LES MOBILISATIONS révolutionnaires des étudiants chinois à la fin des années 50. Il est évident qu'aussi bien Moscou que
Pékin avaient intérêt à se mettre d'accord, à un moment où où les "réformes libérales", la perestroïka, et "l'économie de revenir aux sources de ce conflit et de rappeler les thémes
CHINE-UNION SOVIETIQUE
30 ans de brouille ont fait passer au second plan la rencontre - pourtant historique ! — entre le Numéro un soviétique Michael
Gorbatchev et les dirigeants de la République populaire chinoise, rencontre qui a mis fin à un conflit remontant l'un et l'autre devaient faire face à des problèmes très graves, aussi bien économiques que politiques.
Cette réconciliation aura certes des conséquences importantes sur le terrain international. Mais à l'heure de marché" ont supplanté la "marche victorieuse vers le socialisme" et la "lutte intransigeante contre l'impérialisme, ce tigre en papier", il serait intéressant fondamentaux des polémiques sino-soviétiques des années 60 et 70, qui ont causé une profonde rupture dans le mouvement communiste mondial.
Livio MAITAN
ES DIVERGENCES entre la direction chinoise et la direction soviétique ont surgi dès 1957, à l'occasion de la conférence des partis communistes, à Moscou. Elles se sont accentuées dans les années suivantes, en aboutissant à une véritable rupture en 1963-1964. Par la suite, la polémique a continué de plus belle, mais, la critique des dirigeants chinois, y compris avant la mort de Mao, s'est déplacée progressivement sur un terrain différent.
Au départ, les Chinois critiquaient les
Soviétiques essentiellement sur quatre thèmes : la conception de la coexistence pacifique, les conséquences d'une guerre éventuelle, l'attitude envers la révolution coloniale, et la conception de la voie pacifique et parlementaire au socialisme.
Déjà lors de son 20e congrès (1956), le Parti communiste d'Union soviétique
(PCUS) avait avancé l'idée de la "non inéluctabilité" de la guerre. Par la suite, il avait mis de plus en plus l'accent sur la coexistence pacifique et notamment
Khrouchtchev avait théorisé la possibilité d'un compromis avec l'impérialisme américain. Le Parti communiste chinois
(PCC), tout en ne rejetant pas la coexistence, insistait sur l'idée que la guerre est inhérente au capitalisme et que l'impérialisme n'avait pas, et ne pouvait pas changer de nature. En fait, l'impérialisme américain n'avait guère rectifié sa politique et continuait à se préparer à des conflits militaires. En deuxième lieu, alors que les Soviétiques mettaient l'accent sur les "conséquences fatales" d'un conflit nucléaire éventuel, les Chinois faisaient entendre un autre son de cloche : une guerre aurait permis une nouvelle avancée décisive de la révolution, avec "la destruction rapide des monstres impérialistes".
Détente et révolution
Troisièmement, les Chinois accusaient les Soviétiques de sacrifier la. solidarité active avec la lutte des peuples coloniaux, sur l'autel de leur politique de détente. Cette divergence se concrétisait, par exemple, dans l'attitude envers la révolution algérienne : alors que la Chine reconnaissait le Gouvernement provisoire, l'URSS ne le faisait pas, et exprimait son soutien à la politique du général de Gaulle. Qui plus est, les Chinois, à la différence des Soviétiques, avançaient des critiques à l'égard de certains dirigeants des bourgeoisies nationales, et sur le terrain théorique, ils défendaient l'idée de la révolution ininterrompue, en se réclamant de Lénine. Il est vrai que parfois, ils combinaient "révolution ininterrompue" et révolution par étapes ; toujours est-il qu'ils mettaient plus souvent l'accent sur l'action de classe des masses ouvrières et paysannes, indépendamment des directions bourgeoises "nationales" et, dans certains cas, même contre elles.
