UNE SITUATION politique et sociale nouvelle s'est peu à peu
Ce tournant se profilait depuis longtemps, car le mouvement de masse, n'ayant pas su s'ouvrir de brèche dans le dispositif répressif, se trouvait dans l'incapacité de poser la question août 1987 (1). Cela ne signifie pourtant pas que la conscience moyenne ait baissé. Les trois journées d'action nationale des répression a pu empêcher nombre d'associations civiques des
AFRIQUE DU SUD et mouvement de masse dessinée au cours des derniers mois, en Afrique du Sud.
du pouvoir. Plusieurs événements ont jalonné cette lente évolution, notamment l'échec de la grève des mineurs, en
6, 7, et 8 juin 1988 (3 millions de grévistes) ont montré l'ampleur de la combativité en réserve (2). Même si la townships de poursuivre leurs activités, ou les a acculées à disparaître, le mouvement syndical, quant à lui, a mieux résisté, dans l'ensemble, à l'état d'urgence.
Le problème est donc ailleurs.
Peter BLUMER et Tony ROUX
E NOUVEAUX défis politiques
D et stratégiques sont apparus et le mouvement de masse s'est alors retrouvé sans perspective politique. D'importants secteurs libéraux bourgeois ont démontré que leur re cherche d'une sortie en douceur de l'apartheid s'accommodait fort bien d'une nouvelle législation du travail plus répressive, mise en place par le gouvernement au début de l'année 1989. La perspective d'une grande crise de régime favorisée par une montée de l'opposition libérale et le renforcement des pressions internationales s'est peu à peu estompée. Au contraire, le gouvernement de
Pieter Botha, malgré la crise interne qui agite le Parti national (NP) au sujet de la succession du président, reprenait l'initiative politique, réprimait le mouvement de masse, en proposant simultanément des réformes structurelles. L'électorat libéral inquiet et à la recherche d'une solution modérée, votait de plus en plus pour le parti de Botha, alors qu'une partie de l'électorat afrikaner glissait pour sa part vers l'extrême droite.
De son côté, le mouvement populaire n'abordait pas cette situation dans les meilleures conditions. Il n'avait notamment pas réussi son unification au cours des années chaudes de 1984 à 1986. Le mouvement syndical, avec principalement le Congrès Sud-africain des syndicats, COSATU, démontrait une certaine capacité à centraliser les luttes et à résister à la répression. Mais le mouvement des communautés, avec principalement le Front démocratique uni, UDF, connaissait des difficultés grandissantes. C'est bien sür la répression qui explique cet affaiblissement de l'UDF : le régime s'est attaqué à l'UDF avec la conviction qu'il s'agissait de la pièce maîtresse de l'ANC (Congrès national africain) à l'intérieur du pays. Mais d'autres éléments ont contribué aux difficultés de ce mouvement. En premier lieu la manière dont l'UDF s'est avéré être un projet ambigu, combinant les caractéristiques d'un mouvement de masse à la base et une tendance à l'autonomisation des personnalités dirigeantes au sommet. Toute la période 1985-86 a vu, en effet, une très forte radicalisation dans les townships, notamment parmi la jeunesse. Ce mouvement, largement inspiré par les consignes de l'ANC, s'imprégnait peu à peu de l'idée d'une victoire à court terme. Le mot d'ordre central était alors de rendre le pays "ingouvernable". Mais, très vite, certains affirmèrent qu'il était effectivement devenu "ingouvernable" et la propagande de l'ANC mit alors l'accent sur l'émergence d'un "double pouvoir" (Voir Inprecor numéro 231 du 1er decembre 1986),
L'impasse
La première inquiétude apparut quand il fallut trouver un débouché à l'action de boycott scolaire. Dans les rangs mêmes de l'UDF, et bien sûr parmi les parents il devenait nécessaire de mettre un terme à un mouvement dont les objectifs paraissaient hors de portée (3). Alors apparut petit à petit le constat que malgré l'ampleur fantastique des mobilisations populaires le rapport de forces réel ne permettait pas de poser la question du pouvoir. De nouvelles questions d'ordre stratégique se posaient que rien ne permettait de résoudre avec les moyens du moment : le contrôle ouvrier dans les entreprises, la question de la violence révolutionnaire de masse, le monolithisme de l'appareil de répression, etc.
