Inprecor 1974–2004

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UNION SOVIETIQUE

"Etre père à temps plein"

· Inprecor n° 288, 15 mai 1989 · p. 14-17 · 3 889 mots

Femmes URSS et Russie

LA SITUATION DES FEMMES, dans l'Union soviétique à l'heure

"Etre père, à temps plein"

de la perestroïka, est rarement abordée dans la multitude d'analyses sur ce pays. L'unique étude publiée sur la situation de la femme en URSS est l'œuvre d'Olga

Alexandrovna Voronina, 30 ans, philosophe à l'Académie des sciences de l'URSS. Un groupe informel de jeunes scientifiques, qui comprend deux économistes, une historienne, une sociologue et une psychologue s'est récemment constitué autour de ce thème.

Nous publions ci-dessous, un entretien avec Olga Voronina, publié dans la revue italienne II Bimestrial (1).

L BIMESTRIAL : Olga Alexandrovna, vous les Russes, vous êtes les femmes les plus émancipées depuis le plus longtemps dans le monde ! Drolts égaux, lols égalltalres, protection de la maternité, Ilberté de l'avortement, travall pour toutes, vous représentez la majorité des employés dans des secteurs entlers, de la santé à l'école. Partout, on volt plus de femmes que d'hommes.

toyenne sovlétique hyper-éman-

Olga VORONINA : Dites à l'une d'entre nous "mais vous êtes émancipées" et vous verrez si elle ne s'arrache pas les cheveux ! Si je dis à mes amies qu'en Occident on nous considère avec intérêt, elles rétorquent : "Aide-moi à obtenir un visa pour l'étranger, j'ai justement une splendide conférence, toute prête, sur le thème intitulée "Ma journée, minute par minute". Voici donc concrètement la vie quotidienne de la Soviétique.

Huit heures de travail à l'extérieur et huit heures de travail à la maison. A partir des quelques rares études sérieuses sur nos conditions, il ressort qu'aujourd'hui, 40 heures par semaine sont consacrées au travail domestique et 41 heures au travail à "l'extérieur". Et le travail domestique est rendu extrêmement fatiguant étant donné le désastre de l'approvisionnement, les queues sans fin, le manque d'infrastructures sociales leur disfonctionnement.

nous avons été à

Il y a 70 ans.

l'avant-garde dans beaucoup de domaines. Le "nouveau", le "moderne", c'était nous. Maintenant, sur les mêmes questions, on se trouve en retard comparativement à d'autres pays. Il y a quelques jours encore, je relisais les textes de

Kollontaï. Pour elle, la discrimination à l'encontre de la femme aurait dû se résoudre avec son indépendance économique et l'égalité des droits. Lénine pensait la même

Encore chose.

aujourd'hui, on pense de même.

Mais la question de la femme a été réduite essentiellement à une facette du problème : celui du travail. C'est une gigantesque simplification qui a empêché un réel débat sur la contradictior homme/femme.

• Vous voulez dire que la thématique féministe n'a pas été réellement abordée ?

— Je veux dire la chose suivante : le grand problème est que personne, ni homme, ni femme, n'a pensé qu'avec la

Révolution devaient aussi changer les rapports inter-personnels, qu'il fallait en développer une nouvelle approche et, avant tout, les relations entre hommes et femmes dans une société qui passait d'une forme concrète et réelle d'esclavage à l'indépendance.

Dans les années qui firent immédiatement suite à la Révolution, les hommes se sont sentis libres, mais aucun ne s'est demandé ce qu'il conviendrait de changer pour qu'une femme se sente effectivement autonome, libérée. La femme a reçu le même statut que l'homme dans le travail, mais j'insiste, seulement

1) Editée par des collaborateurs de la revue italienne de gauche, lI Manifesto.