Quatrième divergence : les Chinois exprimaient leur désaccord avec la conception adoptée par le PCUS, dès 1956, selon laquelle il serait désormais possible d'avancer vers le socialisme par voie pacitique et parlementaire. Cette critique fut formulée de la facon la plus systématique en décembre 1962, dans un article visant la politique opportuniste de Palmiro Togliatti, le principal dirigeant du Parti communiste italien, à l'époque.
Un conflit entre Etats
Au fur et à mesure que la polémique se développait, dans des formes de plus en plus dures, au delà de quelques accalmies conjoncturelles, de nouveaux thèmes étaient avancés par les Chinois et le conflit devenait de plus en plus nettement un conflit entre deux Etats, dans des domaines d'une importance majeure. Déjà lors de l'été 1960, Moscou avait rappelé ses experts, et s'était ainsi acheminé vers une rupture des rapports économiques, ce qui ne pouvait qu'être très préjudiciable à la Chine. Cela allait de pair avec des polémiques sur les choix économiques respectifs. Les Soviétiques critiquaient l'idée des dirigeants maoïstes selon laquelle la Chine devait compter surtout sur ses propres forces, et exaltaient la division internationale du travail dans le "camp socialiste".
En fait, s'il est vrai que les Chinois n'étaient pas à l'abri de déformations autarciques, il est incontestable, par ailleurs, que Moscou exigeait que le développement des autres pays "socialistes", et donc la Chine, füt subordonné à ses propres besoins. En 1963, une polémique éclatait à propos de la signature du Traité de Moscou sur l'arrêt des expériences nucléaires dans l'atmosphère, dans l'eau et dans l'espace, traité que la Chine refusait de signer. Il faut préciser qu'une clause non écrite de ce traité comportait l'engagement soviétique de ne pas livrer des armes et des secrets nucléaires à la Chine ce qui constituait une violation de l'accord réalisé entre l'URSS et la Chine en 1957.
L'argument de Moscou, repris par tous ses partenaires dans le monde, était que l'URSS était le bouclier nucléaire du "camp socialiste" tout entier. Les Chinois rejetaient une telle "théorie" qui, en fait, impliquait la reconnaissance de l'hégémonie de Moscou sur tous les Etats ouvriers, et donc, le pouvoir de sa bureaucratie de prendre éventuellement à elle seule des décisions capitales. L'escalade allait donc bon train, même au niveau des rapports entre les deux Etats. Le point culminant fut atteint six ans plus tard, en mars 1969, lorsque des incidents frontaliers sur le fleuve Oussouri débouchaient sur des affrontements armés entre les deux pays hier encore "frères".
Assez rapidement, aussi bien grâce au prestige d'une révolution encore récente, que de la méfiance croissante envers la politique de Moscou, les positions chinoises gagnèrent une très large
Khrouchtchev et Mao, avant la grande brouille (DR) audience au sein de certains partis communistes et dans des mouvements anti-impérialistes.
Le schisme maoïste
Au cours de la première période du conflit le Parti communiste chinois a obtenu, sous différentes formes, l'appui des plus importants partis communistes asiatiques (PC vietnamien, PC nord-coréen, PC indonésien, PC japonais et PC de gauche en Inde où une scission s'était produite). En Europe orientale c'est le parti albanais qui s'est aligné sur Pékin pour toute une période, avant d'assumer une position indépendante. condamnant le "révisionnisme" aussi bien soviétique que chinois. Les autres partis communis-tes d'Europe orientale, sauf bien entendu le parti communiste yougoslave, ont soutenu Moscou, de même que la grande majorité des autres partis communistes en Europe capitaliste et en Amérique latine (le PC cubain a toujours représenté un courant spécifique). Dans certains pays, des scissions se sont produites : la plus importante, en ce qui concerne l'Europe capitaliste, a eu lieu en Belgique. Ailleurs, de petits groupes se réclamant du maoïsme se sont constitués, mais sans obtenir une influence un tant soit peu consistante.