A posteriori, il est plus facile de saisir ce qu'a été la stratégie de la principale organisation de libération, l'ANC. Le Congrès avait un projet combiné : pousser le mouvement de masse le plus loin possible et l'articuler à une pression grandissante de l'opposition libérale. Une crise de régime était ainsi attendue qui faciliterait une réorganisation de tout le système avec l'aide de diverses interventions politiques étrangères. Les sommets dirigeants de l'UDF étaient ainsi utilisés principalement pour créer un pont vers les milieux libéraux et occidentaux (Voir Inprecor numéro 207, du 18 novembre 1985). Cette stratégie n'a pas fonctionné dans la mesure où le centre du libéralisme blanc en Afrique du Sud n'est pas composé de démocrates petits-bourgeois mais de véritables capitalistes. Le mouvement de masse paraissait suffisamment fort, d'ailleurs, pour que ces milieux craignent une dynamique sociale incontrôlée.
Un front unique à sens unique
Le second problème qui émergea fut celui de l'unité. Deux questions se posent simultanément dans ce pays : d'abord celle de l'unité de la classe ouvrière et des masses déshéritées, puis celle des alliances tactiques avec des secteurs bourgeois et petits-bourgeois noirs ou blancs. Or la politique qui a été suivie par l'UDF, et donc par l'ANC, n'a pas été celle-là. En vérité, la Charte de la liberté a été utilisée comme un symbole de ralliement autour de l'ANC pour une politique "unitaire" très spécifique. Il ne s'agissait pas de rassembler le gros de la classe ouvrière et de poser parallèle-
1) Voir Inprecor numéro 249, du 21 septembre 1987.
2) Voir Inprecor numéro 269, du 4 juillet 1988
3) Le boycott scolaire, en 1985, a été le principal point d'affrontement physique entre le mouvement de masse et le pouvoir. Parmi les scolaires, le mot d'ordre populaire était alors : pas d'éducation avant la libération". Voir inprecor numéro 207, du 18 novembre 1985 et 219, du 12 mai 1986
ment la question des alliances avec d'autres secteurs sociaux. Il s'agissait, au contraire, de découper verticalement un secteur prolétarien pour l'incorporer à un front chartiste plus large. Une telle tactique ne profita pas à l'unité du mouvement syndical. Au contraire, plus la Charte était formellement adoptée par une partie du mouvement ouvrier et plus celui-ci se divisait. L'objectif de l'ANC était principalement d'arrimer le mouvement syndical à sa stratégie. Dès lors, le débat sur le contenu même de la Charte ne pouvait être mené sereinement (Voir Inprecor numéro 232, du 15 décembre 1986). D'autres secteurs syndicaux souhaitaient, cependant, débattre du fond d'un programme rédigé il y a plus de trente ans avant même que n'apparaisse l'actuel mouvement ouvrier sud-africain.