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dans le travail. De telle sorte que pour la femme, le poids du domestique est resté intact, mais sur ses épaules un autre travail qui était devenu un droit, mais • 70 ans après, tout est resté comme alors ? - Oui. Au début la femme est entrée dans la sphère du travail comme une sorte de membre de l'armée de réserve de main-d'œuvre. Personne ne porte attention au développement de sa formation professionnelle et cette "non-attention" n'est pas due au hasard ; elle traduit la conviction que, quoiqu'il en soit, son véritable et principal travail, évidemment, reste celui effectué dans la famille. Je pense que, dès le début, les femmes ont senti le poids de cette contradiction.

• Donc, quand Gorbatchev parle d'un retour au foyer, n'exprime-t-Il pas une revendication, un besoin ?

- Non, je crois que cette proposition évite la question des revendications légitimes des femmes qui travaillent. Quand j'en rencontre une, elle me dit : "regarde quelle vie je mène. Je me lève à l'aube, je prépare le petit déjeuner pour les enfants et le mari, puis je cours amener les gamins à l'école, puis je cours pour faire 40 minutes ou 1 heure de métro ou d'autobus pour aller au travail, puis je fais la queue pour les achats, puis je vais reprendre les enfants, puis je prépare le repas du soir, puis je mets les petits au lit, puis je raccommode et je repasse... De cette vie-là, je n'en veux pas". J'ajoute que la majorité d'entre elles effectue un travail physiquement pénible. Il est évident que si on lui offre de retourner à la maison, elle sera tentée, dans un premier temps, par la proposition !

Pourtant, si on lui fait observer : "Qu'est-ce qui changerait si au lieu de raccommoder la nuit, tu le faisais l'après-midi ; si au lieu de faire la queuepour les pommes de terre à 18 heures, tu la faisais à 10 heures ; si tu devais t'occuper de tes gamains tout l'après-midi à la maison ? Certes, tu récupérerais quelques heures de sommeil, mais ta vie ne changerait pas. En plus, tu dépendrais de l'homme pour l'argent. S'il arrive à la maison saoûl, tu devrais te taire, il se sentirait le patron et, s'il te quitte ou si tu reste seule, qu'est-ce qu'il te resterait ? Une paire de gamins et aucun revenu". Alors, cette femme répondrait : "C'est vrai ce n'est pas une solution."

Personnellement, je pense que la seule issue est un changement radical de l'organisation sociale. Mais ce n'est pas à cela que pense l'Etat lorsqu'il propose aux femmes de retourner au foyer.

• Vous croyez qu'Il le falt pour se décharger sur les femmes d'une partle des services qul pèsent sur les dépenses publiques, sur le bud-

— Il est difficile de répondre. En vérité, je crois que personne, homme ou femme, qui parle aujourd'hui du retour des femmes au foyer, n'y croit vraiment. 51% de notre force de travail sont constitués par les femmes : si elles retournaient à la maison, qu'arriverait-il ? Un désastre pour l'économie. De plus, les femmes font les travaux déqualifiés et fatiguants : est-ce que les hommes seraient prêts à les remplacer ? Les statistiques indiquent que la moitié des femmes employées effectuent un travail qui requiert la force des jambes et des bras et peu de réflexion ; ce sont les femmes qui composent le gros du personnel des chemins de fer, de l'industrie légère, de l'agriculture dans toute l'Union soviétique. Elles ont des fonctions un peu plus qualifiées, en moyenne, dans les pays baltes. Ce sont les femmes qui cultivent le coton, les pommes de terre, le blé ; qui ensemencent et récoltent. Sur les chantiers, se sont elles qui portent le mortier sur leurs épaules. Dans les restaurants, ce sont elles qui font la plonge. Dans les services, elles ont les qualifications les plus basses. Imaginons ce qui se passerait si on les retirait de l'ensemble de ces empiois et ies renvoyait à la maison. C'est un pur slogan pour tenter de capter quelques appuis momentanés.

• Mais, avec la réforme de l'entreprise, Il y aura une forte réduction de la main-d'œuvre, en partle substituée par l'utilisation des nouvelles technologles. La force de travall que l'on pense "Ilbérer" ne serait-elle pas féminine ?

