Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Raul se bat pour la vie

· Inprecor n° 288, 15 mai 1989 · p. 10-12 · 1 654 mots

France

NOUS REPRODUISONS un article d'Eleuterio Fernandez Huidobro, un des fondateurs et membre de la direction du Mouvement de libération nationale Tupamaros (MLN-T). Cet article a été écrit avant le décès de Raul Sendic, et publié par la revue Mate Amargo, organe du MLN-T. Eleuterio HUIDOBRO

E NE SAIS PAS s'il me faut écrire une lettre ou faire une nouvelle dénonciation pour violation et destruction des Droits de l'homme. Voilà quelques jours que les médecins ont dit que Sendic est gravement malade. Au début — je dois l'avouer - je leur ai répondu sans les croire vraiment. Comment peut-il être gravement malade ? La mort devra frapper trois fois à mate amargo sa porte avant que ce canari ne lui prête attention ! Depuis des lustres la mort frappe à sa porte, et elle n'y va pas de main morte. La tête de mort avec la faux est un ange innocent, une blanche co lombe, comparée aux colonels qui l'ont frappé sans résultat. Ils attendent toujours. Sans parler des hyènes des "Puits de Orletti" ou les chacals du "300 Carlos" (référence à des camps et prisons où avait été enfermé Sendic, sous la dictature, ndlr). Ceux-ci ne se sont pas limités à cogner : ils l'ont trituré avec jouissance pendant 13 ans. Ils sont ainsi arrivés à briser de la chair et des os, mais n'ont pas pu atteindre Raul. Ils n'ont pas atteint non plus Zelmar, ni El Toba (militants assassinés par la dictature, ndlr), même s'ils ont pu briser leur corps. Ces hyènes et ces chacals sont toujours à la porte, ils hurlent à la lune, les crocs cassés.

Qui c'est, ce Charcot ?

Mais les jours ont passé et les médecins m'ont convaincu : la maladie de Charcot a encerclé Raul. Mais... qui c'est ce Charcot ? Qu'est-ce qu'il a à voir avec mon peuple ? Et avec Raul ? Qu'est-ce que nous lui avons fait, à ce Français ?

Le Larousse (il faut faire appel à un dictionnaire pour discuter de la vie !) donne des informations sur deux personnes qui portent ce nom : "Charcot (Jean Martin) médecin français (18251893), connu pour ses intéressantes études sur les maladies nerveuses. Charcot (Jean), savant français et explorateur des régions polaires (18671936)."

Ce dernier semble avoir un rapport avec Sendic. L'un est mort au début de la Révolution en Espagne. L'autre avait 23

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Raul Sendic, lors du meeting de la LCR, en octobre 1987, à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort ans lorsqu'il a pu lire, pour la première fois dans l'histoire du monde, "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" Je cherche le lien. Que mes camarades et amis médecins me pardonnent, ainsi que les étudiants en médecine, les infirmiers et infirmières, que le syndicat des Médecins me pardonne, ainsi que le FUS (Fédération unitaire de la santé), d'être tellement ignare. Mais, que me reste-t-il à faire ? Dans quel syndicat, derrière quelle barricade, dans quelle révolution a été Charcot pour oser décrire la maladie qui menace la vie de Sendic ?

Mon compagnon de toutes les luttes, où il a offert généreusement sa vie à celui qui voudrait la prendre, fini par être menacé de mort par cette saloperie de maladie de Charcot...

Je vais ouvrir une parenthèse. Voilà quelques jours que dans un débat de Forum, Enrique Alonso m'a demandé si j'étais d'accord avec le fait que les communistes seraient le cerveau de la gauche et les Tupamaros le cœur... Je m'arrête là, je sens que je suis en train de faire un papier sentimental, et je ne veux pas. Maintenant, je pense que j'aurai aimé lui répondre que, si on pouvait choisir, j'aimerais que les Tupamaros, comme les communistes, comme les socialistes, comme les chrétiens, comme les anars, comme les trotsks, comme les indépendants, comme les militants de la gauche du Parti Blanco et du Parti Colorado devraient être, et aimeraient être les "billes" (que les camarades femmes lisent les ovaires) de la gauche, [tel que dans le texte, ndlr] et en tout cas, "en du Che Guevara : "continuer le combat, dans cet horizon qui n'est plus aussi clair qu'il y a 20 ans". (DR) avoir" ! Cet endroit de l'Epiphanie, où se rencontrent et meurent le cœur et le cerveau pour créer la vie et l'amour. Ce moment géographique unique où s'unissent les ailes du mauvais ange avec celles du bon.

Les vraies causes de cette maladie

Ce qui est encore pire c'est que Raul va lire mes lignes. Et c'est dur d'écrire à la fois pour les gens qui vont lire ce papier et pour le frère qui se bat pour sa vie. Que puis-je faire pour que nous traversions ensemble ce même danger ? Cette maladie en cul de sac ne laisse même pas cette chance aux milliers de camarades qui - j'en suis sûr - sauteraient à tes côtés dans cette tranchée, si c'était possible... Basta ! Car, en fin de compte, ce n'est pas une aventure pour Sendic. Une vie qui a toujours été suspendue à la corde raide de la mort, ne se laissera pas dépasser par une maladie de merde.

