"COMME D'HABITUDE" titre à la une, El Batal, hebdomadaire à anticipées du 2 avril 1989 : 99,27% des voix pour le candidat destourien (1). En fait, malgré les apparences, ces élections ne ressemblent que fort peu aux précédentes consultations
TUNISIE
Les élections se suivent ... mais ?
grand tirage, au lendemain de l'annonce des résultats officiels des élections législatives et présidentielles unique à la présidence, le général Ben Ali ; l'ensemble des sièges de députés pour son parti, le Rassemblement constitutionnel démocrate (RCD), ex-Parti socialiste électorales, du temps de Bourguiba.
Mongi KOUKA
U LENDEMAIN du coup d'Etat
"blanc" du 7 novembre 1987, qui permit à Ben Ali de mettre fin au règne du "Président à vie" Bourguiba, en état de sénilité avancée (2), tout portait à croire que l'on s'acheminait vers une réforme du système politique tunisien qui verrait la participation au pouvoir de partis libéraux et réformistes sous la forme, notamment, de leur intégration à la Chambre des députés, dans le cadre d'une pseudo-démocratie dite consensuelle, rigoureusement contrôlée et "protégée" par la police et l'armée. Tout en gardant l'hégémonie au sein des principales institutions de l'Etat, le Destour aurait ainsi perdu le monopole absolu de la gestion des affaires publiques.
Nouvelle
"union nationale"
Cette réforme pouvait s'expliquer par la nécessité où se trouvait le parti au pouvoir de rompre son isolement croissant et par la volonté de permettre une meilleure expression des intérêts de la bourgeoisie et, en particulier, de la bourgeoisie d'affaires de plus en plus puissante. Alors que la politique de libélisation en cours promettait, à terme, une accentuation des contradictions sociales et politiques, il était impératif de rechercher les voies d'une nouvelle "union nationale" que le Destour était désormais incapable de réaliser en son sein.
Dans cette perspective, le pouvoir prit un certain nombre de mesures permettant à la presse de s'exprimer plus librement et aux organisations politiques, légales ou non, de développer leurs activités sans risque immédiat de répression. L'opposition" bourgeoise et réformiste applaudit à l'ensemble de ces mesures sans tenir compte - ou si peu - de ce que, parallèlement, le parlement adoptait une série de lois portant sur la presse, les associations à caractère politique ou autre, la procédure électorale, etc., qui consacraient l'autorité absolue du pouvoir exécutif et du ministère de l'Intérieur. Le 7 novembre 1988, premier anniversaire du renversement "pacifique" de Bourguiba, le Pacte national, complément politique de ces codes répressifs, fut signé par le RCD, le MDS, le PUP, le PSP, le RSP, le PCT, un repré sentant officieux du MTI (3), le "coordinateur" de l'Union générale des travailleurs de Tunisie (UGTT), la Ligue tunisienne des droits de l'Homme et quelques associations professionnelles (médecins, avocats, etc.).
Ce pacte, qui reprend dans ses grandes lignes le programme du Parti destourien "rénové" ("démocratie consensuelle", réhabilitation du "patrimoine arabo-islamique", libéralisme économique) fixa les limites du pluripartisme et les conditions d'une participation de forces nondestouriennes au gouvernement.
Soumission au Destour
L'opposition crut y voir, ou fit semblant d'y voir, un dépassement réel du monopole destourien sur l'Etat, dans le cadre d'une "majorité présidentielle", un premier pas vers son association effective au pouvoir; enfin, une raison de plus pour soutenir Ben Ali, "président de tous les Tunisiens" ! Les élections législatives et présidentielles combinées devaient couronner et confirmer la réalisa-
Ce n'était qu'illusion : le pouvoir n'envisageait la collaboration de ces partis que sous la forme de leur soumission au
Alors qu'il n'était que le ministre de l'Intérieur de Bourguiba, Ben Ali s'était chargé de démanteler l'UGTT et d'étouffer toute tentative de réorganisation syndicale et de lutte ouvrière. A I'UGTT "légitime", réprimée, dispersée et paralysée, il avait substitué une UGTT des hommes de la milice destourienne.