— Je pense que c'est plus compliqué, moins linéaire. Tout d'abord en ce qui concerne le travail. Quel sens ont les deux affirmations mises en relief actuellement : la première selon laquelle, on construirait actuellement la base qui devrait permettre à la femme de faire une carrière et, la seconde, qui situe son rôle naturel à la maison ? Le raisonnement véritable, mais non explicité, est le suivant : si elles doivent travailler, qu'elles prennent les postes qui leur seront offerts et qui sont encore nécessaires au développement et qu'elles restent tranquilles. Il en va de même en ce qui concerne les services sociaux : on ne les améliore pas parce qu'il est sous-entendu qu'il y a toujours, à disposition, la femme pour élever les enfants, apporter son soutien aux vieux et prendre la responsabilité de ces tâches face à la société. Cette histoire du renvoi au foyer des femmes conduit à une impasse. Elle ne résoudrait ni la crise économique, ni

• Mais, en général, qu'est-ce que les femmes préféreralent ?

- La majorité ne veut pas retourner au foyer. Il y a quelques mois, on a effectué un sondage et sur 100 femmes, 80% voulaient un travail et des infrastructures sociales ; 20% préféraient retourner à la maison. Personnellement, je suis d'accord avec les premières. Développons les infrastructures sociales, résolvons les problèmes sociaux en suspens qui sont qualifiés de façon symptomatique chez nous de "problèmes de la femme" et qui, pour cette raison je suppose, sont sans cesse renvoyés aux calendes grecques.

• N'y a-t-ll pas dans le slogan "les femmes au foyer" une résurgence du patriarcat ?

- Effectivement, la Russie a toujours été marquée par le patriarcat. Avant la Révolution, 80% du pays était paysan avec la culture et les stéréotypes qui y sont attachés. La Révolution s'est abattue comme une tempête sur cette conscience collective. Ainsi, dans les années 20, il n'existait pas une véritable et effective poussée féministe, mais il y avait une mise en avant des valeurs féministes et un recul des stéréotypes les plus archaïques. Durant ces années, tout exaltait la travailleuse engagée dans la construction de la nouvelle société : même la maternité passait au second plan. Prenons le roman de Fiodor Gladkov, Le ciment. A peine a-telle accouché, la femme confie son enfant à une institution et l'enfant ne réapparaît quasiment plus dans le récit ; mais cela est présenté de manière positive, pourrait-on dire. L'institution se substi-

РЕЗИНОТРЕСТ

МОСКВА

ГАЛОШИ Е МАРИЙ,

ПРОДАЖА ВСЮДУ

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tue à la vieille famille, la nouvelle généra- | ble. Elle avait découvert le manque d'un

ЛЕНГИЗ

ЛЕНГИЕ

tion vit en communauté, la société prend en charge l'entretien et l'éducation. La famille comme unité de consommation ne sert plus à rien. La femme noue un foulard rouge autour de la tête et s'en va construire le communisme ! Dans ce cadre, la figure du mâle fort, de la virilité s'amoindrit. Même dans l'imagerie, l'homme et la femme apparaissent égaux. Ils travaillent beaucoup et bien, ils travaillent pour le futur. Ils apparaissent comme n'exprimant pas d'autres besoins pressants, tel l'amour ou le souci de soi-même. Puis arriva la guerre qui fut terrible et bouleversa beaucoup de choses dans le reste du monde.

• Qu'est-ce que la guerre a Impliqué comme modifications par rapport à l'imagerie précédente ?

- Avec la guerre renaît le stéréotype de "l'homme véritable". Peut-être qu'il ne fut pas dominant comme il le fut aux Etats-Unis dans les années 50, mais il reprit une grande place. Bien que les femmes soient aussi allées au combat. la gloire de la défense de la patrie fut complètement accaparée par l'homme. I| redevint un héros, avec les honneurs et les reconnaissances qui en découlent. Personne ne parlait de la femme qui a fait tourner l'économie, c'est l'homme qui fut (et est) "le" protagoniste.

