Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Özal chancelle

· Inprecor n° 289, 29 mai 1989 · p. 23-27 · 5 794 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme

secoue la Turquie depuis la mi-avril. Une hausse salariale de

140% a été concédée, alors que la centrale syndicale Türk-Is réclamait 170% d'augmentation (ce qui n'aurait rattrapé que le niveau de vie de 1986). Cet accord est loin de satisfaire les ténacité, d'ingéniosité et de combativité durant ces dernières de moitié en 10 ans. Néanmoins, il s'agit bien d'une première victoire ouvrière, après les neuf ans de silence qui ont suivi le anticipées qui sont devenues inévitables, sonnera le glas de

TURQUIE

Özal chancelle

LE GOUVERNEMENT de Turgut Özal a fini par céder devant le mouvement massif des travailleurs du secteur public, qui

600 000 travailleurs qui ont fait preuve d'une grande semaines pour récupérer leur niveau de salaire qui a baissé coup d'Etat de 1980.

La répression de la manifestation du 1er mai, qui a fait un mort à Istanbul, prouve que le gouvernement d'Özal, très affaibli par la crise économique et sa défaite aux élections municipales du 26 mars dernier, est en train de perdre le contrôle de la situation. Sa chute probable, lors d'élections l'édifice bâti par les généraux.

Fuat ORCUN

ONFRONTE à l'érosion de sa

C popularité, le Parti de la mère- patrie (ANAP), du premier ministre Turgut Ozal, avait déjà, à titre préventif, suscité des élections anticipées en octobre 1987. C'était la seconde fois, dans l'histoire de la République que le gouvernement avait recours à des élections anticipées. Malgré un recul substantiel, il réussissait néanmoins à obtenir les deux-tiers des députés au

Parlement, avec seulement 36% des voix (voir Inprecor numéro 258, du ter

Fort de cette victoire relative, et toujours pour les mêmes raisons, l'ANAP a organisé un référendum, en septembre

1988, pour avancer de 4 mois, la date des élections municipales prévues en mars 1989 (voir Inprecor numéro 277, du

28 novembre 1988). Ayant été désavoué par 65% de "non", Ôzal a dû se résigner à organiser les élections municipales à la date initialement prévue.

Certes, tout le monde s'attendait à un recul de l'ANAP. Mais contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres pays, lors de transitions de dictatures militaires à des régimes parlementaires, la Turquie n'avait pas connu de réelle radicalisation, ou de réactions d'ampleur, ni face aux violations des Droits de l'homme, ni face aux politiques d'austérité menées depuis 9 ans. Ces élections municipales du 26 mars ont donc été un véritable tremblement de terre, (même s'il est possible d'en discuter l'ampleur) comparé à l'évolution extrêmement lente de la situation politique, depuis le coup d'Etat de 1980. Avec seulement 21,75% des voix, l'ANAP est devenu le troisième parti, loin derrière les 28% du Parti socialdémocrate populiste (SHP), et des 26% du Parti de la juste voie (DYP).

Ainsi, à peine un an et demi après celles de 1987, de nouvelles élections anticipées semblent devenues inévitables, cette fois-ci sous la pression des électeurs. Le tableau politique reflète une véritable crise de représentativité Car malgré un système électoral qui privilégie les grands partis, aucun de ceux qui sont en lice ne semble en mesure de former une majorité à lui tout seul.

Pas de vainqueur mais un perdant : l'ANAP

L'élément marquant des élections municipales est le recul de l'ANAP qui a perdu 4 millions de voix (soit la moitié de son électorat) en un an et demi. Ce qui pousse certains milieux à se demander si l'ANAP est un parti conjoncturel condamné à disparaître, ou s'il a réellement une place historique sur l'échiquier politique. Les pertes de voix de l'ANAP peuvent s'expliquer, sur le plan technique, de la façon suivante : d'une part, contrairement aux élections de 1987, le vote n'était plus obligatoire. Même si le nombre d'électeurs inscrits a augmenté de 1 750 000 depuis 1987 (à 21 ans, tout citoyen turc est automatiquement compté comme électeur, ndlr), le nombre de suffrages exprimés a diminué de 1 850 000. On peut dire que la grande majorité de ces abstentionnistes, apolitiques, avaient voté pour le parti gouvernemental en 1987. D'autre part, et surtout, les partis de droite qui avaient été interdits par les militaires après le coup d'Etat de 1980, ont repris leur place sur l'échiquier politique et ont commencé à regagner leur électorat sur l'ANAP, qui avait profité du vide politique.

