beaucoup plus puissant que le précédent, celui de la guerre d'octobre 1973 au cours de laquelle l'armée sioniste a frôlé la catastrophe. Une polarisation sans précédent s'effectue au notre camarade Michel Warshawski, qui décrit également les
ISRAEL
Israël face à l'intifada
ALORS QUE l'intifada de la population palestinienne de
Cisjordanie et de Gaza contre l'occupation israélienne a entamé son dix-huitième mois, sans relâche, ses effets agissent de plus en plus profondément sur la société israélienne. Ce nouveau "tremblement de terre" est sein de la population juive de l'Etat d'Israël, tandis que la minorité arabe de l'Etat connait elle-même un bouleversement politique.
Les dernières élections municipales israéliennes, du 28 février, ont constitué à plus d'un égard le baromètre des changements en cours. Nous avons interrogé à ce propos positions et l'activité de son organisation, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section de la IVe
Internationale dans l'Etat d'israël.
NPRECOR : Comment expllques-tu la défaite travalliiste lors des dernières élections municipales ?
Michel WARSHAWSKI : La défaite électorale du Parti travailliste confirme une nouvelle fois la tendance au déclin de cette formation qui a été pendant un demi siècle la direction incontestée du mouvement sioniste, puis de l'Etat d'Is-raël. Mais alors qu'aux élections à la Knesset (le parlement israélien, ndlr) de novembre 1988, les voix perdues par les travaillistes se sont portées sur des alternatives politiques, les élections municipales ont traduit le déclin de l'emprise bureaucratique et clientéliste du Parti travailliste sur une partie grandissante de la population.
Comme nous l'expliquions après les élections législatives (voir Inprecor numéro 276 du 14 novembre 1988), la base travailliste a connu un processus de polarisation : 5 à 7% de l'électorat du Parti sont passés à la droite sioniste (en particulier le Parti du transfert), et 12 à 15% sont passés à la gauche sioniste. Le scrutin municipal a mis fin à l'image des travaillistes comme parti du pouvoir et gestionnaire des affaires courantes de la nation, Le renforcement du Likoud reflète, en ce sens, moins un glissement idéologique à droite de la population que son affirmation comme direction politique reconnue à un niveau national au détriment de la gestion travailliste.
• L'éément marquant des élections législatives de novembre a été la percée des partis rellgleux. Pourquol sont-lls restés marginaux dans ces élections municipales ?
- Comme je viens de le dire, l'enjeu des municipales a été bel et bien la gestion des municipalités, ce qui explique que les principaux protagonistes aient été les partis et personnalités ayant un poids local, au delà des idéologies politiques. D'une façon générale, les formations religieuses ont maintenu leurs positions dans les conseils municipaux, ce qui est loin d'être négligeable
• La percée des Intégristes Islamistes dans les localités arabes a, cependant, une signification toute différente...
- Sans aucun doute, et c'est là l'événement le plus dramatique de ces dernières élections. S'il est exagéré de parler de raz-de-marée, il est tout à fait correct, en revanche, de parler d'affirmation à l'échelle nationale d'une nouvelle force au niveau institutionnel. La victoire du Mouvement islamiste dans les localités les plus importantes du triangle arabe, et les gains substantiels à Nazareth, à Kafr Kanna et d'autres localités de Galilée, représentent un tournant dans l'expression publique d'une minorité importante de la population palestinienne d'Israël. C'est avant tout un
vote de défiance envers la direction nationale actuelle, et en particulier le Parti communiste israélien qui, depuis 1976, est hégémonique dans la population pa-
D'abord au niveau municipal. Les Conseils municipaux dirigés par le Front démocratique (dirigé par le PC) n'ont connu aucun changement depuis la "marée rouge" de 1976 : les mêmes problèmes, la même misère, et souvent la même corruption qu'auparavant. Or, s'il est vrai que les problèmes des municipalités arabes sont düs, avant tout, au refus des autorités de donner à ces dernières des subsides égaux à ceux qu'obtiennent les municipalités juives, le Mouvement islamiste a pu prouver, dans les faits, qu'au moyen de la mobilisation populaire et l'organisation des habitants, on pouvait changer partiellement la réalité misérable de la population : ils ont su ouvrir des crèches et des jardins d'endes cliniques, creuser des égouts, tracer des rues, etc. Les municipalités PC se sont contentées, quant à elles, de gérer des caisses vides sans aucune tentative de mobilisation popu-
Mais la défiance envers les directions nationalistes n'est pas seulement au niveau municipal : en votant pour le Mouvement islamiste, des milliers de Palestiniens ont voulu affirmer une identité que le Parti communiste n'a pas su leur offrir, lui qui insiste sur le caractère "israélien" et "patriotique (israélien)" de son programme. Le Mouvement islamiste a réussi à offrir une alternative au patriotisme israélien prôné par le Parti communiste israélien.
• "Abna el Balad" (1), aussi, crltique depuls longtemps la ligne "israéllenne" du PC, d'un point de vue laïque de gauche. Pourquol ont-lls, eux aussl, falt les frais de la percée Islamiste, au lleu de se renforcer au détriment du PC ?
