Inprecor 1974–2004

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SRI LANKA

Colvin R. De Silva est mort

Inprecor n° 286, 17 avril 1989 · p. 27 · 998 mots

Inde et Asie du Sud IVe Internationale

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SRI LANKA Colvin R. De Silva est mort

UN DES QUATRE fondateurs du mouvement communiste et du mouvement trotskyste au Sri Lanka, Colvin R De Silva vient de mourir à Colombo. Avec lui disparaît celui qui fut une des figures clé du mouvement révolutionnaire dans le sous-continent indien.

Après des études à Londres au début des années 30, où un premier contact avec un groupe trotskyste fut établi, de retour dans son pays natal, Colvin devient à la fois dirigeant du premier syndicat ouvrier du pays et du mouvement populaire pour l'indépendance nationale. Ces deux courants confluent vers la fondation, fin 1936, du premier parti indépendant de classe de Ceylan (le nom qu'avait l'ile comme colonie britanique) : le Lanka Sama Samaja Party (LSSP Parti socialiste, Parti de l'égalité). Colvin en devient le président et le dirigeant politique incontesté. Il s'agit d'un parti à influence de masse (dès 1937, il comptera deux députés), mais avec un nombre restreint de militants : une centaine lors de sa fondation, quelque 700 au moment où éclate la Deuxième Guerre mondiale.

Le LSSP adopte d'abord une position intermédiaire entre le stalinisme et le trotskysme. Mais l'orientation droitière de l'Internationale communiste (IC) fait évoluer rapidement la majorité de la direction du LSSP. Dès 1938, des contacts sont établis avec la IVe Internationale. En décembre 1939, la rupture officielle avec l'IC est consommée. La minorité stalinienne est exclue du LSSP. Elle fondera le PC ceylanais en 1943.

Après l'éclatement de la guerre, Colvin et la plupart des autres dirigeants du LSSP sont arrêtés par les autorités coloniales, réussissent à s'évader de prison et se rendent en Inde, où ils joueront un rôle clé dans la consolidation de la première section indienne de la IVe Internationale, le Bolshevik Leninist Party of India, à partir de 1943.

De retour à Ceylan, il préside, avec Leslie Goonewardene, à un essor du LSSP, reconnu par la majorité des masses laborieuses comme le principal parti ouvrier et la principale force anti-impérialiste du pays. Cette influence de masse atteint son point culminant lors du hartal (grève générale) de 1953, dirigé de bout en bout par le LSSP. Colvin y fait preuve d'un engagement personnel et d'un courage admirables.

Mais, à partir de ce moment-là, la stratégie de lutte pour le pouvoir du LSSP, montre des tailles importantes Les dirigeants du LSSP élaborent un concept d'"exceptionalisme ceylanais", fondé sur la faiblesse incontestable -mais temporaire ! — des forces armées de la bourgeoisie. Ils croient que dès lors, la conquête du pouvoir peut résulter d'une victoire électorale. Tragique méprise : la suite des événements a transformé cette île en la partie du sous-continent indien où les conflits armés occupent la place la plus large.

Par ailleurs, une bonne partie de la classe ouvrière de l'ile est composée d'ouvriers de plantation tamouls, dont seule une minorité jouit du droit de vote. Le LSSP sous-estime le caractère durable et explosif de la question nationale, qui fait que même les ouvriers tamouis qui peuvent voter préfèrent voter pour des candidats tamouls spécifiques, plutôt que de voter pour lui. Le LSSP a aussi une vue incorrecte de la nécessité d'une alliance ouvrière-paysanne (rurale) dans la partie cinghalaise du pays, ce qui l'amène à sousestimer le poids de revendications spécitiques de la population rurale de langue cinghalaise. Résultat : lors des élections de 1957, qu'il espérait gagner, il ne sera que le troisième parti, les élections étant remportées par le parti bourgeois-

Dès lors, une crise d'orientation commence à couver au sein du LSSP, qui le fait hésiter entre un cours vers l'unité d'action extra-parlementaire, regroupant tout le mouvement syndical et de masse encore très puissant dans le pays, et un cours de collaboration de fait avec le SLFP.

Après divers péripéties, le LSSP décida de participer à un gouvernement de coalition avec le parti SFLP. Colvin et Leslie capitulèrent. Colvin devint ministre. Seule une petite minorité dirigée par Bala Tampoe s'opposa à cette capitulation et resta fidèle aux principes d'indépendance de classe, au marxisme

Les conséquences de cette capitulation furent un désastre d'ampleur historique pour le Sri Lanka, pour la classe ouvrière, pour le mouvement ouvrier et pour le LSSP. En l'espace de quelques années, trente ans de conquêtes furent perdus. Même électoralement, la classe ouvrière perdit son indépendance de classe (aux dernières élections, il n'y eut plus que 3 élus se revendiquant du mouvement ouvrier). Du niveau de vie le plus élevé du sud asiatique, la classe ouvrière du Sri Lanka descendit vers un salaire réel des plus misérables. masses laborieuses s'entre-déchirèrent dans des conflits nationalistes glants. Les libertés démocratiques furent étouffées. Le LSSP lui-même n'est que l'ombre de ce qu'il fut : il a connu plusieurs scissions successives. L'une d'entre elles donna naissance au NSSP, qui tente de récupérer la tradition du vieux LSSP et qui est représenté comme le LSSP par un député au parlement.

Le gouvernement de coalition auquel Colvin a participé a commis de véritables crimes : l'accord avec le gouvernement indien sur le rapatriement à terme d'une partie des ouvriers tamouls des plantations, ce qui les exclut définitivement du droit de vote ; la répression sanglante du soulèvement des jeunes dirigé par le JVP, répression accompagnée de véritables atrocités. Ce fut donc aussi un processus de dégénérescence individuelle du vieux lion : il se cantonna davantage dans ses succès professionnels comme avocat, accumulant une grande fortune personnelle, et vivant dans un luxe qui fit scandale.

Mais comme le souligna Trotsky lors du décès de Kautsky, les marxistes ont le devoir de juger les partis et les dirigeants polltiques en fonction du rôle qu'ils jouèrent pendant toute leur existence, et non seulement à partir de leur trahison, si celle-ci se produit. Dans ce sens, et malgré la sévérité du jugement qu'on doit formuler sur la dégénérescence ultérieure du LSSP et de Colvin personnellement à partir des années 60, nous n'oublierons jamais l'image de Colvin, dirigeant les foules de son pays contre l'impérialisme et contre la bourgeoisie ceylanaise en 1953.

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