Poussée des islamistes

Get des fascistes

La comparaison du résultat des élections municipales de mars dernier, avec celui des élections législatives de 1977 (les dernières élections générales avant le coup d'Etat) est d'ailleurs très instructive. Le SHP, et le DYP (1), ont repris à peu près les deux-tiers de leur électorat, respectivement dans le milieu urbain et dans les campagnes. Mais c'est le parti islamiste, Parti du bien-être (RP), d'Erbakan, qui, avec 9,8%, a le plus progréssé, dépassant même le score islamiste de 1977 (2). Ce résultat le rapproche du barrage des 10% (au niveau national) qu'il faut atteindre pour pouvoir avoir des députés. Par conséquent, lors des prochaines échéances, ce parti ne sera plus handicapé par le "vote utile" qui jouait en faveur de l'ANAP ou du DYP. Le RP est surtout présent dans certaines régions du Kurdistan (zones d'influence traditionnelle des islamistes), mais a connu également un développement assez rapide dans certains grands centres

Quant au parti fasciste du colonel Türkes, le Parti des travailleurs nationalistes (MCP), il est encore loin des 6,4% de son prédécesseur, le Parti d'action nationaliste (MHP — les fameux "loups-gris") et n'a obtenu "que" 4,2%. Les fascistes sont surtout présents dans les régions où l'affrontement ethnico/religieux, Turcs/Kurdes et chiites/sunnites

Et enfin, le Parti de la gauche démocratique (DSP), de l'ancien Premier ministre Ecevit (3), a obtenu 9% des voix, et se rapproche également du barrage des 10%. Le DSP a progressé dans les régions (notamment certaines cités ouvrières) où le charisme d'Ecevit est encore vivant, mais a reculé sur le reste du pays. L'avenir de ce parti dépend de l'évolution du système électoral, car il mise sur un abaissement du barrage

1) Le SHP est l'héritier du Parti républicain du peuple (CHP), de l'ancien Premier ministre Ecevit. Le CHP avait obtenu près de 41% des voix en 1977. Le DYP quant à lui, est l'héritier du Parti de la Justice (AP), de lancien Premier ministre Demirel. L'AP avait obtenu 36,9% en 1977. Le CHP et T'AP avaient été dissous par les militaires, en 1981.

2) Le RP est le successeur du Parti du salut national (MSP), d'Erbakan, qui avait obtenu 8,6% en 1977.

3) Ecevit, le leader charismatique du CHP, a rompu avec ses cadres (qui se sont regroupés dans le SHP d'Inönü) après le coup d'Etat et a fondé un parti concurrent, le DSP.

Page 24

électoral et la formation d'une coalition "de gauche" avec le SHP.

Ainsi, à peu de chose près, le rapport de forces au niveau électoral est redevenu le même qu'en 1977, ce qui montre que le tableau politique d'avant le coup d'Etat n'était pas accidentel, mais avait bien une assise sociale et politique réelle qui reste encore valable aujourd'hui.

Les résultats électoraux ont donc détruit l'édifice politique issu du coup d'Etat... mais n'ont rien mis à la place. II est probable que des élections anticipées ne pourront faire évoluer cette situation confuse. Une coalition semble se profiler. C'est Demirel qui est le plus avantagé au Parlement, ayant la possibilité de s'allier soit avec l'ANAP, soit avec les islamistes et les fascistes (comme il l'avait déjà fait en 1976). Quant à l'éventualité d'une coalition entre le SHP et le DYP, même si elle est la meilleure solution sur le papier, du point de vue des intérêts de la bourgeoisie, elle a peu de chances de devenir effective. Un recul électoral encore plus accentué de l'ANAP profitera non pas au SHP, mais au DYP, qui pourra facilement réduire l'écart de 3% qui sépare ces deux partis. Le fait que la gauche se trouve en tête, profitant de la division de la droite, n'est qu'accidentel. D'autant plus que le DYP est beaucoup plus actif sur le terrain, comme parti d'opposition, que le SHP.

La spécificité des structures politiques

Si des partis politiques dont l'histoire se confond avec celle de la République, réussissent à se maintenir en dépit de trois interventions militaires, à 10 ans d'intervalle, visant à les neutraliser ou à les dissoudre, il devient clair qu'il ne peut être question de réorganiser la société sans avoir réussi au préalable à dépasser ces partis. Si le courant politique incarné aujourd'hui par le DYP, plusieurs fois banni et dissous, réussit depuis des dizaines d'années à se restructurer sous des noms différents, et maintenir sa propre tradition ; si le courant islamiste réussi à réapparaître en se renforçant, malgré (ou même peut être grâce à) une série de restrictions (consignées dans le Code pénal et dans la Constitution) visant à l'éloigner de la scène po-

