LES RECENTES émeutes populaires ont servi de prétexte au gouvernement argentin pour réprimer l'extrême gauche, et notamment l'une des ses principales organisations, le Mouvement vers le socialisme (MAS, lié à la Ligue internationale des travailleurs, LIT). Nous avons interrogé la camarade Silvia Dia (élue député provinciale du MAS pour la province de Buenos Aires, le 14 avril dernier) sur la situation politique en Argentine. INPRECOR : Quelle est la signification de la victolre de Menem ?
Silvia DIA : Menem et le justicialisme se préparent à mettre en place le gouvernement avec quelques mois d'avance sur l'échéance fixée par la Constitution nationale, afin de combler le vide de pouvoir actuel et donner une solution à la crise révolutionnaire existante. Le vide de pouvoir et la crise sont le résultat de la grande montée des luttes ouvrières et populaires qui risquent de déboucher sur un "caracazo" (allusion aux émeutes de Caracas, au Venezuela). Une hyper-inflation de 13% par jour a engendré des contradictions sociales très aiguës ainsi que la faillite du gouvernement Alfonsin, du régime et de
MAS
SOCIALISM
O DEN 0. L l'Etat. Menem est l'objet d'une hostilité et d'un mépris qui le frappent, trois semaines à peine après les élections qui l'ont porté au pouvoir avec 46% des voix. Son propos actuel est de réprimer durement cette protestation populaire.
• Comment se sont déroulées les révoltes populaires ?
— Rosario est la deuxième ville industrielle d'Argentine et un port fluvial très important. Depuis cinq ans cette province est gouvernée par le justicialisme. Ici, Menem a obtenu son meilleur résultat électoral, et s'est heurté refus le plus net de son plan de paix sociale. Pendant trois jours, le peuple de Rosario est descendu dans les rues des quartiers de banlieue et a pris d'assaut les grands magasins par des expropriations anti-capitalistes. Au début, la population des quartiers ouvriers s'est emparée de l'alimentation repérable dans les supermarchés ; par la suite, elle a été suivie par les classes moyennes qui ont profité de la situation pour s'approprier toutes sortes de marchandises (y compris des voitures) ; enfin, des groupes marginaux sont entrés en action en pillant même les petits magasins. Sur une population d'environ un million de personnes, entre 20 et 30% des habitants de la ville ont participé aux émeutes. Cette mobilisation massive s'est étendue ensuite à l'agglomération de Buenos Aires et à d'autres localités du pays, touchant de larges couches de la société. La police n'est pas intervenue et une partie de ses effectifs a pris part aux ex-
propriations. Face à l'indisponibilité de plusieurs secteurs de l'armée pour réprimer le mouvement, le gouvernement a été obligé de faire intervenir les troupes concentrées aux frontières du pays, ce qui a obligé les masses à se replier dans leurs quartiers. Le "caracazo argentino" a été une victoire sur toute la ligne : les révoltés ont exproprié des marchandises pour une valeur de dizaines de millions de dollars et le gouvernement a dû concéder une augmentation des salaires de 100%, ainsi que procéder à une distribution gratuite d'aliments dans tout le
Plusieurs causes sont à l'origine de ce soulèvement : déjà avant les élections, plus d'un million de travailleurs ont lancé un défi aux dirigeants syndicaux justicialistes et suscité des grèves partielles très combatives. Dans ce contexte, le soulèvement de Rosario a été la réponse ouvrière à l'hyper-inflation capitaliste ; cela révèle la crise et la faiblesse des institutions du régime, ainsi que
• Les organisations politiques et syndicales, ont-elles joué un rôle dans le soulèvement ?
