Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES/ETATS-UNIS

600 000 femmes dans la rue

· Inprecor n° 287, 1er mai 1989 · p. 21-22 · 2 086 mots

Femmes États-Unis

IEN QUE le

B droit à l'avortement dans des conditions de légalité et de sécurité ait été peu à peu dépecé au cours des 8 années de gouvernement Reagan, ce n'est que lorsque la

Cour suprême s'est déclarée d'accord pour revoir la question de la constitutionnalité d'une loi anti-avortement de l'Etat du Missouri, à l'occasion du procès Webster contre les Services de santé chargés de la reproduction, que la menace fut suffisamment sérieuse pour susciter cette réaction massive.

Théoriquement, la

Cour suprême ne peut faire l'objet de pressions. Mais en pratique il est impossible à la justice de fonctionner dans le vide. Rehnquist, président de la Cour suprême, admis avait autrefois que ce tribunal est "affecté par le jugement de l'opinion publique". Plus d'un demi-million de personnes venues de tous les coins des Etats-Unis ont montré ce que pense l'opinion.

C'est sur demande spéciale de l'administration Bush que la révision du cas Webster a été acceptée. Le code de l'Etat du Missouri restreint très sévèrement l'accès des femmes aux services pratiquant l'interruption volontaire de grossesse.

Le code de l'Etat du Missouri

Les attaques de ce statut contre le droit des femmes au contrôle de leur corps commencent dès le préambule qui établit que la vie débute à la conception et que "les enfants non encore nés ont des intérêts à protéger concernant la vie, la santé et le bien-être". Il interdit l'usage de fonds publics pour les programmes d'information sur l'avortement ou "pour la réalisation ou l'aide à un avortement, alors que la vie de la mère n'est pas en danger"

Il interdit également l'avortement dans tous les hôpitaux et cliniques publics (même dirigés par des médecins privés avec des fonds privés), et exige un contrôle sur le fœtus de toute femme enceinte de plus de 19 semaines qui fait une demande d'avortement, pour déterminer si le fœtus est viable, apte à survivre en dehors de l'utérus. Les plus récentes sentences rendues par les tribunaux ordinaires ont déclaré la loi du

Missouri inconstitutionnelle.

dans la rue

LE 9 AVRIL 1989, plus de 600 000 femmes et hommes ont manifesté à Washington, dans une Marche pour l'égalité et la vie des femmes. Elle avait lieu à l'appel de l'Organisation nationale des femmes (NOW), pour qui avait donné aux femmes le droit à l'avortement (1).

cas Webster, sur lequel la Cour suprême aura à trancher

Cette manifestation était la plus importante que les impliquant spécifiquement les femmes, et seules les protestations contre la guerre du Vietnam ont été plus importantes. Plus de 400 organisations nationales s'y sont jointes pour exprimer leur appui, y compris des groupes de femmes afro-américaines et

Teresa MARTINEZ contre Wade soit maintenu. La deuxième plète du verdict Roe, est également improbable, mais pourrait être facilitée si la troisième possibilité, la plus vraisemblable, se réalise : que la Cour suprême n'annule que certaines des dispositions de la loi anti-avortement du Missouri.

nal où siègent trois personnes nommées par Reagan, ses verdicts récents qui montrent que sa raison d'être est de protéger les privilèges, et enfin, le climat politique créé par l'administration Bush, un désaveu partiel de l'affaire Roe est presque assuré. On pense généralement que le vote décisif sur la question de l'avortement dépendra de Sandra

Day O'Connor, la seule femme juge de la

Cour. Personnellement, elle est opposée à l'avortement, mais peut réagir face à la violation de la liberté de parole et de la protection de la vie privée ainsi qu'elle l'a déjà fait dans des cas controversés antérieurs.

serait-ce que l'une des quelconques clauses anti-avortement, cela serait le prélude à une dégradation importante et

FEMMES/ETATS-UNIS

600 000 femmes soutenir le maintien de la décision prise par la Cour suprême dans le cas connu comme Roe contre Wade,

Aujourd'hui ce droit est menacé par un nouveau cas, le au mois de juillet prochain.

Etats-Unis aient jamais connue à propos d'une question plusieurs syndicats ouvriers.

La Cour suprême peut se prononcer dans trois directions différentes. La première, et la moins vraisemblable, c'est que le verdict rendu en première instance soit confirmé et que le jugement Roe possibilité, c'est-à-dire l'annulation com-

Considérant la composition du tribujours de plus.

