LE MASSACRE de
Tbilissi, du 6 avril, qui a fait officiellement
20 morts, est venu clairement embarrasser et inquiéter la direction
Gorbatchev, tant en Union soviétique qu'à l'extérieur. La censure soviétique a d'ailleurs interdit rapidement à l'hebdomadaire
Ogoniok de publier le reportage qu'il a réalisé sur place, et qui contenait des révélations sur les
"instructions secrètes"
adressées aux forces de répression, par le commandant des forces spéciales. Moscou a rapidement renoncé à ses menaces terrifiantes de reprise en main musclée de la situation, pour adopter un discours mielleux sur la nécessité de nouvelles méthodes plus démocratiques pour traiter les problèmes causés par les "excès" des forces de sécurité.
Gerry FOLEY
Massacre en Géorgie
L NE PEUT y avoir aucun doute sur l'objectif réel de ces massacres. Les scènes filmées par un dissident géorgien montrent clairement un déploiement extrême des forces de répression, une rangée de tanks s'avançant sur les manifestants confinés à un espace réduit, et lançant des grenades de gaz toxique. Les effets ont dû en être terribles.
La version originale des autorités était que les manifestants s'étaient enfuis dans la panique et qu'ils étaient par conséquent eux-mêmes responsables du nombre élevé de morts dans leurs rangs. Les images filmées rendent cette thèse insoutenable. S'il y avait eu une débandade, la charge des militaires armés de pied en cap pourrait fort bien en être responsable. Asperger la foule avec des gaz asphyxiant dans un espace confiné peut, en soi, créer la panique. Aujourd'hui, les autorités soviétiques elles-mêmes ont admis qu'ont été utilisés des gaz nocifs qui peuvent avoir un effet à long terme sur ceux qui y ont été exposés.
Le message muet des tanks
Immédiatement après le massacre de Tbilissi, des tanks ont été envoyés dans les rues des capitales des républiques baltes, semant la panique parmi la population. Cela se passait seulement deux semaines après les élections qui ont donné la majorité aux Fronts démocratiques nationaux baltes.
Ce message muet véhiculé par les tanks a été explicité par la Pravda du 11 avril. L'éditorial était une bordée d'attaques contre les "abus" de la perestroïka. Il reprenait les événements de Géorgie, mais seulement à moitié. Le feu était concentré sur les "groupuscules hétéroclites qui, alors qu'ils se présentent eux-même comme des champions de la perestroïka, en sont, en fait, des adversaires sans vergogne". Cet éditorial faisait l'apologie d'une nouvelle loi, dont le texte était également imprimé en première page.
Il faut noter que cette nouvelle législation rend illégales "les actions délibérées destinées à soulever des antagonismes ou des conflits nationaux ou raciaux, à rabaisser la dignité et l'honneur nationaux, ou à limiter les prérogatives directes ou indirectes des citoyens sur la base de leur race ou de leur nationalité". Ces actes sont punis de dix ans de prison. De plus, cette loi rend illégal le fait "d'insulter ou de discréditer" les organes officiels et leurs représentants.
Une législation de chasse aux sorcières Cette législation extrêmement vague pourrait être utilisée pour réprimer toute critique des autorités soviétiques et, en particulier, tout mouvement contre l'oppression nationale. Il faut se rappeler que même le sentiment d'orgueil, exprimé dans la presse en langue du Khazakstan, qui voyait des écoles pleines d'enfants "aux yeux noirs" a été dénoncé comme "raciste" par la presse soviétique centrale. En particulier, les protestations contre la russification dans les républiques baltes ont été dénoncées comme des attaques contre les droits des Russes qui sont venus dans ces petits pays après leur incorporation forcée à l'Union soviétique.
Cette législation autorisant une éventuelle chasse aux sorcières était défendue par une référence explicite à la législation réactionnaire des pays capitalistes : "tous les pays ont des normes légales pour défendre leur système. Par exemple, aux Etats-Unis, pour les crimes contre l'Etat, la loi prévoit des amendes de 20 000 dollars ou des peines de prison de 20 ans. En Espagne, quiconque porte délibérément atteinte à l'autorité ou au pouvoir gouvernemental, qui émet ou propage des rumeurs fausses, déformées ou tendancieuses, ou rapporte ou accomplit une action destinée à de tels objectifs est passible de six à douze ans de prison et de la privation de tous les droits civiques".
Le ton officiel changea avec la publication du discours du ministre des Affaires étrangères, Edouard Chevarnadze au plénum du 14 août du Parti communiste de Géorgie, dans la Pravda du 16 avril. Il était construit dans des termes hypocrites tels que ceux qu'affectionne le gouvernement conservateur britannique en particulier. Peut-être les "restructurateurs" du gouvernement soviétique les considèrent-ils comme des modèles démocratiques, tout aussi "valables" que les "lois sur la sécurité de l'Etat" des Etats-Unis ou du franquisme tardif en Espagne.
Le ministre des Affaires étrangères de Gorbatchev a déclaré que "rien, ni personne ne pourrait justifier la mort de personnes innocentes". Il continua en expliquant que le monde "met tant d'espoirs dans la perestroïka que personne ne peut rester indifférent à ce qui peut la menacer, ni de la part de gens irresponsables qui interprètent la démocratisation et la glasnost trop librement, ni de celle de ceux qui ont occupé diverses responsabilités et sont incapables de rompre avec les principes erronés du passé".
Chevarnadze le démagogue Chevarnadze fit porter la responsabilités des victimes enfantines sur les adultes qui ont exploité leur inexpérience pour les mobiliser dans les protestations. La responsabilité du massacre a été mise au compte des autorités de la république qui sont supposées avoir fait appel à l'armée. Faute qui a été rachetée par "l'exemple moral" donné par la démission du secrétaire géorgien du parti, Patiashvili.
Le fait demeure que ce massacre a été exécuté par les troupes de l'Union soviétique. En fait, il y a eu des rumeurs de conflits entre elles et la police géorgienne. Et les révélations sur l'utilisation de gaz empoisonné sont venues du ministre de la Santé de Géorgie. En même temps, la direction centrale du parti a pris quelques fortes mesures pour soutenir le parti de l'Arménie voisine et en particulier pour le renforcer contre les pressions nationalistes.
Il ne fait pas de doute qu'il faudra longtemps pour démêler une situation confuse en Géorgie. Mais deux points apparaissent déjà clairement. Tout d'abord, alors que la direction Gorbatchev est prête à frapper de toutes ses forces pour éviter que la perestroïka ne lui échappe, elle ne peut se permettre de perdre son image libérale. Ensuite, la tentative de passer de la terreur ouverte à des moyens politiques pour conserver le contrôle de la situation, fait peser une pression formidable sur les niveaux intermédiaires et inférieurs de la bureaucratie.
S'ils cèdent trop aux pressions locales, ils sont condamnés et il en est de même s'ils ne donnent pas assez et pas à temps. Ces risques minent très rapidement l'instrument essentiel du pouvoir de la bureaucratie. •
30 avril 1989 МОСКОВСКИЙ
РАБОЧИЙ