— La révolte de Rosario n'a été dirigée par aucune force syndicale ou politique, elle a été tout à fait spontanée. Cependant, le MAS n'a pas été surpris par ces événements : depuis 1982, nous avons affirmé qu'il y a une situation révolutionnaire en Argentine, causée par la crise économique croissante et par la lutte des masses. Pendant les cinq années de son gouvernement, Alfonsin n'a pas pu résoudre cette situation qui devait tôt ou tard déboucher sur une crise révolutionnaire. En fevrier 1989, nous écrivions dans un document sur la situation en Argentine : "Nous allons vers les élections dans le cadre de la crise capitaliste et de la paupérisation sociale"; Nous avons décidé de participer aux élections en formant la coalition de la Gauche unie (IU, Izquierda unida) avec le Parti communiste, et nous avons pris part aux luttes qui se sont développées par la suite, sur la base de notre programme socialiste. En avril, nous disions que "la montée des luttes pourrait provoquer une crise révolutionnaire avant ou après les élections". Et nous ajoutions : "L'ascension du mouvement ouvrier et populaire a entraîné la crise du gouvernement et ouvert la possibilité de sa chute. // serait souhaitable que cela soit le résultat des luttes laires, mais il est probable que Menem soit obligé d'assumer des responsabilités gouvernementales face à l'imprévu. Une autre possibilité est qu'il y ait un vide de pouvoir, voire une situation dans laquelle Menem ne pourrait pas représenter une alternative à la crise". Ces positions ont inspiré l'intervention du MAS. Dans notre campagne électorale, nous avons appelé les masses à organiser leurs luttes de façon indépendante, sans avoir aucune confiance ni en Alfonsin ni en Menem, pour l'expropriation de l'impérialisme et des grands capitalistes et pour la création d'un gouvernement ouvrier et populaire.
Cette campagne a rencontré un large écho : le premier mai, IU a organisé un meeting de masse avec la participation de 50 000 personnes, ce qui a été un événement national et, grâce à la présence ouvrière massive, un événement historique pour la gauche.
Le résultat électoral a confirmé cette croissance. Dans les grandes villes et dans les concentrations ouvrières du pays, IU atteint 6% des votes. Parmi ses élus se trouve le dirigeant du MAS Luis Zamora, présenté par la presse comme "le premier député trotskyste d'Argen-tine" ; Luis Cuejo, qui doit son succès aux travailleurs de Rosario, et Lipropio Caso, élu dans la banlieue ou-
Le quotidien La Nacion du 18 mai, signalait une déclaration du secrétaire général de la Centrale ouvrière, qui appellait les patrons à faire des concessions aux grévistes pour "empêcher une croissance ultérieure du poids des militants du MAS dans les comités d'entreprise". Aux élections syndicales, les listes présentées par le MAS ont obtenu entre 20 et 30% des votes, en dépit des fraudes pratiquées par la bureaucratie. C'est après cette affirmation qu'au lendemain des élections, le MAS a appeié à une grève générale pour l'augmentation des salaires et la confiscation des aliments controlés par les grandes entreprises capitalistes. Nous avons aussi demandé la chute du gouvernement et la convocation d'une assemblée constituante permettant au peuple de décider démocratiquement la création de son propre gouvernement. Les contacts du MAS avec les travailleurs engagés dans les luttes, y compris avec certains de ceux qui ont participé aux émeutes de Rosario, ont servi de prétexte au Gouverneur justicialiste pour accuser le MAS d'avoir organisé la révolte. Le soir même du 29 mai, le ministre de l'Intérieur, en annon-
ALFONSIN 1983~1989 çant à la télevision la proclamation de l'état de siège, a accusé ouvertement Zamora et le MAS d'être les auteurs du
• Pourquol le gouvernement a-tIl décrété l'état de slège ?
- Lors des expropriations des super-marchés il y a eu 14 morts, presque tous tués par balles par les commerçants. Avec l'état de siège, le gouvernement a essayé de mettre en place un système répressif plus efficace, visant en premier lieu à frapper les organisations de la gauche. Jusqu'à maintenant, il y a eu environ 300 arrestations. La vague répressive la plus importante a frappé le Parti ouvrier (PO), une petite organisation de gauche, dont les dirigeants arrêtés ont été libérés par la
La presse gouvernementale, ainsi que la radio et la télevision, n'ont cessé de s'acharner sur le MAS, dont 30 militants ont été arrêtés (20 ont été libérés par la suite). L'incapacité du gouvernement à accomplir une répression massive s'explique seulement à la lumière du vide de pouvoir actuel, qui est une manifestation typique de la crise révolutionnaire. Après la proclamation de l'état de siège, les étudiants se sont mobilisés dans la capitale pour exiger la révocation de cette mesure ainsi que la suppression de la censure ; ils n'ont pas été réprimés et ont terminé leur manifestation par l'occupation d'une université.