Division du mouvement syndical
On sait qu'en 1985, à la fondation du COSATU, une partie du syndicalisme issu de la Conscience noire, se retrouva en dehors du processus d'unification syndicale et forma par la suite le Congrès national sud-africain des syndicats, NACTU (Voir Inprecor numéro 213, du 17 février 1986). A cette époque, le COSATU était le résultat d'un front unique de facto, tout à fait particulier, entre le courant chartiste et la gauche syndicale, notamment issue de la Fédération des syndicats sud-africains (FOSATU). Cette unité était justifiée de plusieurs points de vue pour la gauche syndicale. Le premier, c'était la reconnaissance de la force et de l'impact de l'ANC dans les townships noirs, où la gauche syndicale elle-même était peu ou pas organisée. Le second était le pronostic qu'à terme, en dehors du courant chartiste et de la gauche syndicale, les autres courants politiques et syndicaux allaient peu à peu disparaître. Il fallait donc privilégier une unité pratique, immédiate, avec la seule for-
En ce qui concerne le courant ANC, il s'agissait d'un virage important : après
ATIONAL
UNION
plusieurs années de dénonciation de la gauche syndicale, il prenait la décision d'une coexistence conflictuelle avec elle, au sein du COSATU. Ce "front unique" privilégié entraîna par la suite l'acceptation tactique par la gauche syndicale de la Charte de la liberté comme programme de revendications élémentaires (4) et l'acceptation d'un COSATU pour les grandes campagnes
Le choix de la gauche
Le scénario qui s'ensuivit ne fut pourtant pas celui prévu. Il y eut d'abord des conflits assez sévères entre les alliés notamment sur des questions touchant à la démocratie interne. Ensuite, la gauche syndicale privilégiant ainsi ses rapports avec le courant chartiste, n'offrit aucun débat ni proposition aux autres, notamment aux petites organisations de la gauche politique et aux courants syndicaux minoritaires regroupés dans le NACTU. Le "front unique" réalisé au sommet du COSATU finit par apparaître comme sectaire (5) à l'extérieur de cette centrale. Un certain espace était laissé à tous ceux qui n'en acceptaient pas les modalités. Le NACTU connut ainsi une croissance dans certaines industries et la gauche politique, loin de disparaître, continua à exister et à intervenir. L'axe UDF-COSATU ne réussissait pas à unifier l'ensemble du mouvement de masse sous sa bannière. Et surtout, il ne parvenait pas à rassembler toute l'avant-garde.
Ce choix politique de la gauche syndicale se faisait pourtant au nom d'un projet non-sectaire. Il lui fallait en effet s'adresser de toute manière au secteur le plus important du mouvement de libération et trouver un modus vivendi avec l'ANC. Mais, de cette priorité, elle tirait parfois une vision assez unilatérale des tâches de l'heure.
D'autant que si cette unité-là était possible (6) c'est qu'une conjoncture particulière le permettait : l'ampleur du mouvement de masse, sa mais aussi l'absence d'implantation de la gauche syndicale dans les townships, alors que le courant chartiste était lui-même encore faible dans les grands secteurs syndicaux. La période était à la montée des conflits de classes. Les enjeux étaient considérables et imposaient aux deux grandes composantes du mouvement de masse une certaine real-
Mais aujourd'hui tout ce montage est évidemment compromis. Non seulement le mouvement de masse recule et les rapports de force se détériorent, mais le contexte international a, lui aussi, changé ! La perestroïka, les pressions pour une négociation et les débats au sein de l'ANC lui-même vont modifier substantiellement les conditions qui avaient présidé à ce "front unique" particulier. Dans ce contexte moins favorable, alors que le mouvement syndical apparaît comme le noyau dur de la résistance noire, les pressions de la base syndicale poussent à une unité ouvrière accrue. L'ANC et le PC sud-africain eux-mêmes affirment que la Charte de la liberté n'est plus un critère décisif de l'unité syndicale. Dans leurs écrits récents ils s'ouvrent à la perspective de discussions avec le NACTU
Proposé par une partie du COSATU, voici quelques mois, un "sommet ouvrier" s'est tenu au mois de mars. Convoqué, à l'origine, pour définir la stratégie syndicale contre la nouvelle législation du travail et poser un jalon de l'unité entre le COSATU et le NACTU, le "sommet" a regroupé 700 délégués ouvriers représentant 40 syndicats, totalisant plus d'un million de travailleurs. Il a été conçu comme une conférence de dirigeants ouvriers du rang, sans les permanents. Il a témoigné d'un profond désir d'unité ouvrière mais aussi d'unité de l'avant-garde ouvrière, et il a ouvert une discussion sur la question du programme politique de la classe ouvrière. Mais tout ne fut pas serein, ni dans la préparation du "sommet" ni dans sa convocation finale L'enjeu était d'importance et constituait un test pour tous les courants intervenant dans le mouvement syndical. Alors que la direction du NACTU avait été très offensive au début de sa préparation, elle a ensuite commis une séries d'erreurs montrant les difficultés qu'elle rencontre pour mener une politique de front unique dans toute sa complexité. Finalement ce n'est pas le NACTU en tant que tel, qui a participé au "sommet", mais onze de ses syndicats de branche, parmi les plus représentatifs (7).
