LE NOUVEAU MAI chinois a vu l'éclosion de toute une série d'organisations et de groupes indépendants. Nous publions ci-dessous un document de l'un des ces groupes, le "Parti d'avril"Ce texte a été traduit du chinois de la revue October Review, publiée à Hong-Kong par des sympathisants de la IVe Internationale. DOCUMENT
A U DEBUT de l'année 1987, sur
la grande terre de Chine, il y eut l'explosion d'un mouvement étudiant exceptionnel et spontané d'une grande envergure, récla mant la démocratie et la liberté ; mais le résultat fut pourtant que le premier dirigeant à avoir véritablement une conscience démocratique et un style populaire mit fin à sa vie politique. Quand partout résonna cette phrase menaçante "nous n'avons pas peur de faire couler le sang", ce mouvement cessa aussitot de faire entendre sa forte voix. Les campus retrouvèrent leur sérénité habituelle. La lâcheté nous avait fait perdre une occasion réelle de changer le pouvoir politique en Chine, une occasion de faire un grand pas vers la démocratisation politique. Si nous avions, alors, osé nous redresser et décider de nous engager dans un résistance courageuse contre les pressions politiques qui ont forcé le camarade Hu Yaobang (1) à démissionner, nous aurions gagné l'occasion d'avancer vers la démocratie.
Lorsque le 13e congrès décida que nous étions la plus haute couche dirigeante de ce pays, encore une fois, nous avons sereinement et sans plus de réflexion renoncé à nos droits. Nous étions les maîtres de ce pays ; nous de vions avoir le droit de décider quel est l'élu le plus conforme à nos souhaits, après avoir discuté à fond de la ligne politique des candidats et de leurs capacités et qualités. Et cependant, c'est entre les mains d'un groupe d"inconnus" que nous remettons, dans un profond silence, le pouvoir suprême qui scelle nos destinées. (...)
1) Hu Yaobang, ancien secrétaire général du PCC destitué en 1987 à la suite du mouvement étudiant de l'hiver 1986-87. Deux jours après son décès, le 15 avril, c'est en son honneur qu'éclatent les premières manifestations qui seront à l'origine du mouvement étudiant de Mai 89. Inprecor numéro 289 du 29 mai 1989
Aujourd'hui, une atmosphère de désespoir recouvre toute la Chine. (...) Si encore une fois nous ne relevons pas la tête à temps, si nous n'arrivons pas avec notre sagesse, notre audace et notre courage à préserver nos droits, à préserver l'avenir de la République, à écrire l'histoire de nos propres mains, alors, ce qu'a déclaré Liu Binyan (2) à sa conférence de mars de cette année, à l'université américaine de Harvard, deviendra réalité. Il juge qu'en Chine, "si la réforme politique échoue (c'est-à-dire si on ne peut réaliser un système démocratique), il est très probable que la Chine devienne un Etat corrompu à capital bureaucratique (comme la Chine d'avant la libération), ou bien un pouvoir policier par tous ses aspects. Les grandes particularités de la société chinoise d'hier à aujourd'hui, relèvent toutes de son caractère profondément féodal. Le 'parti du prince héritier' (3), apparu dans la Chine qui se prépare à entrer dans le XXle siècle, en est une preuve éclatante, et aussi une caricature minable. // faudrait que tout le monde se penche sur la réalité et réfléchisse sur la situation du centre, des provinces, des villes Face à cette sombre réalité nous devons absolument nous unir pour former une force et combattre pour la démocratie. Les œufs de poule ne peuvent tomber sur une pierre, mais nous ne sommes pas des œufs de poule. La classe intellectuelle unie doit montrer sa force."
Gagner la démocratie
Sommes-nous capables de gagner la démocratie ? Du moment que nous sommes capables de nous unir pour former une seule force, du moment que nous nous débarrassons du dogme vieillot sur la nécessité de sauver notre précieuse petite personne d'intellectuel alors nous serons capable de gagner la démocratie. Après dix années de libération de la pensée, la classe des intellectuels est justement en train de se réveiller et de prendre conscience de sa propre force. L'exemple le plus manifeste en est l'apparition du physicien Fang Lizhi dans l'intelligentsia chinoise. Au début de cette année, il appela les intellectuels à s'unir, à combattre pour la démocratie et jusqu'à la libération des prisonniers politiques. Peu de temps après, lancé par le poète Bei Dao (...), cet appel recueillit les signatures de 33 personnalités du monde littéraire. Les signataires réclament la relaxe des prisonniers politiques. Un mois après, lancé par le professeur Xu Liangying, une pétition de soutien signée par plus de 40 scientifiques célèbres dans le monde des sciences et des techniques, a nettement mis en lumière la conscience démocratique des intellectuels et la conscience d'être activement impliqués dans ce combat.
(...) La démocratie chinoise doit au préalable réaliser trois conditions :
1- Aller sur le chemin d'une démocratie parlementaire, ce qui signifie élire de véritables représentants à l'Assemblée nationale, afin qu'à partir d'elle, se forme un véritable organe national légitime. Si des personnalités comme Fang Lizhi, capables de représenter la volonté de millions d'intellectuels ; et si des gens capables de représenter les ouvriers, les paysans et d'autres classes, peuvent devenir des représentants à l'Assemblée nationale, ils rempliront des fonctions très utiles pour la nomination des dirigeants de l'Etat; pour chaque mesure à prendre dans la grande réforme économique et politique ; pour s'opposer à la corruption ; et garantir que le gouvernement respecte la loi.