; si dans un pays qui n'est pas si occidental que cela, une organisation ouvertement fasciste réussit à conserver la plupart de ses positions, malgré la répression des militaires qui s'est abattue sur elle ; si un parti membre de l'Internationale socialiste (le SHP), dominé plutôt par des traits "nationaliste-populistes" que "social-démocrate", n'arrive pas à devenir autre chose qu'un parti d'Etat (c'est d'ailleurs l'ancêtre du SHP, le CHP, qui a été à l'origine de la création de l'actuel Etat turc) ; si la structure politique imposée par le coup d'Etat militaire est liquidée pas à pas, par les urnes ; et si, tant à l'avènement de ce coup d'Etat que lors de la transition à un régime civil, aucune action politique de masse n'a eu lieu ; alors, on doit admettre que la Turquie, possède une tradition politique spécifique bien établie. Depuis 1977, l'évolution de la situation politique se fait sans explosions ni bouleversements majeurs, et se développe dans les cadres du processus électoral. Même si le coup d'Etat a brouillé les points de références pendant un certain temps, en raison de l'interdiction des partis traditionnels, la tendance générale a reflué à ses

Le Produit national en question

Jusqu'à récemment, les effets de la politique d'austérité sur le pouvoir d'achat des travailleurs, était étudié en comparant les données nouvelles à celles d'avant janvier 1980, date d'inau-guration du programme d'austérité, dirigé déjà par Turgut Ozal, qui était à l'époque un "technicien" du cabinet Demirel. Mais la chute du revenu réel des travailleurs est si rapide que même la comparaison des chiffres de ces dernières années est édifiante (voir tableau ci-desEvolution de la répartition du PNB

(en % du PNB) Années Agriculture Salaires Profits, intérêts

Get rentes 23,07% 24,57% 52,36% 21,87% 24,62% 53,55% 20,52% 24,78% 54,69% 20,44% 21,57% 57,99% 19,08% 18,84% 62,08% 18,09% 17,70% 64,20% 17,06% 17,00% 65,04% 14,00% 15,80% 70,20% (Etude du Dr. Süleyman Ozmucar, Cumhuriyet du 14 avril 1989)

Il faut ajouter que la production industrielle a connu une certaine progression durant ces dernières années 2,1% en 1988, Financial Times). La Turquie est l'un des rares pays à connaître une chute des salaires réels, en pleine croissance de la production industrielle. Cependant, on ne peut parler d'une réelle industrialisation dans les années 80. Ce sont surtout les secteurs de la production alimentaire, de l'alcool, du tabac, et du textile qui ont accru leur part dans la production totale. Par ailleurs, même si la part de l'agriculture diminue dans la répartition du PNB, le nombre de travailleurs actifs dans ce secteur reste stable. Par conséquent, tout ce qu'on peut dire, c'est que ces dernières années ont vu s'effectuer certains investissements d'infrastructure. D'ailleurs, même les patrons les plus optimistes considèrent que les années 80 étaient une période de "préparation" avant un réel effort

Jusqu'aux élections, le gouvernement demandait aux industriels de réduire la production. Depuis, il leur demande de se préparer à augmenter leur capacité de production. Mais ceux-ci ne semblent pas avoir pris au sérieux cet appel destiné à réanimer le marché intérieur. D'une part, en raison de la position de faiblesse du gouvernement, d'autre part, parce que jusqu'à maintenant, l'industrie avait été négligée au profit des secteurs financiers et commerciaux. Par ailleurs, le gouvernement ne propose aucun plan

De plus, la dette extérieure de la Turquie qui est un des pays qui la paye rubis sur l'ongle, s'élève à 37,6 milliards de dollars (62,4% du PNB), et pour 1989, le service de la dette dépasse les 7 milliards de dollars, autrement dit, il sera de plus en plus difficile (et coûteux sur le plan politique) de trouver de nouvelles sources de financement. Le taux élevé du service de la dette aura pour conséquence une diminution relative des investissements. Le taux d'inflation atteint les 80% (d'après les chiffres officiels) et ne veut pas s'abaisser malgré les suppliques du Premier ministre. Dans cette situation, le progrès escompté dans le taux de croissance du PNB (3,6% en 1988) ne se produira pas. Le pays n'est pas en mesure de mener une politique économique expansionniste et tous les indicateurs montrent que la situation économique est la plus critique depuis le coup d'Etat. Le verrou syndical saute Durant le régime militaire, les travailleurs n'avaient pas les canaux d'expression nécessaires pour extérioriser leur mécontentement : le coup d'Etat avait détruit la force syndicale accumulée (4). Au lendemain des élections législatives de 1983, qui avaient porté Ozal au pouvoir, les restrictions légales contenues dans la nouvelle Constitution et les lois syndicales les empêchaient de pouvoir mener des négociations valables. L'attitude de la principale centrale syndicale, Türk-ls, a été un facteur important. Ménagée par les militaires, elle a menée une politique conciliatrice avec la junte (son secrétaire général a même été ministre du gouvernement militaire) et elle a toujours conclu des accords sous le boisseau avec les gouvernements successifs. La droite dominait le mouvement syndical, à l'exception d'une minorité social-démocrate au sein de la Türk-Is et de quelques petits syndicats indépendants.