Si la Cour suprême devait soutenir ne droit à l'avortement.

continue des droits des femmes, en permettant à chaque Etat de fabriquer ses propres lois anti- avortement sur la base de la décision prise.

Les dangers les plus immédiats menaçant les femmes sont les suivants : si la clause de la loi du Missouri interdisant l'utilisation de fonds publics pour des avortements est déclarée conforme à la constitution, le danger sera particulièrement grand dans les régions ou les hôpitaux et cliniques publics sont les seules structures à pratiquer des avortements. Pour obtenir une interruption de grossesse il faudra parcourir des distances plus importantes, ce qui impliquera des délais et accroîtra les risques pour la santé et le coût. Le droit des femmes pauvres au choix d'une solution sûre et légale serait ainsi remis en cause, et elles se trouveront renvoyées à l'avortement clandestin ou à avoir un enfant non désiré.

Des dizaines de jugements rendus par des cours d'Etat ou fédérales ont déjà démontré que la conception d'un droit du fœtus, contenue dans le préambule et dans les clauses sur la surveillance du fœtus, sont contraires au droit de contrôle des femmes sur leur propre corps. Parmi ces cas effroyables citons :

"Droits du fœtus"

- 1986, Michigan, Penny Fryover était enceinte de 16 semaines lorsqu'elle a été tuée dans un accident de voiture, car elle a fait une embardée pour en essayer d'éviter un chien. Son mari a poursuivi le propriétaire du chien pour la mort de sa femme et de son fœtus. Il a reçu des dommages et intérêts pour les deux.

- 1987, Washington, DC, Angela

Carder était enceinte de 25 semaines quand on lui diagnostiqua un cancer.

Alors qu'un régime intensif de chimiothérapie aurait pu lui prolonger la vie, une césarienne fut ordonnée par le tribunal, contre sa volonté et contre l'avis de tous ses médecins. Le fœtus a survécu deux heures et demie et Angela Carder, deux

- 1989, New York, Nancy Klein était enceinte quant elle fut victime d'un accident de voiture entraînant un sévère

1) Jugement rendu en 1973, au nom de la protection de la vie privée, et grâce auquel les femmes ont obtenu le

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dommage cérébral. Son mari a dû se battre contre deux parfaits (d'éminents ennemis de l'avortement) devant le tribunal pour conserver la garde de son épouse et de son fœtus. Finalement il obtint la garde et un avortement pour sa femme, dont l'état de santé ne pouvait permettre de poursuivre le cours de sa grossesse.

Des centaines d'autres cas, semblables à ceux-ci, ont eu lieu dans tout le pays, aboutissant à des interventions chirurgicales forcées (en général des césariennes ou la stérilisation). De plus en plus de procès, sur des accusations de dommages causés au fœtus, sont intentés à des femmes pauvres placées sous l'œil vigilant des services d'action sociale du gouvernement. Les drogues, les activités sexuelles, les régimes et le refus de suivre un avis médical peuvent tous conduire à une poursuite judiciaire, et de tels cas sont le plus souvent tranchés aux dépens des femmes, accréditant l'idée qu'une femme est la pire ennemie de son

Hypocrisie

Cela est tout particulièrement ridicule dans la société américaine contemporaine. Des millions de femmes, surtout des pauvres des villes, des femmes de couleur, et les sans domicile fixe, n'ont qu'un piètre accès aux soins CHOICT médicaux généraux, et encore moins aux soins de grossesse et à l'éducation. Elles ne peuvent certainement pas s'offrir le genre de régime qui est favorable à une grossesse saine, et elles sont victimes d'autres facteurs externes qui affectent leur grossesse, comme la pollution de l'environnement, la violence et le stress.

Prendre ces femmes des minorités comme cibles de ces procès c'est non seulement les punir (encore plus directement que dans leur vie quotidienne) pour des échecs de la société. De plus, la menace de punition les effraie et les empêche de s'adresser aux organismes sociaux où elles pourraient recevoir le minimum d'aide médicale mis à leur disposi-

Les femmes pauvres voient leur choix de reproduction déjà limité par une règle datant de 1980, qui stipule que les allocations octroyées, au niveau fédéral, par Medicaid (2), ne pourront être utilisées pour un avortement que si c'est pour sauver la vie de la femme. Cette loi a été ajoutée à la législation existante dans 37 Etats.