Le "sommet"
Malgré ces péripéties le "sommet" est un premier test positif : un plan d'action contre les dispositions législatives réduisant le droit de grève (Voir Inprecor numéro 265, du 9 mai 1988) a été adopté avec la possibilité d'une action d'ampleur nationale pour le second semestre de l'année.
Mais le "sommet" montre aussi qu'un grand retard a été pris dans le processus d'unité ouvrière. L'intermède du "front unique" privilégié, au sommet du COSATU, a approfondi les ressentiments et les méfiances. Loin de clarifier le champ politique, il l'a rendu confus
Du côté de l'ANC les difficultés stratégiques mentionnées plus haut ont provoqué un débat, aujourd'hui public. Outre l'évidente discussion autour de la perestroïka, celle du retour sur l'histoire et les pressions grandissantes venant de Moscou pour un compromis négocié, le
4) Ces débats, cependant, devaient aboutir à la scission de l'un des principaux syndicats du COSATU, celui du commerce, le CCAWUSA.
5) Le problème des invitations et des exclusives aux initiatives "unitaires" se posa en permanence. La dernière fois en date fut celle de la contérence anti-apartheid, prévue en octobre 1988, et finalement interdite par le pouvoir.
6) L'ANC et le Parti communiste (PCSA) continuaient à dénoncer tous les "ouvriéristes" qui, selon eux, se récla maient d'une perspective socialiste immédiate.
7) Seize syndicats indépendants s'y trouvaient également.
Congrès est maintenant traversé par un débat public sur le bilan de la "lutte armée" et sur les objectifs mêmes de sa stratégie. Sur la lancée des illusions créées en 1985 et 1986, des cadres du mouvement semblent théoriser une orientation plus ou moins insurrectionnaliste, et tirent un bilan critique de la manière dont la lutte armée n'a été en réalité qu'une propagande armée.
L'un des personnages en vue défendant cette position, n'est autre que Ronnie Kasrils, dirigeant de l'Umkhonto we Sizwe (souvent désigné sous le sigle MK), l'aile armée de l'ANC, et membre de la direction de cette organisation. un article de Sechaba, Kasrils insiste sur la nécessité de fixer réellement la prise du pouvoir comme objectif de la lutte armée et de renforcer le travail clandestin du mouvement pour constituer une "armée révolutionnaire". A l'inverse certains protagonistes du débat lui reprochent, non sans quelque raison semble-t-il, de négliger les formes concrètes d'expression du mouvement de masse et de privilégier par trop le facteur mili-
Projets de compromis
Mais, à l'inverse, les positions qui lui sont opposées insistent fortement sur la possibilité ou la nécessité de parvenir à un compromis sur les institutions post-apartheid, étant donné les impasses actuelles et la dégradation du rapport de forces. L'article qui va le plus loin en ce sens est, à cette heure, celui publié dans le numéro de janvier 1989 de Sechaba, sous le pseudonyme de Theresa. Pour la première fois y est abordé le problème des contours possibles d'un tel compromis. L'article explique qu'il sera peut-être nécessaire d'accepter une étape intermédiaire et de continuer la lutte sous des formes pacifiques. Les négociations sont présentées comme permettant d'élargir les possibilités démocratiques. Et l'auteur conclut en écri-
"une approche décentralisée reflèterait également (...) d'une manière plus adéquate, la nature de la question nationale en Afrique du Sud. Une telle conception, propagée par le mouvement de libération nationale dirigé par l'ANC, servirait à isoler les couches les plus réactionnaires dans la population blanche, ainsi que les éléments les plus corrompus de la communauté noire. Un compromis sur ces points représenterait une sorte de phase de transition dans le cadre de la lutte de libération nationale. Cela constituerait également une base favorable à de futurs progrès sur une ligne pacifique" (8).