Avec la paix, arriveront cependant toutes les frustrations. L'économie va mal et cela coupe l'herbe sous les pieds du héros et mine son assurance. Ce qu'il gagnait ne suffisait pas à nourrir une famille ; trouver un second travail n'était pas facile, faire carrière dépendait de la volonté des autres (des décisions du Parti).

De plus, il y a un élément que personne n'a analysé mais qui a, je crois, beaucoup influé sur la psychologie de l'homme : durant la guerre, la femme avait fait l'expérience qu'elle était capable de résoudre seule les situations les plus difficiles. Avoir un homme autour d'elle n'était pas quelque chose d'indispensa-

ПО ВСЕМ ОТРАСЛЯМ ЗНАНИЯ homme, certes, dans la sphère des sentiments, mais comment cultiver cette sphère sans être accusée de déviation bourgeoise ? Et, de plus, l'homme, de retour, veut redevenir le chef de famille. Il en découle des conflits et des frustrations. Je crois que de là provient une des raisons de l'alcoolisme répandu chez les hommes et d'une apathie sociale et familiale chez les femmes. Soumission, pourrait-on dire, au lieu d'apathie. Propension à déléguer à la société qui, elle, est mâle. La virilité est à son apogée. Aujourd'hui, on entend dire couramment que c'est l'homme qui doit commander et cela, hommes et femmes le disent.

Mais dans le fordidable débat qui s'est ouvert, les femmes recommencent-elles à prendre la parole ? Participent-elles aux élections ? Revendiquent-elles ? Elaborentelles des programmes ?

- Comme femmes, en tant que sujets, non. L'accent n'est pas mis, aussi peu soit-il, sur la contradiction hommesfemmes. Si les femmes participent au processus, c'est en tant que personnes intéressées, en tant qu'individus qui veulent le changement. Et, d'ailleurs, de quoi s'occupent les candidats, la presse, les réunions ? De politique, d'économie, de réforme des prix, des coopératives et de la réforme agraire. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre la perestroïka. Mais pas une personne ne voit le processus avec les yeux des femmes. Les candidates aux élections y compris. Certes, il y a une différence entre conservateurs et réformateurs, dans le sens que ces derniers prennent plus souvent en compte les problèmes des services sociaux et des conditions de vie des femmes. Alors que les conservateurs les veulent au foyer. Un article extraordinaire a été publié dans la Pravda à la fin de ce mois de février. Tout d'abord, il m'apparut essentiellement contre les femmes qui étaient des êtres égoïstes, ne s'intéressant qu'à elles, sans sentiment, la cause du désastre de la famille et des jeunes. Comment peuvent-ils se permettre cela, m'étais-je exclamée, révoltée, alors que c'est sur nos épaules que pèse tout le poids des carences sociales ? Mais je continue et je lis : "La société est trop féminisée", la femme doit retourner à la maison et ne pas mettre son nez ailleurs, l'école doit être disciplinée de façon militaire en enlevant aux femmes l'enseignement, etc. C'était une vision militariste, fasciste et féodale. Elle était pleine de nostalgie pour un leader à la "poigne de fer", un Etat énergique, un pouvoir mâle. A la fin, cet article m'est apparu plus effrayant qu'une simple attaque à la dignité de la femme. Qu'on lui ait donné autant d'espace dans la Pravda m'a fait peur, comme m'a fait frémir la culture diffuse du retour des femmes au foyer. Je sais que, pour plusieurs années, cela ne sera pas possible, mais je ne voudrais pas qu'on aille vers une "société réformée" avec, encore, la soumission des femmes, leur exploitation, leur répression.

• Vous Insistez beaucoup sur les services soclaux. Quelle est la priorité selon vous ?

- Il peut vous paraître étrange que j'insiste autant sur les conditions dans lesquelles nous vivons. Je ne voudrais pas surestimer ce problème, mais je suis absolument certaine que si nous ne réussissons pas à les changer, rien de nouveau ne se produira pour les femmes. Je ne sais comment vous l'expliquer. Je veux que les femmes travaillent, étudient, puissent se développer dans la société, mais je voudrais aussi qu'elles puissent se retirer du travail durant certaines périodes de leur vie, par exemple quand elles ont plusieurs enfants. Aujourd'hui, elles ne le peuvent pas ; car ou il n'y a pas d'allocations familiales, ou elles ne sont versées que durant une année, et elles constituent une somme dérisoire : 35 roubles par mois.