Mais sous le règne d'Ozal, pour la première fois, la politique traditionnelle

4) La Confédération des syndicats progressistes de Turquie (DISK), qui comptait près de 400 000 membres, a été dissoute après le coup d'Etat. La DISK avait mené la plupart des luttes revendicatives. Elle était dirigée par une bureaucratie de gauche, proche du Parti communiste turc (TKP) jusqu'en 1977, puis par l'équipe d'Abdullah Bastürk, proche du CHP; en son sein coexistaient des courants de gauche et d'extrême gauche. Voir Inprecor numéro 164 du 9 janvier 1984.

Page 25

de collaboration de classes et de politique "au-dessus des partis" de la Türk-Is s'est heurtée à un mur : le gouvernement ne la prenait plus au sérieux. Malgré une chute permanente des revenus des salariés du secteur public, où elle est principalement implantée, la Türk-ls a été impuissante à arracher une quelconque concession.

A partir de 1987-1988, les grèves menées par la gauche de la Türk-Is et les syndicats indépendants ayant obtenu quelques succès, même partiels, la base a commencé à faire pression sur la confédération. Des foyers d'opposition ont commencé à se structurer dans certaines branches. Il faut aussi préciser que bon nombre de militants de la DISK avait dû rejoindre la Türk-ls après la dissolution de leur syndicat. La bureaucratie syndicale s'est sentie de plus en plus coincée entre la grogne de sa base et l'indifférence du gouvernement. La Türk-Is a donc dû s'opposer au gouvernement, pour la première fois de son histoire. Elle a appelé à ne pas voter pour l'ANAP lors du référendum de 1987 (5) et lors des récentes élections. Elle a même adopté un programme d'action pour faire pression sur le gouvernement, programme qui est resté sur papier, à l'exception de quelques manifestations et meetings. Mais durant l'année précédente, l'action revendicative des travailleurs a battu tous les records : 2,5 millions de travailleurs ont participé à différentes actions de résistance passive (6). La peur de la répression s'est effacée devant la menace de la faim.

Les ouvriers inventent de nouvelles formes d'action

Comme s'ils exécutaient un vaste plan d'action bien élaboré et centralisé, des groupes de travailleurs de différentes villes mènent des actions inhabituelles qui réussissent à contourner les restrictions sur les droits syndicaux et le droit de grève : dans telle usine, ils décident de se raser le crâne tous ensemble, ailleurs, ils se laissent pousser la barbe ; dans tel secteur, des milliers d'ouvriers décident de tomber malade le même jour et vont collectivement se faire soigner chez les médecins de l'entreprise (qui leur apportent également leur soutien) ; dans une autre usine, ils boycottent les repas à la cantine, ou boycottent les autobus de service pour se rendre à pied à leur travail (ce qui se transforme en manifestations spontanées qui laissent la police impuissante) ; récemment 1 500 ouvriers ont décidé de déposer des demandes de divorce, en expliquant qu'avec leur salaire, ils n'arrivent plus à nourrir leur famille et ne sont donc plus dianes d'être "chef de famille".

La coordination et la communication entre les foyers d'action ne passent pas par les syndicats. Les ouvriers ont créé leur propre réseau de communication informel. Ça et là éclatent même des grèves de solidarité. Ainsi, les ouvriers consacrent une partie de leur temps de travail à des actions régulières de protestation.

Ils ne font plus confiance à leur syndicat, encore moins au gouvernement, et pas plus aux partis d'opposition. L'un des mots d'ordre le plus repris est : "la Türk-/s ne pourra plus nous trahir /*. Régulièrement les locaux syndicaux sont investis par les ouvriers en colère. La crise de confiance envers les appareils et les institutions est généralisée, en revanche, les travailleurs ont repris confiance, en eux-mêmes, ce qui sera sans nul doute l'acquis le plus imporgner que ni le patronat, ni le gouvernement n'osent affronter directement le mouvement qui jouit d'une très large légitimité et reconnaissance dans l'opinion publique. Alors qu'au départ, les effets néfastes d'une hausse salariale sur le taux d'inflation étaient utilisés comme argument pour repousser les revendications salariales, certains représentants du patronat et même du gouvernement ont même commencé à récuser cet argument.