Joe Slovo, le secrétaire général du Parti communiste, a, pour sa part, produit un long article sur la révolution sud-africaine, qui a été largement traduit et diffusé dans le monde entier. Dans ce document, il critique ouvertement les positions adoptées, dès 1986, par certains africanistes de l'Académie des Sciences de l'URSS, allant dans le sens d'un compromis acceptable par le pouvoir blanc. Il y est notamment envisagé la possibilité d'octroyer aux Blancs des garanties sur leur participation au pouvoir et un droit de veto sur la base du statut racial. Joe Slovo avance, d'autre part, une orientation à mi-chemin entre la vision classique d'une révolution par étape et celle d'une révolution prolétarienne. || en ressort l'apparence d'une rénovation des thèses traditionnelles du PC en la matière, sans pour autant que le secrétaire général de ce parti ne remette en cause le choix d'alliances et la stratégie
Il semble donc que plusieurs débats croisés se mènent actuellement au sein du courant ANC-PC (9). Indubitablement la position soviétique pose problème et déroute une partie des cadres.
Coexistence pacifique
Men Afrique australe
Tous ces débats se déroulent donc avec en toile de fond l'évolution du régime soviétique. L'ère de la perestroïka a modifié l'orientation de l'URSS dans la région, dans deux domaines : ses rapports avec ses amis du camp "progressiste" africain (Ethiopie, Angola...) et son attitude vis-à-vis de Pretoria. Voyant certains de ses alliés africains embourbés dans de coûteuses guerres, l'URSS est à la recherche d'une solution négociée à ces conflits, afin de réduire ses propres charges. Elle le fait aussi en partie au nom des nouvelles relations internationales avec les Etats-Unis et le monde occidental (10).
A moyen terme ce sont ses rapports avec l'Afrique du Sud que l'URSS tend à modifier. Déjà des contacts secrets ont eu lieu, à un niveau élevé, entre les représentants des deux pays, alors même que les relations diplomatiques sont rompues depuis 1956. L'accord tripartite concernant la Namibie doit être compris comme le banc d'essai de la diplomatie gorbatchévienne dans la région, une première étape dans le règlement du conflit sud-africain lui-même (11).
Or, on ne souligne généralement pas assez que la paix en Namibie et la perspective d'une indépendance pour ce territoire (légitime, bien que difficile par ailleurs) va se réaliser dans un contexte régional et international qui est défavorable aux Noirs sud-africains. Le premier indice en a été l'obligation pour l'ANC de déménager ses bases militaires d'Angola. Mais, à plus long terme, l'accord témoigne du début d'un grand "deal" pour toute l'Afrique australe, ment noir sud-africain risque de faire ra-
Il ne fait pas de doute que les pressions sur l'ANC et sur ses débats internes sont maintenant considérables de la part des soviétiques. Mais également de a part de toutes les composantes so cial-démocrates et confessionnelles.
Pretoria utilise bien entendu pleinement cette nouvelle donne. La "détente internationale" est copieusement mentionnée quand il s'agit de pousser l'ANC dans ses retranchements, de l'appeler à arrêter la "lutte armée". L'épisode du "Mandela football Club" mis en place par Winnie Mandela (voir/nprecor numéro 284, du 20 mars 1989) a été l'occasion pour le gouvernement de souligner perfidement ce qu'il présente comme un paradoxe entre la violence des "terroristes" de l'ANC et le nouveau climat international. La presse elle-même comprend les nouvelles données du problème. The Argus, quotidien de Johannesburg, titre par exemple, le 8 février 1989 : "Les relations entre l'Afrique du Sud et /'Union soviétique commencent à se détendre."
