Inprecor 1974–2004

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IRAN

Le chant du cygne du khomeinisme

· Inprecor n° 290, 12 juin 1989 · p. 27-29 · 3 287 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Iran Golfe et Irak

AMPLEUR impressionnante de la douleur que son décès a suscitée, a pourtant surpris : elle a apporté un démenti cinglant à ceux, nombreux dans l'opposition iranienne de droite comme de gauche, qui affirmaient que le régime "islamique" avait perdu toute base de masse et ne se maintenait que par la terreur. Ce désir pris pour une réalité était partagé à l'échelle mondiale par beaucoup de ceux qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, souhaitent la fin du khomeinisme.

Cruelle déception, pour eux tous, que ce déferlement d'effusions dont Téhéran a été le théâtre. Certes, les scènes d'hystérie collective auxquelles les obsèques de l'imam ont donné lieu — et qui, en dépit de l'étymologie sexiste du terme "hystérie" (de hustera, "utérus"), étaient principalement masculines — indiquent bien que l'événement relevait, dans une bonne mesure, de la psychanalyse de masse. Mais à moins de tomber dans cet idéalisme primaire qu'est la conception psychologique de l'histoire, on ne saurait attribuer l'affliction manifestée par une large partie de la population iranienne, au seul fanatisme dont elle serait la proie par ignorance et arriération.

Dix ans après

Les facteurs psychologiques, idéologiques ou religieux sont tous des éléments tout à fait réels de la détermination historique. Ils n'agissent pas, cependant, sur des masses malléables à souhait, ouvertes à tout "lavage de cerveau" de quelque nature qu'il soit. Pour fanatiser des foules, il faut pouvoir les convaincre de représenter une voie certaine vers l'amélioration de leur sort et leur accession à une dignité supérieure. Pour les fanatiser durablement, il faut avoir été en mesure de leur apporter un progrès tangible sur cette voie.

Or, le plus effarant dans les épanchements massifs des 4, 5 et 6 juin à Téhéran, c'est qu'ils surviennent plus de dix ans après l'extraordinaire mobilisation qui avait accueilli Khomeiny à son retour d'exil, dans la même ville, le ter février 1979. Dix ans au cours desquels la population iranienne a pu largement se rendre compte de la réalité du pouvoir "islamique". Dix ans au cours desquels des centaines de milliers d'Iraniens payèrent de leur vie le fol entêtement de

IRAN

Le chant du cygne

du khomeinisme

PLUSIEURS MILLIONS d'Iraniens, formant une gigantesque marée humaine, ont participé aux obsèques de l'ayatollah Khomeiny, le "guide de la révolution islamique", décédé le 3 juin. Idolâtré par des millions, hai par d'autres millions, le dirigeant illuminé de la mollarchie iranienne s'inscrit ainsi, définitivement, au palmarès des personnages historiques qui ont déchaîné de leur vivant les passions les plus violemment contradictoires.

Salah JABER l'octogénaire de Qom (la ville sainte où il résidait) dans la guerre contre l'Irak, tandis que près de deux millions choisissaient l'exil, et que des dizaines de milliers tombaient victimes de la terreur khomeiniste. Et pourtant, dix ans après, il y a encore des millions d'Iraniens pour pleurer Khomeiny.

La clé de ce paradoxe apparent peut être fournie par une analyse correcte du processus enclenché en Iran, en 1979. A cet égard, d'ailleurs, les obsèques de l'ayatollah ont été puissamment révélatrices. Elles ont contredit l'interprétation qui voyait en Khomeiny un usurpateur de la révolution de février 1979, le dirigeant d'une réaction thermidorienne, voire même d'une contre-révolution. Selon cette interprétation, l'instauration de la dictature "islamique" constituait donc une rupture et un refoulement du processus mis en marche en 1979, à tel point que la situation sous Khomeiny serait devenue pire que sous le Chah pour la population iranienne dans son ensemble. Cette vision des choses est clairement infirmée par le fait indéniable que les millions qui ont déferlé à Téhéran, ce mois-ci, sont les mêmes que ceux qui, dix ans plus tôt, constituaient la majorité des mobilisations populaires, notamment dans la capitale.