Les médecins me disent que l'étiologie de cette maladie reste inconnue. Je ne sais pas s'ils utilisent bien la langue. Je recours de nouveau au dictionnaire : "Etiologie : étude des causes des choses. Partie de la médecine qui étudie les causes des maladies..." Boff... Cette science-là ne connaît peut être pas les causes de cette maladie, mais moi je les connais et je suis sûr que tous les médecins qui ont été persécutés, torturés, emprisonnés les connaissent. Ils pourraient faire une apport formidable à l'étiologie de la maladie de Charcot.

Je sais très bien tout ce qu'ils t'ont fait. J'ai pu lire sur ma propre chair un livre sur les causes de cette maladie

C'est un livre difficile à trouver, je ne sais pas si Charcot avait pu le lire. Mais les Européens qui te soignent aujourd'hui ont reçu un cours magistral à Auchswitz. Pendant treize ans il s'est trouvé des gens pour t'injecter dans la moelle nerveuse l'étiologie correspondante. Treize ans de tortures : "deux jeux olympiques et trois 'mundial' ; la crise du pétrole et la guerre du Liban, avec les massacres de Sabra et Chatila ; la révolution des oeillets au Portugal ; l'apogée de la Trilatérale et l'échec de l'Ecole de Chicago; le prix Cervantes pour Carpentier, Onetti et Rulfo et le prix Nobel pour Garcia Marquez et Perez Esquivel ; la mort de Franco et la récupération démocratique en pagne (et ils te torturaient) ; la chute de Idi Amin, de Bokassa 1er, de Somoza, du Shah d'Iran, de Galtieri, Montt, des révolutions triomphantes en Angola, au Mozambique, en Ethiopie, en Iran, au Nicaragua, à la Grenade (et ils te torturaient) ; l'arrivée de Maradona à Barcelone et Julio Iglesias à Miami ; les assassinats de Michelini, Anouar El Sadat, monseigneur Romero, John Lennon ; la transformation de la Guyane hollandaise en Surinam et de Karol Joseph Wojtila en Jean-Paul II (et ils te torturaient) ; Brizola à Rio et Guernica en Espagne ; la disparition de Henry Miller et la réapparition de l'homme d'Orce ; des plébiscites sans appel contre la dictature uruguayenne ; la guerre des Malouines et le requiem du panaméricanisme ; des troupes soviéti-

Men Afghanistan et nord-améri caines partout (et ils te torturaient) ; la disparition en Argentine de Haroldo Conti et de 30 000 autres ; la publication de La Guerre de la fin du monde et l'orgie de missiles pour la confirmer ; la disparition de la P-2 et l'apparition du gaz asphyxiant ; la mort de Mao, de Peron, de Makarios, de Tito, d'Agostinho Neto, de Boumédienne, de Kenyata, de Brejnev ; la fin du syndrome du colza et l'inauguration de l'immunodéficience (et ils te torturaient) ; la mort de Neruda, d'Ingrid Bergman, de René Clair, de Carpentier, de Buñuel ; la crise polonaise, la crise centro-américaine, la crise du Tchad ; la deuxième génération de casseroles chiliennes et la première de casseroles uruguayennes" (1).

Pendant tout ce temps-là, selon les mots de ce brave Benedetti quand il parlait de toi, dans les citernes des états-majors couvait pour tes pauvres os l'étiologie complète et détaillée de la maladie qui te tient aujourd'hui entre la vie et la mort. Et comme si l'histoire avait préparé le coup, la bataille que tu livres se

1) Citation d'un texte rédigé en hommage à Sendic,

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déroule en même temps [il s'agit de la bataille pour le référendum, ndlr] que nous, ton peuple, nous en livrons une contre la peste elle-même... Car, en fin de compte, tu es, encore une fois, un symbole vivant et souffrant de ce qu'a été et de ce qu'a fait la dictature.

Tes bourreaux n'ont pas été jugés

Ta bataille est celle que nous livrons tous. Tu ne pourras pas voter le 16 avril. Nous donnerons cet avantage à l'injustice, mais ils n'auront pas l'avantage de ton absence. Tu seras à nos côtés, comme toujours, ton exemple multipliera nos forces. La meilleure solidarité que nous puissions te montrer c'est de te promettre de nous battre bien.

Tes bourreaux, qui n'ont pas été jugés et rejugés comme toi, eux, pourront voter. Ils disposent d'un assistant domestique vice-présidentiel pour les tâches les plus honteuses et humiliantes Mais près de toi il y aura des mains rugueuses et propres, car le destin a encore voulu que lors de l'heure décisive tu sois la preuve et le plaidoyer irréfutable, comme les mères des disparus, les grands-mères des enfants et les autres camarades gravement blessés par la torture. C'est un plaidoyer généreux de la cause pour le vert de l'espérance de la bataille du 16 avril (référence au bulletin vert utilisé lors du récent référendum en

Tu gagneras, sois-en sûr.

Au nom de tous les autres briga-

Mate Amargo 5 mars 1989

VERDI

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