Au lendemain du 7 novembre, l'heure de la "réconciliation nationale" ayant sonné, Ben Ali proposa un plan de "réconciliation" syndicale, accepté par tous les bureaucrates, y compris ceux de l'ex-syndicat "légitime". Une commission nationale paritaire, comprenant autant de "légitimes" que de destouriens, devait assurer la préparation d'un congrès extraordinaire, relayée à l'échelon local, régional et sectoriel par d'autres commissions paritaires. Enfin, l'UGTT "réunifiée" devait adopter une conception "civilisée" du travail syndical, basée sur l'idée de "participation" et non de revendication.
Le plan de Ben Ali
Le plan de Ben Ali impliquait le renoncement à la lutte pour l'indépendance de l'UGTT, une soumission plus grande à la bureaucratie syndicale destourienne et l'acceptation, sans discussion, de l'austérité et de la remise en cause des acquis des travailleurs. De fait, la commission nationale paritaire signa des deux mains le Pacte national alors que, dans le même temps, elle ne réagissait pas à la révision administrative du code du travail (introduction de la flexibilité de l'emploi, autorisation du travail de nuit des femmes, etc.) et à d'autres mesures anti-ouvrières, sous prétexte que ses prérogatives se limitaient à l'organisation technique du congrès syndical !
Dans leur majorité, les syndicalistes combatifs et la gauche syndicale acceptèrent la solution Ben Ali. Si certains ne manquaient pas d'illusions quant à la sincérité et la bonne volonté de "l'homme du 7 novembre", la plupart espéraient s'imposer au sein du processus de "réunification". Mais la raison fondamentale qui les a déterminés est le très faible niveau de combativité ouvrière depuis le démantèlement de l'UGTT en 1985, et l'incapacité du syndicalisme "légitime" à se réorganiser et à riposter aux attaques et autres manœuvres du pouvoir. La "réunification" est alors apparue comme un raccourci possible et, en tous cas, comme un moindre mal.
Dans ces conditions, la préparation du congrès extraordinaire ne pouvait être qu'une entreprise bureaucratique sans participation réelle des travailleurs. Aucun débat, aucun bilan, aucune plate-
1) "Destourien" est, en fait, le terme arabe signifiant "constitutionnel".
2) Voir Inprecor numéro 264 du 25 avril 1988.
3) MDS : Mouvement des démocrates socialistes, le seul Parti bourgeois d'opposition ayant acquis une certaine influence à l'époque de Bourguiba.
PUP : Parti de l'unité populaire ; parti bourgeois aux accents populistes. Sa fondation remonte aux années 70 (scission du MUP de Ben Salah).
PSP : Parti social du progrès, parti libéral bourgeois.
RSP : Rassemblement socialiste progressiste, fondé, au début des années 80, par d'anciens militants de la gauche révolutionnaire. Flirte aujourd'hui avec Ben Ali, les islamistes et Hafez el Assad.
PCP : Parti communiste tunisien.
MTI : Mouvement de la tendance islamique, devenu récemment le Parti de la renaissance pour se conformer à la loi qui interdit la référence à la religion dans le nom d'un parti politique.
forme d'action, uniquement des batailles de coulisses, des alliances de toutes sortes, des compromis dont le seul but était de gagner des sièges dans les différentes instances. C'est ainsi que le congrès a été sans cesse reporté, bloqué par la petite guerre que se livraient deux fractions bureaucratiques — qui ne coïncident pas avec l'ancien clivage -pour le poste de secrétaire général (le congrès extraordinaire s'est finalement tenu les 10 et 11 avril derniers, à Sousse. La gauche syndicale a abdiqué devant les hommes du régime, sous prétexte de barrer la route aux intégristes. Ndlr).
Les travailleurs, de fait, sont absents depuis 1985 de toutes les batailles politiques importantes et ne disposent plus d'une organisation capable de défendre leurs revendications les plus vitales. Le plus inquiétant est la nouvelle configuration du mouvement syndical et des instances intermédiaires : le syndicalisme combatif et la gauche régressent, perdent même quelques bastions traditionnels (société "Le Confort", la plus grande entreprise d'électro-ménager du pays ; la Régie des tabacs ; etc.) ; la bureaucratie syndicale "légitime" tisse une nouvelle alliance avec le pouvoir et les intégristes ; ceux-ci maîtrisent désormais de nombreux syndicats, conquis au détriment de la gauche.
La gauche syndicale paye ainsi le prix de ses divisions, de son refus de mener la bataille du congrès autour d'une plateforme de mobilisation ouvrière, et de ses alliances opportunistes avec telle ou telle fraction bureaucratique.