Il confirme, en revanche, l'interprétation qui mettait l'accent sur la continuité du processus iranien, prévisible dès le départ, son caractère de rétrogradation ininterrompue d'une révolution commencée sur le terrain national et démocratique, mais dirigée d'emblée par un réseau profondèment réactionnaire de mollahs et d'activistes intégristes; son caractère, en quelque sorte, de révolution permanente en sens inverse (1). De ce point de vue, il y a eu certes une série de ruptures dans le processus iranien, au fur et à mesure que sa direction rompait avec telle ou telle catégorie de ceux ou celles qui avaient convergé avec elle, dans la double opposition au Chah et à ses tuteurs américains. Néanmoins, l'instaura tion de la dictature "islamique" ne constituait nullement une rupture du processus lui-même, mais bien plutôt son aboutissement naturel.

Les masses paupérisées

Le régime du Chah, abhorré comme peu de régimes l'ont jamais été, étalait ses fastes mégalomaniaques aux yeux de masses paupérisées, sans cesse croissantes du fait du développement capitaliste brutal et difforme impulsé par le pouvoir depuis le début des années soixante. Ces masses, celles en particulier des bas-fonds de Téhéran, originaires de la paysannerie ou de la petite-bourgeoisie traditionnelle, urbaine ou rurale, constituaient un gigantesque réservoir, hautement explosif, de forces prêtes à entrer en action contre le régime.

La faillite historique du nationalisme bourgeois moderniste iranien, incarnée par Mossadegh dans sa chute en 1953, le discrédit historique du stalinisme représenté par le parti Toudeh ("la masse"), dans la foulée du précédent, et la carence d'une gauche révolutionnaire d'inspiration guérillériste, laissaient le champ libre à un autre candidat au renversement du Chah : la fraction intégriste du clergé chiite, dont la figure de proue était Khomeiny.

Par son action sociale, l'assistance aux pauvres au titre de la charité islamique, le réseau considérable du clergé iranien - 120 000 membres en 1979, soit 1/300 de la population du pays ! — encadrait les masses paupérisées et

1) Voir "Onze thèses sur la résurgence actuelle de l'intégrisme islamique*, dans Quatrième internationale, numéro 6, octobre-décembre 1981.

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leur offrait le refuge idéologique d'une religion qui, dans sa version chiite en particulier, exalte les opprimés, les mostazafine ("déshérités"), et leur fait miroiter la perspective d'une justice sociale idéale dans le cadre d'une utopie islamique.

Fondée sur l'idée d'un retour à l'islam mythique des premiers temps, cette utopie est éminemment réactionnaire dans son essence : théocratie, patriarcat et obscurantisme sont les trois piliers communs à toutes les variantes de l'intégrisme islamique. Elle est cependant mobilisatrice pour des masses subissant les affres du développement capitaliste dépendant, et nostalgiques du passé. Plus ces masses sont illétrées et faiblement politisées, en raison de l'étouffement des libertés, plus elles sont susceptibles de s'adonner à cet "opium du peuple", dont la particularité est qu'il peut se transformer en excitant.

Les mostazafine, encadrés par les mollahs et les missionnaires laïques de l'intégrisme islamique, et menés par le "guide suprême", l'ayatollah Khomeiny, constituèrent donc le fer de lance de la révolution iranienne de 1979. Adhérant par centaines de milliers aux divers appareils et institutions du nouveau régime, après avoir réussi à renverser le trône de celui qui paraissait tout-puissant, ils eurent l'illusion d'accéder d'un seul coup du statut de parias à celui de nouvelle classe dirigeante. Fabuleuse promotion psychologique qui se trouvera renforcée - avec l'affaire des otages de l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran, en 1979-80 — par le sentiment d'avoir lancé à l'Amérique un défi, que la superpuissance qui dominait l'iran et protégeait le Chah n'a pas été en mesure de relever.