Le 1er mai : une histoire bien chargée

C'est dans ce contexte que l'on s'est acheminé vers le 1er mai, et que la demande d'autorisation de célébrer de la fête internationale des travailleurs s'est ajoutée aux revendications salariales. En Turquie, le 1er mai est traditionnellement la scène d'actions et d'affrontements qui reflètent le rapport des forces entre les classes.

Après 50 ans d'interdiction, le 1er mai a été célébré pour la première fois en 1976, à Istanbul, à l'initiative de la DISK. Ce fut une véritable démonstration de force du mouvement ouvrier, avec une manifestation massive (plus de 100 000 personnes), bien organisée, sans que ne soit exclu aucun groupe ou secteur de la gauche. L'année suivante, la participation était tout aussi impressionnante, mais la manifestation s'est terminée par un bain de sang. L'équipe pro-moscovite (proche du PC turc) qui avait pris la direction de la DISK, a voulu exclure les groupes maoïstes de la manifestation. Dans cette ambiance tendue, suite à une provocation policière qui n'a jamais été réellement élucidée, les policiers en civils embusqués sur les immeubles environnants et dans le cortège, ont tiré sur la foule, causant une panique généralisée et une fusillade (des groupes d'extrême gauche étaient venus armés). Bilan : 37 morts et des centaines de blessés. Depuis, les gouvernements successifs et la droite se servent des morts du 1er mai 1977 pour tenter d'interdire de nouvelles manifestations : en

1979, le gouvernement "social-démocrate" d'Ecevit décrète le couvre-feu pour empêcher la manifestation du 1er mai ; le 1er mai 1980 (4 mois et demi avant le coup d'Etat) c'est déjà l'armée qui défile dans les rues d'Istanbul, et les dirigeants de la DISK sont arrêtés à titre "préventif" ; après le coup d'Etat, la junte décrète que le 1er mai n'est même plus un jour férié (officiellement, c'était la "Tête du printemps") et que bien sür, toute manifestation serait désormais interdite.

Après l'échec de quelques vagues tentatives de rassemblement en 1988, c'est à l'initiative des travailleurs en lutte, que la célébration du 1er mai est revenue à l'ordre du jour cette année, avant même qu'un quelconque syndicat ne lance d'appel. Dans les jours qui ont précédé, presque toute la presse était unanime pour souligner la légitimité d'une telle revendication.

Özal s'entête

Même Demirel - qui était Premier ministre lors du ter mai sanglant de 1977 ! — a déclaré qu'il ne s'opposait pas à la célébration de la "fête ouvrière". Certains industriels et homme politiques de droite ont renchéri, en soulignant que du point de vue de leurs propres intérêts, il serait peut être même nuisible de s'entêter à vouloir s'y opposer : la lutte ouvrière était limitée sur le terrain économique et se déroulait avec des actions "passives", il était donc inutile de provoquer une radicalisation sur ce terrain. Mais le gouvernement a choisi l'affrontement brutal. Il s'est mis à lancer des menaces. Une partie de ces menaces s'adressaient au SHP, dont les dirigeants avaient déclaré qu'ils soutiendraient et participeraient à une manifestation du 1er mai. Grisé par son succès

5) Voir Inprecor numéro 248 du 7 septembre 1987.

6) Voir Inprecor numéro 277 du 28 novembre 1988.

Page 26

électoral, et occupé à implorer et à tenter de convaincre le gouvernement de se résoudre à organiser des élections anticipées "pacifiques", le SHP avait été pris de court par l'ampleur des actions ouvrières. La direction du SHP, plutôt que d'appuyer les revendications ouvrières, a préféré se mettre en avant à l'occasion de ce 1er mai qui s'annonçait consensuel. Mais il a suffit que le gouvernement hausse le ton pour que nos courageux sociaux-démocrates fassent marche arrière. Le recul du SHP a entraîné un recul similaire des syndicalistes de gauche au sein de la Türk-Is et dans les syndicats indépendants. Le "Comité d'organisation" qu'ils avaient constitué pour cette occasion, et qui, à vrai dire, n'avait pas organisé grand chose, décida, le matin même de la manifestation, d'annuler toutes les actions prévues.