La montée de l'intégrisme
En Tunisie, le mouvement intégriste islamique existe depuis les années 70, mais ce n'est qu'au début des années 80 qu'il est apparu réellement en tant que force politique. Sans revenir ici, dans le détail, sur l'itinéraire de ce mouvement, notons simplement qu'il s'est constitué, à l'origine, en s'appuyant sur la contestation de la jeunesse et des travailleurs intellectuels (instituteurs, enseignants, fonctionnaires...) avant d'exprimer la déception et la révolte de secteurs de plus en plus larges de la petite-bourgeoisie, notamment traditionnelle, face à la crise du régime destourien et à la désagrégation accélérée du tissu économique, social et culturel dans lequel elle s'insérait.
L'intégrisme a incontestablement tiré parti de la veulerie des courants démo. cratiques et de la crise de la gauche révolutionnaire depuis la fin des années 70, ainsi que des échecs successifs de l'UGTT. Le facteur décisif qui explique la croissance actuelle du mouvement est cependant la libéralisation économique et la crise qui réduisent à la misère et au chômage des pans entiers de la classe ouvrière et de la jeunesse et, depuis 1986, frappent de plein fouet l'économie petite-bourgeoise urbaine.
La campagne de répression contre les intégristes, au cours de l'été 1987, a révélé la force de leur organisation, l'existence de réseaux actifs dans tout le pays, d'un appareil de cadres éprouvés et même de cellules secrètes au sein de l'armée. Mais ce n'est qu'après le 7 novembre que s'est développée vraiment leur influence à une échelle de masse, au point qu'ils sont aujourd'hui la deuxième force politique du pays.
Au lendemain du coup de Ben Ali, une sorte de trêve conflictuelle s'instaura entre lui et les intégristes. Il leur fit concession sur concession, espérant leur couper l'herbe sous les pieds et moyennant leur soutien. Les intégristes signèrent le Pacte national et adoptèrent un discours modéré, voire "moderne", allant jusqu'à admettre publiquement l'égalité entre l'homme et la femme.
Une brèche dans le Pacte national
En vérité, le pouvoir continue d'exercer de multiples pressions pour limiter l'extension de leur influence (contrôle étroit des mosquées, article du Code des partis interdisant de se référer à l'islam comme base de l'action politique), tandis qu'ils poursuivent leur travail de taupe, organisent clandestinement leurs troupes et investissent systématiquement toutes les organisations à caractère de masse : UGTT, mouvement étudiant, démocratique, scout, scolaire,
La grande inconnue et, en quelque sorte, le véritable enjeu des élections anticipées étaient le vote islamiste. électoral montra que le pouvoir n'était nullement disposé à admettre une représentation véritable des partis non-destouriens à l'Assemblée nationale. Le maintien du scrutin uninominal majoritaire à un tour, en vigueur du temps de Bourguiba, et l'introduction d'un système de parrainage pour les candidats aux législatives et aux présidentielles, visaient à décourager toute candidature indépendante. Favorisant le RCD, le Code électoral contraignait les autres partis à accepter une alliance électorale avec celui-ci, à ses conditions, ou à prendre le risque de se voir interdire l'en-
Après avoir laissé planer le doute durant de nombreuses semaines sur ses intentions, Ben Ali proposa officiellement à tous les signataires du Pacte national, la constitution de listes de coalition. Il voulait ainsi concrétiser la fameuse "démocratie consensuelle" et, surtout, éviter une compétition électorale dans laquelle le rôle des intégristes demeurait incertain. En effet, ceux-ci répondaient "oui" à tous les clins d'œil du pouvoir sans rejeter, pour autant, les appels de pied du MDS. Ils se préparaient, en outre, à l'éventualité de listes autonomes.
La proposition de Ben Ali avait toutes les chances d'êtres acceptée par les partis du Pacte national, dans la mesure où elle assurait à chacun, même aux plus petits, des sièges à la Chambre des députés. Les intégristes pouvaient difficilement refuser sous peine d'apparaître comme les "briseurs" de l'union nationale et de remettre ouvertement en cause leur entente avec Ben Ali. Une telle coalition électorale signifiait cependant, et nécessairement, la satellisation par le RCD de tous les autres partis. Ahmed Mestiri, le fondateur du MDS, avait de plus hautes ambitions ; il opta pour la constitution de listes MDS indépendantes, pour éviter à son mouvement de devenir un appendice du RCD. Les petits partis, ne pouvant s'allier seuls avec le Destour, suivirent le MDS. Le RCD ne pouvait, non plus, faire liste commune avec le seul MTI. Le projet Ben Ali tomba à l'eau : il ne resta de l'alliance électorale autour du Pacte national que le soutien réaffirmé de tous les partis au général candidat !