Diplomatie soviétique
Moscou n'a pourtant pas les mains libres. La politique soviétique a un but. Mais il lui faut aussi des moyens de pression sur l'impérialisme. Gorbatchev n'obtiendrait rien en Afrique australe si l'ANC se divisait soudainement et se voyait ainsi marginalisé. Dans Les Nouvelles de Moscou, du 16 avril 1989, une page est ainsi consacrée à la question des relations diplomatiques avec Pretoria. On peut y lire entre autres ce paradoxe : "les politologues sud-africains discutant des perspectives d'établissement de relations diplomatiques entre l'URSS et la République d'Afrique du Sud avant que des changements considérables ne se produisent dans ce pays, ne disent pas que cela compromettrait sensiblement notre pays aux yeux de la majorité de leurs compatriotes noirs..." [Mais ces relations] "pourraient être considérées comme une démarche conduisant vers une reconnaissance du système d'apartheid, comme une trahison". Moscou marche sur des œufs !
En mars, Oliver Tambo, dirigeant de l'ANC était en visite à Moscou. Alors qu'il mentionnait la nécessité de renforcer la
8) Une réunion s'est notamment tenue à Londres entre Soviétiques et Sud-africains, présidée par John Killick ancien représentant britannique à Moscou. Par ailleurs, le vice-ministre soviétique des Affaires étrangères Anatoli Adamichine s'est rendu secrètement en Afrique du Sud, à la fin mars.
9) Voir "Les débats dans l'ANC", dans Inprecor numéro 280, du 23 février 1989.
10) Voir "Angola, l'accord tripartite", dans Inprecor numéro 282, du 20 février 1989.
11) On notera avec intérêt qu'à la suite de son voyage à Cuba, Gorbatchev a fait une halte auprès de Thatcher. Celle-ci joue maintenant un rôle clef dans les négociations en Afrique australe, ce qui l'a amenée à faire un voyage en Namibie et à "renoncer" à aller en Afrique du Sud l Inprecor numéro 288 du 15 mai 1989
lutte armée il fut directement contredit par Yuri Yukalov, chef du département sud-africain au ministère des Affaires étrangères : "nous aurions préféré un règlement politique et aurions voulu que le problème de l'apartheid soit abordé avec des moyens politiques. Toute solution par des méthodes militaires serait de courte durée. Nous ne voulons pas mettre l'accent sur la nécessité d'élargir la lutte armée. L'Afrique du Sud ne doit pas être détruite."
L'initiative revient au pouvoir
C'est dans ce cadre que le régime sud-africain a su coupler, depuis quelques temps, une modification des formes de répression et des initiatives réformistes. Les amendements au code du Travail, restreignant notamment le droit de grève, génent sérieusement l'activité des directions syndicales. Ils se sont combinés à un vaste plan économique de privatisation et de dérèglementation de l'apartheid, qui a séduit les milieux
La crise actuelle de régime, liée à la maladie du président Pieter l'ouverture de sa succession à la tête de l'Etat, fait apparaître un débat sur l'ampleur et la vitesse des réformes à entreprendre. Il est caractéristique qu'au cours des élections internes pour la présidence du Parti national, dont avait démissionné Pieter Botha, le camp des militaires "sécurocrates" ait été mis pratiquement hors jeu. Le nouveau dirigeant du Parti national, Frederick Willem De Kerk s'est fait élire en se donnant une image d'homme du "centre", puis en choisissant de satisfaire les attentes de l'aile la plus réformatrice du parti dont l'un des représentants, le ministre des Finances Barend Du Plessis, venait en position derrière lui dans ce scrutin interne. Outre les questions de personne, le conflit qui a opposé F.W. De Klerk au Président Botha atteste de la vigueur des débats sur l'ampleur des réformes à entreprendre. Botha, affaibli par la maladie, ne peut plus prétendre diriger la politique sud-africaine. Après avoir été contraint d'abandonner la direction du Parti national, il va devoir céder sa place à la Présidence à l'occasion des prochaines élections, prévues pour septembre. La ligne de De Klerk sera sans doute de prolonger, voire d'accélérer, le programme de réformes et surtout de traiter tous les paramètres internationaux qui pèsent maintenant sur la situation sud-africaine.