On a tiré sur le 1er mai

Ainsi, ceux qui s'étaient déplacés pour manifester le 1er mai se retrouvèrent seuls face aux forces de répression. Deux cortèges d'environ 3 000 personnes se formèrent, composés majoritairement d'étudiants et de sympathisants de groupes d'extrême gauche. La police était déterminée à empêcher toute marche vers la Place Taksim (baptisée par les travailleurs, en 1976, "Place du 1er mai"). Elle utilisa, pour la première fois, des "matraques d'sraël" (armes meurtrières utilisées par les Israéliens dans les territoires occupés). Dans certains endrois, la police ouvrit le feu sur les manifestants désarmés, tuant un jeune ouvrier de 18 ans, blessant plusieurs dizaines de personnes, et procédant par la suite à 500 arrestations.

Le bilan aurait certes pu être beaucoup plus lourd et tourner au massacre. Cependant, au-delà des chiffres, c'est le sens pris par cette répression qui est significative. Cette terreur d'Etat était directement dirigée contre le mouvement ouvrier, voire même contre l'opposition tout entière. Le but du gouvernement était de terroriser la population en agitant le sinistre épouvantail de la terreur qui régnait avant le coup d'Etat (5 000 morts en 5 ans), pour se poser comme seul garant de la stabilité et de l'ordre. Ce leitmotiv revenait d'ailleurs roui qui a dasal la presse

"d'exagérer ces incidents qui, après tout, n'avaient fait qu'un seul mort", et faisait état de complots secrets pour liquider son gouvernement et sa personne (7).

Mais cette fois-ci, l'arme se retourna contre lui. Les actions ouvrières avaient acquis une telle légitimité que malgré le faible nombre de manifestants le 1er mai, et malgré le fait qu'il se soit agit d'une action "illégale", toute l'opinion publique se mit d'accord pour imputer la responsabilité des événements au gouvernement et à la police. Ce sont eux qui avaient violé la loi. Les incidents lors des funérailles du jeune ouvrier, et notamment le passage à tabac des journalistes par la police, suscitèrent une indignation unanime. Le lendemain, 500 journalistes manifestaient contre la brutalité policière et le gouvernement.

Après la crise politique et la contestation ouvrière, il ne manquait plus que le réveil de la rue pour démontrer l'incapacité du gouvernement à diriger le pays. Bâti sur le vide politique issu du coup d'Etat, dans un contexte où toute opposition, bourgeoise comme ouvrière, était muselée, l'ANAP s'imaginait que tout se passerait indéfiniment selon son bon plaisir. Le retour sur scène des partis bourgeois traditionnels avait déjà sérieusement troublé sa quiétude. Mais la rue était restée calme, et tout se confinait dans l'arène parlementaire. Après les événements du ter mai, il est devenu clair que même la bourgeoisie n'aura plus confiance dans un tel gouvernement, incapable de gérer le moindre conflit sans mettre en jeu la stabilité de l'ensemble du système. Les promoteurs impérialistes d'Özal, et notamment le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale commencent aussi à se poser la question de l'alternance.

Une classe ouvrière fortement renouvelée

On peut dire que finalement, la classe ouvrière qui n'avait pas opposé de résistance au coup d'Etat de 1980, appose sa marque sur la liquidation des restes du régime militaire. La classe ouvrière a d'ailleurs connu quelques mutations importantes qui se sont accélérées ces dix dernières années.

La classe ouvrière s'est d'ailleurs fortement renouvelée : une partie importante des travailleurs a moins de dix ans d'ancienneté. Parallèlement au rajeunissement de la population, nous Le ler mai, à Istanbul, la police a assassiné, de sang froid,

Run jeune ouvrier de 18 ans (DR)

avons également affaire à une classe ouvrière très jeune : la plupart des dirigeants naturels issu de ce dernier mouvement a, en moyenne, la trentaine. Dans le secteur public, 60% des ouvriers a moins de 40 ans. Autre évolution importante, le niveau d'éducation s'est élevé : près de 30% des ouvriers ont fait des études secondaires ou universitaires. Dans le secteur public, seuls 2 à 3% des employés n'ont jamais été à l'école. 40% des travailleurs sont des ouvriers de la seconde génération, autrement dit, dont les parents sont eux-même des salariés. Par ailleurs, 95% d'entre eux n'ont pas d'autres revenus et n'ont plus aucun lien avec les campagnes et la paysannerie, ce qui est important, car le nombre de paysans sans terre progresse également. Les salariés constituent désormais 47% de la population active (14% en 1955 !), ce taux s'élevant à 67% dans les villes (Ekonomik Panorama, 7 mai 1989).