Tandis que les intégristes annonçaient leurs candidatures dans toutes les circonscriptions électorales, le pouvoir lâcha la bride à la bureaucratie et aux milices destouriennes. Objectif : conquérir tous les sièges au Parlement.
La gauche absente
La gauche, elle, fut une fois de plus absente. Le PCT, dont le secrétaire général se voyait déjà député, se trouva marginalisé. Ce parti, qui n'a jamais raté une occasion de se présenter aux élections, même les plus contestables, essaya en vain de constituer des "listes progressistes" avec des compagnons de route. L'extrême gauche, plus importante que le PCT, bien que divisée, hésita avant de choisir, finalement, le boycott. Quelques tentatives de constituer des listes de gauche, voire de présenter un candidat contre Ben Ali, échoueront. En définitive, la gauche ne sera présente que dans trois circonscriptions, ce qui est très peu, compte tenu de son potentiel militant.
La campagne électorale fut morne, monopolisée par le Destour. "Pour ne pas déranger la population" (!), le ministère de l'Intérieur interdit l'usage des mégaphones, les rassemblements et les
meetings dans les lieux publics ; l'affichage fut limité aux "panneaux réservés à cet effet", la télévision n'accorda que quelques minutes aux têtes de listes.
En revanche, le parti au pouvoir se permit tout ce qu'il interdisait à ses concurrents : il recouvrit les murs de portraits de Ben Ali, le "protecteur de la religion"; envahit le petit écran ; distribua gratuitement des denrées alimentaires dans les quartiers pauvres ; etc. Le gouvernement adopta une série de mesures démagogiques : annulation des dettes paysannes inférieures à mille dinars (3), aides diverses aux chauffeurs
La polémique électorale se focalisa sur le thème de l'islam. Les intégristes mirent en avant leurs revendications les plus réactionnaires. Le Parti destourien lança une offensive contre les "fanatiques" qui "utilisent la religion à des fins politiques" se présentant, sans grand souci de cohérence, comme le véritable défenseur de l'islam.
Le mode de scrutin, les conditions de la campagne électorale n'étaient guère démocratiques. Les élections furent, quant à elles, l'occasion de nombreuses entorses aux principes démocratiques, en particulier dans les zones rurales : bourrages des urnes ; pressions de toutes sortes sur les électeurs, notamment les femmes ; exclusion des observateurs non-destouriens, etc. Soucieux de préserver une certaine crédibilité, le pouvoir ne pouvait toutefois procéder à une falsification des résultats à une échelle aussi vaste que lors des élections législatives de novembre 1981, contestées à juste titre par l'opposition.
Les chiffres officiels reflètent à peu près les rapports de forces réels.
Nouvelle polarisation
La Tunisie compte près de 2,8 millions d'électeurs sur 7 millions d'habitants (4). Sur l'ensemble des 25 circonscriptions, le RCD a récolté 84% des voix, les intégristes près de 18% (en ne comptant que les circonscriptions où leur listes ont été validées) et les autres partis, parmi lesquels le MDS est majoritaire, à peine 10%. Ces données confirment la nouvelle polarisation politique .
En effet, alors qu'à la fin des années 70 et au début des années 80, la scène politique était marquée par l'opposition au pouvoir, de la classe ouvrière organisée au sein de l'UGTT, la défaite du mouvement ouvrier, en 1985, entraîna une nouvelle polarisation. Le premier pôle est constitué par la clientèle traditionnelle du Destour, notamment dans les campagnes, à laquelle s'est jointe la frange la plus modérée de la petite-bourgeoisie démocratique (qui avait soutenu le MDS aux élections de novembre 81) ; le second pôle, regroupé autour des intégristes, comprend la petite-bourgeoisie réactionnaire avec des prolongements dans les couches populaires les plus pauvres. Le mouvement intégriste a su se rallier des secteurs de la petite-bourgeoisie urbaine opposée au Destour. Les travailleurs sont à la remorque d'un de ces deux pôles ou sombrent dans la passivité. Le taux officiel de participation est le plus bas dans les régions industrielles. La classe ouvrière ne s'est reconnue massivement dans aucune des listes en présence.