Le gouvernement n'est plus qu'un cadavre en attente d'une sépulture, qui périclite au milieu de la crise la plus grave jamais subie par le pays. Au cours du mois de mai, l'inflation a atteint 78,5% et l'on prévoit une augmentation ultérieure en juin. Pendant les trois derniers mois, trois ministres de l'économie se succédèrent; au cours des vingt derniers jours, les banques ont été fermées pendant dix jours par décret des autorités et, lors des dix autres jours, elles ont adopté des restrictions pour les retraits d'argent. Le taux d'intérêt est fixé à 1 200% par an ; les chaînes de distribution alimentaire sont affectées, tant par les expropriations que par la récession
Get la fermeture des entreprises, qui, souvent, continuent payer leurs employés pour éviter des conséquences encore Le gouvernement est totalement impuissant; personne ne paie plus d'impôts ; l'administration publique dans un état de grève permanente non déclarée et dans plusieurs bureaux, vu le manque d'argent, on a décidé de ne pas payer les hauts fonctionnaires, pour permettre aux travailleurs les plus démunis de percevoir d'autogestion commencent à s'esquisser aussi dans les hôpitaux, afin de repérer les
moyens qui manquent pour soigner les malades. Si jusqu'à maintenant, le gouvernement n'est pas tombé, c'est grâce au soutien de Menem et de la bureaucratie syndicale qui empêche l'organisation de la grève générale.
• Quelle est la réaction de l'armée
- Les forces armées ont subi une défaite historique à cause de la montée du mouvement de masse qui les a évincées du pouvoir dans le cadre d'une crise révolutionnaire. La défaite lors de la guerre des Malvines l'avait déjà affaiblie, mais sa crise a été essentiellement le produit des luttes ouvrières et populaires, qui ont transformé en un problème insoluble le génocide (les disparus, les "desaparecidos") accompli pendant la dictature. Les militaires ont essayé de revendiquer une sorte de légitimation de la dictature, mais cela a été empêché par les masses populaires : Videla, Massera et beaucoup d'autres généraux demeurent en prison. De plus, leur armement est insuffisant et leurs salaires très bas de la crise économique. Par conséquent, les soldats sont entrés en conflit avec la hiérarchie en avançant des revendications similaires à celles des travailleurs
Nous sommes donc en présence d'un crise sociale et politique extrêmement grave au sein de l'armée. Cela fait de l'armée argentine le maillon faible de l'appareil de répression en Amérique latine et explique aussi son caractère tout à fait inefficace. Cette crise s'est exprimée par trois mutineries en deux ans. On assiste à un phénomène similaire à l'intérieur des forces de police, où se sont déroulées 50 grèves pour des reteur, soutenu par le MAS, son affiliation aux organisations syndi-
Pour l'instant, trois raisons empêchent un coup d'Etat : premièrement, la montée du mouvement ouvrier et populaire, qui est à l'origine de cette crise de l'armée, est loin d'être terminée; deuxièmement, il n'y a aucun secteur social disposé à soutenir un coup d'Etat ; et enfin, c'est la situation latino-américaine et internationale qui montre l'impossibilité d'une solution militaire. Face à la crise et à la montée des mouvements de masse, la bourgeoisie et l'impérialisme donnent une réponse démocratique et non plus militaire, ce qui n'empêche pas, évidemment, le recours à la répression dans des situations spécifiques comme à Caracas, au Venezuela, et à Volta Redonda, au Brésil. En Argentine, la seule option possible pour la bourgeoisie et l'impérialisme est représentée par Menem, dans la perspective d'une solution capitaliste à la crise par le renforcement de l'armée et une défaite du mouvement oupropos recuelliis par Gullberto Perete