2- S'avancer dans la voie du pluripartisme : la Chine nouvelle jusqu'à ce jour, n'a pas eu de véritable parti démocratique. Ce qu'on entend par parti démocratique ne sont pas les partis démocratiques actuellement existants (4), qui ne sont de fait que des sections du Parti communiste chinois (PCC). Si la Chine veut la démocratie, elle est obligée d'avoir une démocratie authentique. La démocratie n'est pas garantie par un individu ou un parti. L'essence de la démocratie est, sur la base de l'égalité, de se faire concurrence puis de travailler ensemble. La Chine verra-t-elle l'apparition d'un puissant parti d'opposition ? La réponse est certaine : ce n'est qu'une question de temps. Si nous nous unissons dans la lutte, l'apparition d'un tel parti sera plus rapide et le processus de démocratisation s'accélérera. Si Fang Lizhi avait l'intention de fonder un parti, ceux qui le suivraient seraient innombrables. C'est pourquoi on peut affirmer que nous avons de la force. Il ne faut pas juger que notre activité démocratique est vaine. C'est à la fin ultime que les résultats écloront.
Les quatre principes
Ici, il faut encore parler des quatre principes fondamentaux (5). Partout et sans cesse, retentit l'exigence d'en finir avec les quatre principes. Nous l'approuvons des deux mains. Dans la recherche d'une démocratie réelle, rien ne s'oppose à la préparation de bulletins de vote pour les citoyens, peu importe que les quatre principes puissent ou non être supprimés, il est d'abord nécessaire d'exiger que les autorités, face à quelque acte que ce soit qui heurte les quatre principes, fassent une déclaration explicite de se conformer aux normes légales. Sinon, la constitution ne serait qu'une boule de pâte entre les doigts d'un responsable. Si tu critiques le parti en jugeant que son style de travail est incorrect, ils peuvent trouver que c'est encore supportable. Rien ne s'oppose à te laisser dire quelques mots. Mais un jour, ils trouvent que ça heurte leur sensibilité, que ça heurte les fondements, que ce n'est plus supportable, et ils se mettent à bondir, ils disent que tu t'opposes aux quatre principes, que c'est synonyme de contre-révolution. Ils créent alors de toutes pièces des preuves accablantes, condamnent légèrement à quelques années, lourdement à plus de quinze ans, et ils disent encore qu'il n'y a pas de prisonniers politiques en Chine. La loi apparait ici sans force. Si c'est ainsi, quelle crédibilité démocrati3- Réaliser la liberté d'information. Une grande particularité de la démocratie est que les masses de citoyens bénéficient le plus largement possible de l'information. Un pays sans liberté d'information est fatalement un pays sans démocratie. Il faut exiger que les autorités autorisent la fabrication par le peuple de journaux, ainsi que d'émissions de radio et de télévision. Si nous avions une véritable Assemblée nationale, elle aurait sûrement adoptée des lois ad hoc pour garantir la jouissance de la liberté | d'information pour les citoyens.
A la conclusion de ce texte, les auteurs veulent affirmer avec force que la démocratie est un processus historique auquel on ne peut résister. En Union soviétique, Eltsine a été élu représentant au parlement ; en Pologne, il existe un syndicat des travailleurs unis ; en Hongrie, le multipartisme est déjà réalisé. En 1988, plus de 12 000 membres ont quitté le PCC et seulement 2 000 y sont rentrés. En Asie, les étudiants birmans ne craignent pas de braver les dangers, en Corée du Sud, les étudiants combattent pour la démocratie avec des bouteilles
Cette phrase exprime une vérité indéniable : "pour se sacrifier, il faut avoir une grande force de volonté". Actuellement, le moment est venu pour les jeunes femmes et hommes de la Chine, courageux et excellents, de combattre pour l'existence et le développement de
2) Liu Binyan est un journaliste connu pour ses enquêtes et reportages sur les multiples cas de corruption. prévarication, détournements, abus de pouvoir, et auquel les lecteurs s'adressaient souvent pour qu'il les aide dans leurs plaintes par ses publications. Il était proche de Hu Yaobang, et a été exclu du parti en 1987, en compagnie de deux autres intellectuels célébres, Fang Lizhi et Wang Ruo-
3) Le 'parti du prince héritier est une expression désignant traditionnellement la transmission héréditaire du pouvoir, en référence aux coteries de la Chine impériale dans les intrigues de palais. Allusion au népotisme du régime.
4) Les partis démocratiques qui ont une existence légale sont ceux qui s'allièrent au PCC dans la lutte antijaponaise. Ils continuent à exercer un rôle de club d'idées,
5) En 1979, après que le mouvement des réformes ait été lancé par Deng Xiaoping et en même temps que s'engageait la répression du mouvement démocratique chinois alors apparu, le Comité central adopta une résolution réaffirmant son attachement indéfectible aux quatre principes fondamentaux suivants : maintenir la voie du socialisme : maintenir la dictature démocratique du peuple et la dictature du prolétariat ; maintenir le rôle dirigeant du PCC ; maintenir le marxisme-léninisme et la pensée Mao Zedong.