Ecoutez, je reviens d'Asie centrale où j'ai vu des femmes avec 10 enfants contraintes de travailler entre une grosses et l'autre. De plus, il doit y avoir des garanties sur le lieu de travail. Sur le papier, celles-ci existent, mais qui les applique ? Ainsi, si une ouvrière réclame un jour de libre parce que son enfant est malade, elle sait qu'elle y a droit, mais elle ne possède pas les instruments pour le faire valoir. Dans la majeure partie des cas, le chef répond : "Non, et si tu protestes, je te licencie". Vous comprenez, ces problèmes là, il faut les résoudre.

• Mais cela ne revient-ll pas au même que le slogan "les femmes à la malson, la maternité est leur destin" ?

- Non, c'est un de leur droit et le problème n'est pas que la femme "doive" rester au foyer. Le raisonnement doit être inversé : "La femme a le droit d'être

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mère à temps plein" et ceci, non pas en plus d'être la servante du mari, la nettoyeuse des escaliers, la suppléante des structures sociales manquantes. Ces droits doivent être développés de manière concrète, à partir de recherches sérieuses sur la situation de la femme dans notre pays. Jusqu'à maintenant, aucun sociologue ne l'a fait. Je cherche à le faire. Nous constituons un regroupement informel des jeunes chercheurs en sciences sociales. Mais nous aurions besoin d'un réseau sur tout le territoire qui nous permette de multiplier les entretiens, d'établir des statistiques et de faire des analyses. Les problèmes de la femme ne sont pas les mêmes à Moscou, Leningrad, Minsk Novossibirsk, Tachkent, Alma Ata, etc. Ils exigeraient aussi des solutions différenciées. Mais nous sommes tellement peu et disposons de si peu de moyens que nous avons décidé de commencer par une provocation.

• Quelle provocation ?

— Tout d'abord, je parlais du droit d'être mère à temps plein. Nous disons que ce droit doit être donné soit à l'homme, soit à la femme. Ils décideront ensemble qui s'absentera du travail (congé maternité) pour élever les enfants après l'accouchement ou en d'autres circonstances. Comme chez nous, l'idée que l'homme puisse raccommoder, laver les langes ou nettoyer les enfants, est scandaleuse avant d'être utopique, nous avons proclamé publiquement que nous réclamions le droit "d'être père à temps plein" ! Au début, cela suscita quelques sourires et moqueries. Puis, on a commencé à nous écouter. La tâche la plus urgente est effectivement de changer les habitudes, la culture. Dans un pays où le terme "d'individu" possède une connotation négative, quelle connotation croyez-vous que puisse avoir celui de "femme" ?

• Quand vous avez dit provocation, je pensals que vous faisiez référence à la sexualité, thème Jusqu'icl tabou. Votre groupe se préoccupe-t-ll de ce problème ?

- La sexualité reste un domaine clos, secret. Notre tradition a toujours étouffé la sexualité et encore aujourd'hui on n'en parle pas. On la considère comme "une chose pas propre" ; on n'en parle pas dans les écoles. Vous savez que lors d'une rencontre télévisée entre des femmes soviétiques et américaines la question a été posée : "Et en ce qui concerne les relations sexuelles, comment cela se passe-t-il?", la soviétique a répo pas"*.

"Chez nous, le sexe n'existe L'interprète a traduit cela par "chez nous les problèmes relatifs à la sexualité n'existent pas". Mais la véritable formule était bien celle que j'ai rapportée.

• J'al pourtant lu récemment un article sur l'éducation sexuelle de Igor Kon et J'al vu à la télé un groupe de sexologues, psychologues et médecins parler des problèmes de couple ...