Les adolescentes voient également leurs droits violés. Dans de nombreux Etats, le "consentement parental" est exigé avant un avortement. Cela peut parfois être évité, si la jeune tille reussit à convaincre un juge qu'elle est capable de prendre une décision mûrement réfléchie ou que l'avortement est la meilleure chose pour elle. Ces deux victoires de la minorité anti-choix n'ont pas été très difficiles à obtenir, à cause du tissu de la société de classe américaine qui est raciste et pleine de préjugés sur l'âge.

Les réactionnaires investissent d'ailleurs d'autres terrains que les tribunaux. Depuis la décision de 1973, dans l'affaire Roe, qui a mis fin à la violence, à la destruction et à la mort par avortement clandestin ou introduction de crochets de porte-manteau par les femmes elles-mêmes, la droite est passée aux

ABORTION

EGAL

FREE

LOSE

bombes, à l'incendie criminel, aux menaces physiques et au harcèlement psychologique des femmes et des travailleurs de la santé.

L'opération Rescue

L'activité la plus récente du courant fondamentaliste chrétien, ayant attiré l'attention des grands médias, est l'opération Rescue (sauvetage). Fondé à New York et également actif à Boston et Los Angeles (où le leader est un Blanc, mâle, ancien vendeur de voitures), ce groupe se rassemble habituellement tôt le matin, et essaye de bloquer l'accès aux centres de soins et de les faire fermer. Sur ordre de son chef, la majorité de la horde s'asseoit, se lève, et se traine sur le derrière, tout en priant et chantant continuellement à tue-tête. D'autres se tiennent sur la chaussée, prêts à se mettre à vociférer et à jeter à la face des clients venus se faire soigner, des exemplaires de leurs dessins fallacieux, censés représenter des fœtus avortés.

16 années de violence et l'ultra-conservatisme des 8 dernières ont laissé leurs marques sur les militants et sympathisants partisans de la liberté de choisir. Les actions de la droite ont, en partie, réussi à rendre, de nouveau, l'avortement honteux. La conviction interne s'est affaiblie dans le mouvement, en raison d'un excès de prudence dans les prises de position. Quelques partisans du libre choix des femmes en sont venus à faire l'apologie de l'actuelle procédure d'avortement. Un grand nombre de femmes, plus que par le passé, d'abord confiantes dans leur choix de pratiquer l'avortement, ont fini par se sentir culpabilisées. Mais même si les idées ont pu être affectées dans une certaine mesure, l'attitude concrète et les habitudes des femmes américaines, elles, reflètent clairement une autre réalité : le taux annuel d'avortements aux Etats-Unis est de 28 pour 1 000 femmes en âge de procréer, ce qui en fait un des plus élevés des pays ca-

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Keu

Bien sûr la lutte ne s'arrétera pas en juillet, quelle que Nº 1 IN THI soit la décision dans le cas

Webster. Un autre cas a déjà été porté devant la Cour. II

EP s'agit d'introduire des condi-

tions extrêmement strictes pour accorder l'habilitation

RTIOI aux organismes pratiquant

l'avortement, exigeant d'eux qu'ils possèdent un équipement particulier, largement au dessus des besoins réels de la pratique d'avortements sûrs. Au niveau de l'Etat, chaque décision prise par la Cour suprême ne qu'augmenter le nombre de procédures remettant en cause les droits des femmes. La lutte pour le contrôle, par les femmes, de leurs potentialités reproductrices doit également concerner, sur une plus large échelle, la stérilisation forcée des femmes des minorités nationales.

La vaste coalition réunie derrière la manifestation pour la Vie des femmes a montré sa capacité à mener le mouvement dans cette lutte qui s'annonce. Au vu du nombre de gens qui sont descendus dans la rue le 9 avril, il est clair que les femmes sont prêtes, une fois encore, à prendre l'offensive pour leurs droits. Ce combat ne doit d'ailleurs pas se limiter au système judiciaire et s'étendre à l'organisation de centres de santé alternatifs, de programmes d'information, et de réseaux de soutien mutuel.

2) Un programme limité d'aide médicale étatique et fédérale, dont les fonds sont destinés à ceux qui ne peuvent subvenir seuls à leurs dépenses médicales. Inprecor numéro 287 du ier mal 1989

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