Le pays a-t-il changé ? Il est en tout cas incontestable que la pression du capitalisme sud-africain a poussé à des changements substantiels. La dérégulation du système de ségrégation est maintenant sérieusement engagée. Mais tout le processus fait apparaître à chaque pas de nouvelles contradictions et de nouveaux risques pour la classe dirigeante. Que faire des Bantoustans ? Comment régler la question du système éducatif ? Comment libéraliser les règles de ségrégation de l'habitat ? Etc. Un journaliste du Guardian de Londres, en fait à sa manière le constat : "L'Afrique du Sud a connu par conséquent une sorte de révolution. Les historiens peuvent fort bien rappeler que la révolte noire de 1984-1986, n'a finalement laissé qu'une seule option à la communauté blanche : la réforme. Un à un, tous les problèmes de l'Afrique du Sud sont déracialisés. La nature du problème se modifie et devient une question de classe au lieu de race Ce qui ne rend d'ailleurs pas le problème plus négociable qu'avant. Mais en tout cas, il s'est modernisé. " (12).
Ségrégation
Contrairement à l'optimisme de ce journaliste, il reste que l'Afrique du Sud demeure un pays de ségrégation raciale. Une enquête du Star de Johannesburg montrait, le 13 février, que dans un certain nombre de municipalités Transvaal, gérées par le Parti national, les réformes contre la ségrégation des lieux publics n'étaient guère plus avancées que dans celles tenues par le Parti conservateur d'extrême droite. Ségrégation raciale et exploitation de classe ont tendance à se superposer. Pour une famille noire, habiter un quartier miséreux ne sera peut-être bientôt plus le résultat d'une loi explicitement raciste, mais il n'en demeurera pas moins qu'elle l'habitera parce qu'elle est une famille ouvrière noire ! Les réformateurs ne sont d'ailleurs pas au bout de leurs peines. Dès qu'ils cherchent à légaliser les "zones grises" d'habitat multi-racial, les groupes d'extrême droite se déchaînent et organisent l'intimidation pour que les familles non-blanches quittent l'endroit C'est notamment le cas à Mayfair, un quartier de Johannesburg où demeurent des familles indiennes.
Pick Botha, le ministre des Affaires étrangères, expliquait ainsi très clairement, dans Newsweek du 30 janvier, les limites politiques du projet gouverne mental. A propos de l'administration américaine il disait : "Ils n'ont cessé de faire pression sur nous. Peu leur importait ce qui allait de travers ici. Votre ambassadeur était sans cesse à ma porte et votre Congrès agité en permanence Si j'avais fait tout ce que vous m'avez demandé, dans les délais que vous vouliez, ce gouvernement ne serait plus au pouvoir, ce serait un gouvernement Treurnicht [du nom du dirigeant du Parti conservateur, Andries Treurnicht, ndir]." Pour réformer encore faut-il garder le pouvoir, et apparemment le gouvernement lui-même désespère de convertir une partie de son électorat.