Des mouvements et des organisations maoïstes - le plus souvent sans liens officiels avec Pékin - se sont formés, surtout à partir de la fin des années 60, notamment sous l'influence de la "révolution culturelle" (en Italie, dans l'Etat espagnol, au Portugal, en Allemagne, au Pérou, en Colombie, au Maroc, en Turquie, etc.). Pendant des années, le maoïsme a exercé une influence assez considérable et directe sur des partis communistes asiatiques autres que ceux que nous avons déjà mentionnés, notamment le PC thailandais et le PC philipA l'époque, nonos divergences avec eux, et en s'efforçant de saisir les véritables causes du conflit. En effet, il ne s'est agi, à aucun moment, d'un conflit entre les bureaucrates d'un côté, et les révolutionnaires de l'autre. Il s'agissait d'un conflit entre deux directions bureaucratiques d'origines différentes et placées dans un contexte différent.
Les Soviétiques défendaient une couche bureaucratique relativement consolidée depuis des décennies, jouissant d'un statut de grande puissance, et ayant atteint un niveau économique incomparablement supérieur à celui de la Chine. Ils étaient surtout intéressés à trouver un modus vivendi avec l'impérialisme, permettant d'éviter des tensions et des explosions trop dangereuses à l'échelle internationale, de réduire partiellement les frais militaires, et de faire des concessions économiques à leurs propres masses. Ils étaient intéressés à concentrer leurs efforts d'aide en direction de bourgeoisies nationales du Tiersmonde, même au détriment de la Chine. Ils pouvaient projeter la compétition avec les pays capitalistes dans les termes d'une compétition économique qui, d'après les espoirs de l'époque, leur aurait permis en l'espace de 15 à 20 ans d'atteindre, voir même dépasser le niveau des pays les plus industrialisés. C'est justement cette perspective qui constituait le noyau central de l'idéologie khrouchtchévienne.
Le radicalisme chinois
Les dirigeants chinois, dont le pouvoir était issu d'une révolution encore très proche, étaient quant à eux, à la tête d'un Etat économiquement très arriéré, objet de menaces, d'attaques et de pressions multiples de la part de l'impérialisme, et qui ne s'était pas encore résigné à accepter le fait historique de la révolution chinoise. Ils ne pouvaient miser raisonnablement sur une victoire dans la compétition économique à une échéance prévisible. Ils estimaient donc que leur défense pouvait être facilitée par l'éclatement d'autres luttes révolutionnaires, notamment dans les pays dominés par l'impérialisme. Par ailleurs la Chine, même arriérée, était trop forte pour accepter sans réagir l'hégémonie de Moscou, de même qu'à des moments cruciaux de sa révolution elle n'avait pas accepté les "conseils" de Staline, suggérant à Mao de ne pas se lancer dans la lutte pour le pouvoir et de chercher un compromis avec le Kouo-min-tang
Tout au long de la "révolution culturelle" (1966-1969), les attaques du PC chinois contre le PCUS sont devenues encore plus dures. Désormais le leitmotiv n'était plus tout simplement celui du révisionnisme de Moscou en matière d'idéologie et d'orientation politique : les dirigeants soviétiques étaient également accusés d'avoir restauré le capitalisme et l'Union soviétique était désormais caractérisé comme un pays "social-impérialiste".