"We want 'ekmek' 1"

La famille ouvrière est également en pleine mutation. La seule façon de maintenir le revenu familial, même à un niveau "critique" de simple survie alimentaire, est de mettre toute la famille au travail : le mari recherche un second emploi en plus de ses heures de travail "normales", la femme trouve des emplois précaires, par exemple comme bonne à tout faire, et même les enfants s'y mettent, en faisant toutes sortes de petits boulots susceptibles de rapporter quelques sous.

Un des résultats de ces évolutions, est un changement des mentalités, une évolution du style d'action et de propagande. Les ouvriers ont, par exemple, de plus en plus recours à l'ironie et au sarcasme pour exprimer leur mécontentement. Pour égratigner le style de politique "à l'américaine" introduit par Özal, et pour souligner sa collusion avec l'impérialisme, les travailleurs affichent des devises en anglais : "we are hungry l", ou alors "we want 'ekmek' /" (ekmek = pain en turc). Pour protester contre la censure, ils décident de faire la grève du silence pendant toute une journée sur les lieux du travail. Pour montrer que leurs salaires sont injustes, ils ne travaillent que d'un bras. Pour montrer qu'ils n'ont pas de quoi s'acheter des chaussures, ils vont travailler pieds nus... Les dernières actions se sont concentrées dans le secteur public, où les grèves étaient rares jusqu'à aujourd'hui, dans la mesure où la Türk-ls, hégémonique dans le secteur, s'arrangeait toujours avec le gouvernement pour gérer la situation sans conflits. Or, les travailleurs n'acceptent plus ce système et ne veulent plus s'en remettre à la direction syndicale. Les 7) Ozal a échappé à une tentative d'assassinat en 1988 ; voir Inprecor numéro 277 du 28 novembre 1988. Inprecor numéro 289 du 29 mai 1989

Page 27

congrès syndicaux qui vont se dérouler à la fin de l'année seront houleux, des changements de direction ou des restructurations sont probables.

La principale faiblesse et limite du mouvement a été son cantonnement à des revendications économiques, sans avancer de mots d'ordre politiques, hormis les protestations générales contre le gouvernement. Cependant, il s'est attaqué à des problèmes de fond que le mouvement syndical de Turquie traîne depuis sa naissance, dans les années 40.

Renouveler le mouvement syndical En effet, la DISK est toujours présentée comme le modèle alternatif à la Türk-Is. Certes, la DISK avait eu un profil plus combatif et revendicatif, et s'était séparée de la Türk-ls, en 1967, sur une base politique plus à gauche. Cependant, au niveau de ses structures et de son fonctionnement, elle n'avait fait que reproduire les conceptions bureaucratiques de la Türk-Is. Elle a été également incapable d'opposer une quelconque résistance aux interventions militaires de 1971 et de 1980, et après sa dissolution, elle n'a même pas pu peser auprès des travailleurs sur le plan de la prise de conscience. Cette conception d'un syndicalisme rhétorique qui se limitait à obtenir de meilleures conventions salariales et à faire voter les travailleurs pour le CHP n'est pas étrangère à la passivité de la classe ouvrière après le coup d'Etat.

Le président la DISK, Bastürk, et son secrétaire général, Isiklar, sont actuellement députés du SHP. Les anciens dirigeants de la DISK se réunissent parfois entre eux, participent à des forums syndicaux internationaux, publient des déclarations. Mais les discussions qui se poursuivent sur une réouverture de la DISK ou sa fusion avec la Türk-ls ont tendance à être dépassées par les événements. La classe ouvrière a clairement manifesté son désir de contrôler et d'orienter elle-même ses organisations. Les nouveaux dirigeants ouvriers issus du mouvement, influents au niveau des entreprises, secteurs et régions, qui ont fait leurs preuves dans l'action, ne se laisseront pas manipuler si facilement. Désormais, ce sont eux qui peuvent prétendre représenter la base.

Le mouvement socialiste quant à lui, est en pleine recomposition depuis 3 ans. Ce nouveau processus est cependant laborieux et loin d'être cristallisé. Paradoxalement, les deux principaux groupes (sur les 80 que comptait l'extrême gauche turque et kurde, avant 1980) c'est-à-dire Dev-Yol (Voie révolutionnaire) et Halkin-Kurtulusu (Libération du peuple), ont été les derniers à se réorganiser. Mais malgré les coups très durs et les scissions qu'elles ont vécus, ces deux organisations ont connu une pro-

Les femmes ont joué un rôle de premier plan lors des actions ouvrières (DR) gression relativement rapide de leur influence dès qu'elles sont réapparues sur la scène politique, alors qu'elles ne s'appuient que sur l'acquis de leur passé.

