vraie nature, et la colère monte, comme l'écume, parmi les déshérités d'Améri-

Combate 9 mars 1989. 1) Sur le problème de la dette extérieure, voir les articles "Les nouveaux pièges de la dette", de Charles-André Udry ; et "Amérique latine, la crise et la dette", de Jésus Rodriguez Vargas, dans Inprecor numéro 262, du 28 mars 1988.

2) Sur l'élection de Lusinchi, voir Inprecor numéro 159, du 24 octobre 1983.

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