Les réformes de Botha
En attendant, tout le jeu législatif est utilisé pour avancer dans la réforme. Le système d'habitat ségrégué qui était encore récemment présenté comme l'un des piliers intouchables du "développement séparé", est maintenant remis partiellement en question pour certaines zones urbaines. Pour cela le gouvernement devrait réviser la définition des groupes raciaux. Il ne s'agirait plus d'une règle imposée à tous selon la couleur de la peau mais, selon les termes mêmes du pouvoir, d'un choix laissé à l'appréciation des individus : "Les groupes doivent être fondés sur une base volontaire. Par la suite, il est bien sûr de la responsabilité de l'Etat de les protéger" (13). En d'autres termes ceux qui voudront vivre entre Blancs devront se définir par eux-mêmes comme tels et demander la réglementation dans ce sens de leur aire d'habitat. Cette nouvelle notion, tout à fait scandaleuse au demeurant pour une société où ce sont les Blancs qui oppressent les autres, montre cependant assez bien comment le régime contourner les secteurs les plus racistes, au nom de la "liberté du choix". Sur cette question, De Klerk lui-même mérite d'être longuement cité : "Je voudrais déclarer sans équivoque que le Parti national est contre la domination d'un quelconque groupe sur un autre. La domination blanche, pour peu qu'elle existe encore, doit disparaître. (...) De la même façon, le NP rejette toute autre forme de domination. La domination d'une majorité est tout aussi inaccep table que celle d'une minorité. (...) Le NP n'est pas obsédé idéologiquement par le concept de groupe, contrairement à ce qui a été suggéré par de nombreux critiques. Le fait que nous mettions l'accent sur les droits des groupes, à côté des droits de l'individu, est basé sur la réalité de l'Afrique du Sud et non pas sur une obsession idéologique ou des préjugés raciaux (...) Cependant, mon parti s'efforce de créer un pays non-racial, un pays débarrassé du racisme, de la haine raciale, et des discriminations négatives sur base de race (14)."
Le journaliste du Guardian cité plus haut se trompe en plaçant toutes les
12) Stanley Uys ; The Guardian Weekly: vol. 140 ; No. 13 ; 26 avril 1989.
13) Chris Heunis, Minister of Constitutional Developpement and Planing. The Natal Mercury, 10 février 1989.
transformations en cours sous les auspices des mobilisations sociales des dernières années. La pression du mouvement populaire a été certes, incontestable, ne serait-ce que pour convaincre des secteurs bourgeois que sans réformes, ce pays va à la révolution. Mais il faut bien comprendre combien le système d'apartheid est maintenant complètement obsolète pour les besoins nouveaux de mise en valeur du capital dans ce pays. C'est pour cette raison, notamment, que l'évolution sociale n'est pas aussi simple et univoque que le laisse entrevoir la presse. Car s'il apparaît effectivement maintenant une couche de "yuppies" noirs — sorte de nouvelle couche d'employés et symbole de la déségrégation définitive de certaines emplois de services — la pauvreté et la misère s'accumulent à l'autre bout de la chaîne parmi les masses prolétariennes et semi-prolétariennes... noires !
Tout cela ne va pas sans poser de nouveaux problèmes aux forces politiques et syndicales. Certains secteurs ouvriers ont obtenu, ces dernières années, de substantielles progressions de salaire comparativement à d'autres. En moyenne les syndicats indépendants ont négocié des hausses de l'ordre de 20% durant le dernier semestre de 1988 : un chiffre supérieur aux augmentations de l'année 1987, et surtout, avec un taux officiel d'inflation de 13%.
Un moment crucial
Plus les forces syndicales sont fortes et structurées, plus elles sont dorénavant sollicitées pour la mise en place de services au profit des adhérents. La question des "coopératives" soulève des problèmes nouveaux. Surtout l'offre patronale, dans certaines entreprises, d'intéressement des ouvriers, voire de distribution d'actions (15) place les directions syndicales dans de nouvelles contradictions.
On voit donc comment quatre années de luttes intenses ont modifié tous les paramètres socio-politiques, nationaux et internationaux agissant sur l'Afrique du Sud. Il est bon de souligner également que rien n'indique que le pays puisse sortir de ses difficultés économiques. Le marché de l'or reste marqué par une tendance à la surproduction et les concurrents des mines sud-africaines se font plus agressifs. L'or ne semble pas pouvoir sortir de la fourchette 360450 dollars l'once et toutes les compagnies sud-africaines viennent d'annoncer de fortes baisses de leurs résultats trimestriels.
Le mouvement politique vit donc un moment crucial. Chacun se tourne maintenant vers le passé récent et tente de tirer un bilan et de comprendre ce qui a manqué. C'est l'heure des reclassements et des recompositions. C'est un nouvel enjeu pour l'avenir.
Avril 1989
15) Employee Share Ownership Plans (ESOPs).