Les "trois mondes"
C'est au début des années 70 qu'un tournant se dessine dans la politique extérieure chinoise. Sous la pression de l'échec de son effort d'écraser, par une guerre barbare, la lutte du peuple vietnamien, la direction impérialiste des EtatsUnis esquissait une révision déchirante de sa politique en Asie. Un volet essentiel de cette révision était la reconnais sance du fait accompli de la révolution chinoise et donc, l'établissement de rapnormaux avec Pékin, dans l'espoir, entre autres, de mieux exploiter à son avantage le conflit sino-soviétique. La visite du président américain Nixon en Chine était l'expression la plus spectaculaire de ce "cours nouveau"
Or, avant même cette visite, les dirigeants chinois avaient ouvertement soutenu les dictateurs du Pakistan Ayub Khan et Yahya Khan, qui écrasaient tout mouvement populaire, et ils avaient refusé toute solidarité au peuple du Bangladesh, en lutte pour son indépendance nationale. Ils avaient également soutenu le gouvernement du Sri Lanka, au moment où celui-ci massacrait des milliers de jeunes en révolte. En même temps, ils avaient fait l'éloge des gouvernements bourgeois d'Europe occidentale, sous prétexte que le Marché commun constituerait un instrument d'opposition à l'impérialisme américain. Le tournant de Washington ne pouvait que les pousser plus loin dans cette di-
L'aboutissement de cette évolution, sur le terrain idéologique, était l'adoption de "la théorie de la division en trois mondes", qui avait été déjà esquissée en 1974 par Mao lui-même, et qui fut exprimée sous une forme plus systématique au cours de l'année 1977. Selon cette théorie, il ne fallait plus utiliser la catégorie de "camp socialiste" opposé au camp
capitaliste, mais il fallait reconnaître la nouvelle réalité mondiale, c'est-à-dire l'émergence de trois mondes : celui des deux "superpuissances impérialistes", l'URSS et les Etats-Unis, celui des pays socialistes et des nations opprimées par l'impérialisme (auquel la Chine elle-même appartenait) et celui des pays développés qui se trouvent entre les deux. Par ailleurs, il fallait établir une distinction entre les deux superpuissances. C'était l'Union soviétique qui représentait "l'impérialisme le plus féroce et le foyer de guerre mondiale le plus dangereux". Voilà donc justifiées toutes les ouvertures de Pékin à l'égard des EtatsUnis, et des pays capitalistes d'Europe occidentale, eux aussi menacés en premier lieu par "le danger représenté par le social-impérialisme soviétique". Par conséquent, la lutte contre la guerre devait être menée sur la base d'un front uni des "pays socialistes", du prolétariat international, des pays du Tiers-monde et de ceux du second, en rejetant toute politique d'apaisement à l'égard du "social-impérialisme" de Moscou.
Un tournant réactionnaire
Cependant, le tournant chinois se concrétisait par une série de prises de position absolument contraires aux intérêts du mouvement ouvrier et antiimpérialiste dans différentes régions du monde. Il suffit de rappeler quelques exemples pour s'en convaincre. Lors du coup d'Etat du général Pinochet, en septembre 1973, les dirigeants chinois ne se sont pas associés à la campagne internationale de dénonciation, mais se sont empressés d'exploiter les marges de manœuvre dont ils pensaient pouvoir disposer à la suite de la chute d'Allende, dans le but d'affaiblir les positions de l'ennemi principal" : l'URSS. Ils n'ont pas non plus hésité à soutenir le général Nemeyri, alors que celui-ci massacrait les syndicalistes et les communistes au Soudan. Ils ont entretenu des rapports amicaux avec le Shah d'Iran. Ils flirtaient avec des politiciens bourgeois conservateurs, voire réactionnaires du "second monde", comme l'Italien Fanfani, le Portugais Sa Carneiro ou l'Allemand Strauss. Qui plus est, les dirigeants chinois étaient d'une extrême discrétion à l'égard des grandes luttes de masses, par exemple en Italie et dans l'Etat espagnol. En 1975, lorsque la montée révolutionnaire était à son point culminant au Portugal, ils étaient occupés à dénoncer d'hypothétiques manœuvres du social-impérialisme dans ce pays !
Ce n'est qu'une dizaine d'années plus tard que les "théories" des années 70 furent explicitement abandonnées et que l'Union soviétique fut de nouveau présentée comme un pays "socialiste". Cela confirme bien que les "théories" successivement avancées par les directions bureaucratiques ne visaient qu'à justifier a posteriori les tournants de la bureaucratie au pouvoir.
24 mai 1989