— C'est vrai. Mais seuls les spécialistes en parlent ; la discussion se fait à un niveau strictement scientifique ; ce n'est pas un problème de culture, il ne relève pas du domaine de la personne. Les sexologues se comptent sur les doigts d'une main, il y a Sviadosh à Léningrad et Vassilienko à Moscou. Le seul qui parle précisément de la sexualité dans tous ses aspects, c'est Igor Kon. Mais vous pouvez lui demander combien de temps il lui a fallu pour publier son "Introduction à la sexologie" et à combien d'exemplaires ! Il en existe quelques copies dans les bibliothèques, mais la majeure partie des médecins n'ont jamais pu l'obtenir.

• Mals, entre femmes, vous en parlez ?

- Je vous le répète, la conscience de la thématique sexuelle comme un élément important de l'individu est encore tabou. Cette culture n'existe pas. On s'en rend compte lorsque l'on tente d'en parler. Il m'est difficile d'en parler avec mes amies ou mon mari. Je me fais violence lorsque j'en parle. Je sais qu'il faudrait en parler, mais cela me gêne. Moi-même, je suis inhibée, il m'est tout simplement impensable d'en parler devant un auditoire.

• Sur la prostitution, J'al lu de nombreux dossiers, très durs ...

- Effectivement, ils sont très répressifs, mais surtout ils sont misogynes. Il y en a qui réclament le bagne pour les prostituées. Il n'existe aucune étude sérieuse sur le phénomène de la prostitution, qui inclurait les femmes de tous les milieux sociaux. Peut-être que l'on peut avoir l'intuition de l'origine de la prostitution : une jeune fille qui voit la vie quotidienne de sa mère, qui pense que c'est tout ce qui l'attend et qui la refuse, peut espérer obtenir de l'argent facilement par le biais de la prostitution. D'autres, tout simplement, ne peuvent pas subvenir à leurs besoins avec ce au'eles gagnent. Il faut aussi faire la distinction entre la prostitution pourrait-on dire interne et celle pour les étrangers. Ces dernières, on les appelle des "filles à devises" et on pense qu'elles sont liées au KGB ou à la police pour faire du trafic. Mais sur tout cela, j'en sais trop peu.

• Selon la revue Ogoniok, 6 milllons et demi de femmes avorteralent en Union sovlétique chaque année. Est-ce vral ?

- Je ne le sais pas. Il n'y a aucune statistique officielle sur les avortements. Il est probable que le chiffre donné avoisine la réalité. Trouver des données sérieuses sur cette question est très difficile et c'est une des raisons pour lesquelles nous insistons tellement sur la formation de groupes de recherches sociologiques sur la condition de la femme.

• Mals pourquol y a-t-Il autant d'avortements ? Quelle contraception utilisez-vous ?

- Tout d'abord, c'est parce qu'il n'y a pas d'éducation sexuelle. Ensuite, parce que les moyens contraceptifs sont rares. Les seuls que l'on trouve de temps en temps, ce sont les diaphragmes. Et puis peu nombreux sont les couples qui peuvent vivre tranquillement un rapport sexuel dans des conditions de logement adéquat. De plus, la fréquence des rapports sexuels précoces augmentent. Le nombre de jeunes fille enceintes à l'âge de 12-14 ans croît ; dans ce cas, la majorité doit avoir recours à l'avortement clandestin parce qu'il faudrait l'autorisation des parents pour avoir droit à la procédure normale.

• Je m'excuse de vous avoir torturée avec ces questions portant sur ce thème pour vous délicat. Je voudrals terminer en vous posant la question : vous considérez-vous comme une féministe ?

— Cela me plairait de me définir comme féministe. Mais pour l'être vraiment, j'aurais besoin d'une autre culture. Je crois que le féminisme a besoin de conditions plus développées que celles qui existent chez nous. J'ai conscience de mon identité de femme et je vis fortement les contradictions entre hommes et femmes. Mais je suis une féministe primitive, une féministe qui demande encore un accroissement des services sociaux comme chez vous dans les années 50. On a besoin du féminisme, mais des féministes il y en a encore peu...

Propos recuelllis par Asgla Lichtestein (traduction La Brèche)

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