— A part à Um el Fahem, où le Mouvement islamiste a bénéficié d'un véritable raz-de-marée au détriment de l'ensemble des courants laïques et nationalistes, Abna el Balad a maintenu ses positions et même gagné des élus dans deux municipalités nouvelles.
Il est néanmoins vrai qu'Abna el Balad n'a pas su s'imposer, au niveau national, comme une alternative de masse au PC et aux directions traditionnelles, malgré un écho réel dans la population depuis plus de 10 ans. Cela est dû avant tout à l'incapacité de ce mouvement nationaliste de gauche à se démarquer du PC autour d'un programme concret de mobilisation populaire et dans une perspective intégrant la dimension palestinoisraélienne qui reste indispensable pour toute action politique d'envergure en Israël. Il n'est pas suffisant, pour gagner la confiance de larges masses et leur soutien prolongé, d'affirmer l'identité palestinienne et le refus de tout compromis ; il faut aussi dire ce qu'il faut faire et peut être fait, ici et maintenant.
• Dans la mesure où un compromis International se dessine, mettant à l'ordre du jour un retrait des territolres occupés, que se passera-t-Il en Israël ? N'y a-t-ll pas un risque de guerre civile, initlée par le mouvement des colons du Goush
— Tout d'abord, je tiens à insister sur le fait qu'un retrait des Israéliens des territoires occupés en 1967 n'est pas à l'ordre du jour pour l'avenir immédiat. Il s'agit encore de lutter dur, et pour longtemps. Le danger que représentent les colons est plus réel aujourd'hui que ce qui pourrait se passer lors d'un éventuel retrait des forces israéliennes. Ils font aujourd'hui tout ce qui est possible pour provoquer une escalade de la confrontation entre l'armée et la population palestinienne, espérant, par leurs provocations, mettre l'ensemble des territoires occupés à feu et à sang. D'autre part, en brandissant la menace d'une guerre civile, ils servent d'alibi, aux Travaillistes en particulier, pour ne rien faire, et certainement pas prendre des décisions dramatiques tel que le démantèlement des colonies ou un retrait, même partiel, des unités militaires.
Quant à l'éventualité d'une révolte armée des colons contre l'Etat, c'est à mon avis, peu probable. A part une minorité de fanatiques - tels que ceux qui s'étaient organisés dans le réseau terroriste démantelé en 1983 — la majorité des colons et droite met l'Etat juif au dessus du Grand Israël, et s'oppose à une contre Juifs. Ce ne serait d'ailleurs pas la presont démantelées ; tel a été le cas en 1948, et à nouveau avec le retrait du Siпаї, en 1982.
Ce ne sont pas les colons qu'il faut vaincre pour obtenir l'indépendance des territoires occupés en 1967, mais l'Etat sioniste lui-même. Les colons seront tout au plus, si l'Etat d'Israel est acculé a un retrait des territoires occupés, une espèce d'OAS (2) menant une guerre d'arrière garde.
• Tu parles d'une batallle de longue haleine pour obtenir un retrait des territoires occupés ; quels sont donc les objectifs qui, à ton avis, dolvent être définis par la Direction uniflée de l'Intifada, aujourd'hul ?
— La Direction unifiée a présenté, il y a plus d'un an, un programme de revendications immédiates qui me semble répondre aux besoins de la situation présente et aux rapports de forces possibles dans la période à venir. Au centre de ces revendications, le retrait des forces israéliennes des localités palestiniennes, la libération de tous les prisonniers et détenus de l'Intifada, l'arrêt des déportations et le retour des déportés, le gel des colonies, etc.
Ces exigences, une fois satisfaites, pourraient déboucher sur des élections réellement libres, car hors de portée de l'armée et du Shin Beit (les services secrets israéliens, ndlr). Les dirigeants authentiques pouvant présenter leur candidature, la population palestinienne sera en mesure de choisir librement ses représentants. En ce sens, s'il est nécessaire de rejeter catégoriquement le plan Shamir qui laisse aux Palestiniens le droit de choisir leurs délégués sur une liste ratifiée par le Shin Beit et sous le contrôle de l'armée, l'élection de représentants est une idée qui fait son chemin.
Parallèlement à ces revendications, l'objectif permanent de la Direction unifiée doit être le renforcement et l'élargissement des Comités populaires, et leur structuration progressive en organes de pouvoir local, se généralisant au niveau de l'ensemble des territoires occupés.
• Quelle sont, d'après tol, les conditlons polltiques pour la réallsation d'une Indépendance réelle du peuple palestinlen, sur une partle au molns de la terre de Palestine ?
- Dans le cadre du rapport de forces global actuel, la population palestinienne des territoires occupés et le mouvement national palestinien - I'OLP - peuvent obtenir un retrait israélien et une plus grande autonomie nationale, à condition évidemment de continuer la lutte, car même ces objectifs très limités ne sont
1) "Abna el Balad" (Les fils du pays). Mouvement nationaliste de gauche au sein de la population arabe de l'Etat d'israël, proche des positions du FPLP de Georges Habache.