Il est difficile de dresser un tableau et une classification des groupes d'extrême gauche en Turquie, non pas en raison de leur nombre élevé, mais en raison de leur faiblesse actuelle et de leur confusion politique. Les développements en URSS et la critique généralisée du stalinisme ont ouvert de nouveaux horizons. Certains mouvements connaissent de véritables bouleversements et des scissions uniquement sur la base de ces discussions. Mis à part des staliniens purs et durs (certains courants maoïstes radicaux ou pro-albanais), nul ne semble s'accrocher fermement à son identité programmatique passée.

Le PC découvre l'eurocommunisme

Alors que l'eurocommunisme avait peu d'écho en Turquie avant 1980, le Parti communiste unifié de Turquie (TBKP), né de la fusion récente du PC turc et du Parti ouvrier de Turquie (TIP) a fini par se ranger à ce courant, en innovant sur la théorisation d'une troisième étape avant les révolutions socialiste et démocratique. Invités au récent congrès du PC italien, des dirigeants du TBKP ont déclaré que le "cours nouveau" des Italiens leur semblait être un modèle intéressant. Malheureusement pour ce parti, il n'y a pas de parti socialiste en Turquie (comme le PS italien) avec lequel il pourrait espérer fusionner ! Après le retour d'exil des deux principaux dirigeants du TBKP, et le tapage qui a été fait autour de leur emprisonnement (8), ce parti avait rehaussé son prestige aux yeux de ses propres sympathisants. Aujourd'hui, il mise tout sur une légalisation par la grâce du pouvoir et se déclare prêt à en payer le prix.

Le courant pro-chinois, rescapé du Parti ouvrier et paysan de Turquie (TIKP) a fondé un parti légal, le Parti socialiste (PS), en prétendant avoir totalement changé de ligne. Il est vrai que dans le passé, ce courant avait poussé jusqu'à l'absurde la théorie des "trois mondes" et prétendu qu'il fallait renforcer l'Etat turc et l'unité nationale face au danger soviétique, ce qui lui avait valu d'être mis au ban de l'extrême gauche. Malgré une percée médiatique limitée et les appels qu'ils ont lancé pour que toute la gauche vienne s'unir dans le PS, ils n'ont pas réussi à dépasser le cercle de leurs anciens sympathisants et ont récemment connu une scission, notamment à cause d'un débat interne sur le stalinisme. Recomposition à l'extrême gauche Les courants révolutionnaires (comme la mouvance Dev-Yol et les scissions successives qu'elle a connues) ont pratiquement rompu avec le stalinisme. Cependant, ils ont du mal à se définir une identité politique réelle.

Les discussions programmatiques tous azimuts qui se déroulent depuis ces dernières années ont apporté beaucoup de changements et de progrès qui auraient été inimaginables dans les années 70. Seule la peur d'être accusés par les autres d'être devenus "trotskystes" limite ces bouleversements. Malgré tout, l'évolution que connaissent ces courants est très encourageante pour l'édification d'une politique socialiste indépendante.

Les marxistes révolutionnaires ont pu bénéficier, ces dernières années, d'une audience bien au-delà de leur force militante réelle, profitant du retard des principaux courants de l'extrême gauche à se restructurer et à réapparaître politiquement en Turquie. Comme en 1987 lors des élections législatives, et lors du référendum de 1988, pour ces dernières élections ils ont participé également à la constitution de plates-formes communes entre différents groupes d'extrême gauche, l'élaboration d'une campagne et de candidatures commu-

Des discussions se poursuivent sur la nécessité de la construction d'un parti socialiste unifié, mais elles sont encore loin d'aboutir. Le mouvement socialiste connaît certes un regain d'activité dont la portée ne doit cependant pas être exagérée. Le faible niveau de politisation du récent mouvement ouvrier montre aussi le manque d'implantation de l'extrême gauche dans le mouvement ouvrier. Par ailleurs, ni la campagne électorale commune menée par 9 courants d'extrême gauche (qui s'est achevée par une manifestation de 1 500 personnes), ni les actions du 1er mai, ne laissent présager un rapide développement du mouvement socialiste en Turquie. D'importants changements et recompositions sont certes en gestation, des pas en avant ont été franchis, mais le chemin à parcourir est encore considérable.

9 mal 1989

8) Au moment des élections législatives de 1987, Haydar Kutiu et Nihat Sargin, les deux principaux dirigeants du TBKP, ont décidé de rentrer se constituer prisonnier en Turquie, pour forcer la main au gouvernement qui promettait de légaliser le PC. Depuis cette action "héroique", ils sont toujours en prison...

Une erreur sur cette page ?