Certes, les intégristes réalisent également leurs plus hauts scores dans des circonscriptions urbaines, mais c'est là que se trouve leur base petite-bourgeoise. Par ailleurs, les résultats des élections syndicales montrent que si l'influence des intégristes est effectivement grandissante au sein de la classe ouvrière, elle reste encore bien minori-
La signification des élections
Les élections anticipées ont mis en évidence la précarité du projet d'une "démocratie consensuelle" impliquant la participation de partis autre que le Destour au pouvoir. La bourgeoisie, en vérité, ne veut pas gouverner en dehors du RCD. Depuis le 7 novembre, de nombreuses possibilités se sont offertes à elle de s'exprimer de manière indépendante du pouvoir exécutif. Hormis les partis bourgeois (MDS et autres), un certain nombre d'associations ont commencé à se mettre en place représentant tel ou tel secteur de la bourgeoisie ; le syn-
3 Se Travail Heures de Loisir
Heures
Heures desomment
dicat patronal avait commencé à se dégager du corset bureaucratique destourien. Toute cette agitation ne fit cependant pas long feu : plus ou moins satisfaite par les mesures de libéralisation économique, reconnaissante à Ben Ali de maintenir le calme social après avoir contribué activement à la répression du mouvement ouvrier, consciente de la nécessité d'un fort appareil bureaucratique, pour préserver l'équilibre du pouvoir dans une situation de crise économique aiguë et d'instabilité sociale latente, la bourgeoisie a choisi d'exercer son influence de l'intérieur même d'un Destour de plus en plus sensible, il est
C'est pourquoi aucun autre parti bourgeois n'a pu se prévaloir d'un quelconque appui dans les milieux de la bourgeoisie, tandis que le RCD a pu étaler, dans les colonnes de sa presse, de longues listes de capitalistes et autres bourgeois appelant à voter pour lui.
Le projet d'une "démocratie consensuelle" reposait sur la perspective d'ur reflux durable du mouvement de masse et de toute forme d'opposition. Or, la timide remontée des luttes ouvrières, perceptible depuis l'été dernier, et l'apparition en force du courant intégriste ont imposé à Ben Ali de s'appuyer sur le parti destourien comme instrument d'encadrement de la population, bien plus qu'il ne l'envisageait au départ. De ce point de vue, le pouvoir ne pouvait prendre le risque que comportaient l'organisation d'élections un tant soit peu démocratiques : en l'occurrence, la constitution d'un pôle d'opposition islamique au sein du Parlement.
Les élections du 2 avril marquent incontestablement un tournant dans la situation politique tunisienne. La tension monte entre le RCD et ses alliés de la veille au sein du Pacte national. Avant même la clôture du scrutin, le MDS décida de se retirer de la compétition électorale, puis en contesta bruyamment les
Les intégristes également les résultats, mais sans trop insister ; l'heure n'est pas encore venue, pour eux, d'une offensive généralisée contre le pouvoir, mais la trêve est com-
Vers un nouveau durcissement ?
Tout laisse supposer que la bipoiarisation intégriste/Destour va s'accentuer dans la période qui vient. Le pouvoir est, en effet, incapable d'enrayer la dégradation permanente de la situation sociale. Au contraire, prêtant serment devant les nouveaux députés, Ben Ali a mis lourdement l'accent sur la nécessité de serrer encore plus la ceinture et a annoncé d'imminentes mesures de suppression de la "compensation" qui limite l'augmentation des prix des produits de première nécessité. Dans cette situation, la bourgeoisie libérale et réformiste ne peut que s'en remettre à Ben Ali. Le MDS risque de voir ses cadres prendre le chemin du RCD Déjà, celui-ci fait pression dans ce sens au moyen d'une campagne de presse.
Seul un redémarrage énergique des luttes ouvrière peut à nouveau bouleverser la situation. Des luttes d'une certaine importance ont eu lieu cette année, notamment contre les licenciements, mais en l'absence d'une organisation syndicale indépendante capable de coordonner et de diriger ces luttes. L'apparition d'un nouveau pôle de gauche exprimant une alternative à la fois au pouvoir et aux intégristes, est plus que jamais néces-
7 avril 1989
3) 1 Dinar - 7 Francs français
4) Plus de 4 millions sont en age de voter (20 ans *20% ne sont pas inscrit (sur les listes électorales) dans la campagnes, 30% sur le littoral, le Grand Tunis battant le re cord avec un total de 45% de non-inscrits." (Le Maghreb, 7