2) Organisation de l'armée secrète. Mouvement clandestin des partisans de l"Algérie française", opposés à l'indépendance concédée par De Gaulle.
pas pour demain. Un Etat palestinien réellement indépendant, souverain et susceptible d'aller de l'avant dans la réalisation pleine du droit à l'autodétermination du peuple palestinien, exige un rapport de forces différent au niveau régional et international : une autre politique de la part de la direction soviétique qui concentre aujourd'hui ses pressions sur l'OLP et fait la cour à Israël ; un saut qualitatif du mouvement populaire en Jordanie ou/et en Egypte ; un pouvoir nationaliste radical en Syrie — comme cela a été le cas avant 1967 - ; etc.
En d'autres termes, ce n'est que par le renforcement substantiel de la lutte anti-impérialiste dans la région qu'il est possible de faire sortir la question de la Palestine du cadre défini par l'impérialisme américain, lequel ne laisse aucune place à des solutions susceptibles de mettre en question les intérêts fondamentaux de l'Etat sioniste.
• Que penses-tu de l'idée d'un "marché commun" palestinoisraéllen, ou palestino-israéloJordanien, lancée par Yasser Arafat et par Fayçal Husseini ?
- Si Arafat et Husseini ont lancé cette idée dans le but de convaincre l'opinion publique israélienne et internationale que le mouvement national palestinien aspire à une coexistence entre les peuples, à une paix basée sur la coopération et non l'isolement séparatiste, l'intention est bonne. Si, en revanche, il s'agit d'un élément constitutif de la solution négociée pour laquelle la direction de l'OLP tente de manœuvrer, c'est de la folie : derrière le concept de "marché commun", il y a une mise en tutelle de l'indépendance palestinienne, que tout progressiste se doit de rejeter.
• Pour en revenir à la soclété Israéllenne, pourrais-u nous expliquer comment la nouvelle génération, celle qui est née après 1967, ressent l'Intifada.
— La génération née après 1967 n'a jamais connu la "ligne verte" ; pour elle, il y a très peu de différence entre Nazareth et Ramallah, entre Kfar Saba et la ville nouvelle d'Ariel dans les territoires occupés. La fin du statu quo est, pour cette génération, une remise en question, non seulement de l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, mais du caractère même de l'Etat d'Israël. C'est la raison pour laquelle la polarisation qui caractérise l'ensemble de la société israélienne est démultipliée dans la jeunesse : d'une part, les partisans de la "solution finale", le transfert, la guerre totale contre les Palestiniens, et d'autre part, une remise en question des fondements idéologiques et institutionnels du sionisme et de l'Etat. Ce sont par milliers que les jeunes Israéliens et Israéliennes se demandent, aujourd'hui, s'il peut y avoir compatibilité entre Etat juif et Etat démocratique, si la guerre permanente n'est pas due aux fondements mêmes de la politique sioniste, s'il n'est pas préférable de lutter pour la coexistence entre les peuples, deux plutôt que de défendre la séparation à tout prix, etc.
• Cela ouvre de nouvelles perspectives pour la LCR...
- En effet, une partie de la jeunesse est, aujourd'hui, ouverte des réponses révolutionnaires et à une remise en question radicale du sionisme.
C'est ce qui nous a mené à renforintercer notre vention au sein de la jeunesse : depuis un an, nous avons constitué une organisation de jeunesse révolutionnaire forte de plusieurs dizaines de militants et de militan-tes. La
LCR, elle même, a recruté cette année de jeunes militants qui ont amélioré considérablement notre capacité d'intervention politique.
• A part la jeunesse, quelle est l'activité politique principale de la
LCR ?
- Nous sommes très actifs dans le mouvement de solidarité avec l'Intifada, en particulier dans le Mouvement des femmes (israéliennes) en solidarité avec les détenues politiques et dans le mouvement "fin à l'occupation". Une autre priorité est l'activité dans le mouvement de soldats de réserve contre l'occupation, Yesh Gvul.
• Comment Intervenez-vous dans le mouvement pacifiste ?
- Nous faisons tout ce qui est possible pour élargir le mouvement sur des bases unitaires larges autour de l'opposition totale et inconditionnelle à l'occupation. En tant que LCR, nous insistons sur la nécessité d'une solidarité active avec l'Intifada et les victimes de l'occupation, en mettant l'accent sur des actions coordonnées avec les Palestiniens et le soutien aux revendica-
39alo, Sad
tions immédiates de la Direction unifié du soulèvement.
Dans notre propagande générale, nous insistons sur le fait qu'un retrait israélien des territoires occupés et la formation d'un Etat palestinien indépendant ne font qu'ouvrir la voie pour une paix israélo-palestinienne, qui ne saurait être établie sans une solution juste à la question des réfugiés, à la minorité palestinienne d'israël, à la question de la souveraineté sur la Palestine, etc. En d'autres termes, que la solution à la question israélo-palestinienne ne peut se limiter à une frontière entre les deux peuples, mais nécessite la reconnaissance de l'intégralité des droits nationaux du peuple palestinien, et donc le principe de la coexistence entre les deux peuples, quelles que soient par ailleurs les modalités concrètes de cette coexistence.
3 mai 1989 propos recueillis par Salah Jaber