La guerre contre l'irak

A cette double exaltation s'ajoutera, à partir de septembre 1980, celle du patriotisme iranien, voire du chauvinisme persan, dans la guerre contre l'invasion irakienne. Pendant sept ans, cette guerre deviendra le principal thème de mobilisation idéologique de la population par les mollahs. Sept ans au cours desquels l'Iran passa de l'endiguement des envahisseurs à la contre-offensive, parvenant à les refouler aux frontières en 1982, puis à la progression lente, mais réelle, en territoire irakien avec pour objectif déclaré d'atteindre Bagdad et de renverser le régime de Saddam Hussein.

La guerre contre l'Irak constitua, à partir de 1982, une véritable fuite en avant du régime khomeiniste qui aurait été contraint, autrement, de faire face à de graves problèmes socio-économiques et à l'exacerbation de ses dissensions internes. La mobilisation militaire et l'hécatombe causée par la guerre permettaient de résorber, en partie, un chômage potentiellement énorme. La priorité à l'effort militaire justifiait les déboires de l'économie et simplifiait les choix. L'union sacrée face à l'ennemi imposait l'étouffement des divergences au sein du régime, sous la houlette de Khomeiny. Simultanément, le pouvoir "islamique" continuait à entretenir ses assistés : logements sociaux, distribution de biens, aide alimentaire et autres subsides accordés par diverses institutions telles que la "Croisade (jihad) de la reconstruction" ou la "Fondation des martyrs" pour les familles des victimes de la guerre. Ainsi, l'intéressement matériel se combinait avec la mobilisation politique et idéologique, et l'exaltation affective pour assurer au régime une base populaire relativement confortable.

Ce qui a permis à la mollarchie iranienne de financer à la fois sa guerre et l'assistance à sa clientèle sociale, ce n'est pas la manne du ciel, mais celle du sous-sol : le pétrole. Menant une guerre de très basse intensité en capital, avec un large recours aux "vagues humaines", l'iran a réussi la gageure de ne pas s'endetter. Les revenus du pétrole ont suffi. de justesse il est vrai. à maintenir le régime à flot. Sans le facteur pétrolier, les dix années de pouvoir khomeiniste auraient été impossibles : les exigences de la rationalité économique capitaliste auraient été contradictoires avec le caractère économiquement "irresponsable" ou "irrationnel" de la gestion politique et sociale khomeiniste. En alimentant le budget de l'Etat, le pétrole a garanti au pouvoir une grande marge de manœuvre et d'autonomie.

Cependant, l'Iran n'est pas un pays riche, si l'on rapporte ses revenus pétroliers au chiffre de sa population. Le pé trole n'a donc pu qu'amortir la dégradation inexorable des conditions socio-économiques du pays, sous l'effet conjugué de la guerre et de la gabegie. Le chômage et la misère se sont amplifiés, sur fond d'inflation galopante, bien au delà des capacités d'assistance du régime. A ces difficultés s'ajouta, à partir de 1987, l'enlisement des forces iraniennes en Irak après quatre années de progression lente et très coûteuse en vies humaines. Le vent commença à tourner en Iran même, où les signes d'une désaffection grandissante de la population dans son ensemble, à l'égard du régime, se multiplièrent.

Le "poison"

En 1988, l'Irak reprit le dessus dans la guerre. Il parvint non seulement à refouler à son tour les troupes iraniennes hors de son territoire, mais aussi à empiéter de nouveau sur le territoire de l'Iran. Khomeiny fut contraint de renoncer à son rêve et d'accepter, en juillet, le cessez-le-feu proclamé par le Conseil de sécurité de l'ONU, un an auparavant. Cette décision qui fut pour Khomeiny, selon ses propres termes, "plus pénible que d'absorber du poison" signala le début de son agonie politique (2). Il essaya encore de trouver un nouvel exutoire aux passions de sa base sociale en la personne de Salman Rushdie. Mais la pâture était, cette fois, bien trop maigre et trop éloignée pour être réellement mo-

Le 3 juin 1989, Khomeiny mourait à l'âge de 89 ans, sur son lit d'hôpital, après avoir envoyé un million d'adolescents et d'hommes dans la force de l'âge se faire massacrer sur le champ d'horreur d'une guerre insensée. Dans un dernier sursaut, sa base sociale s'est mobilisée pour ses obsèques. Mais il ne faut pas s'y méprendre : cette ultime mobilisation de l'adieu, égale sinon supérieure à celle de l'accueil en 1979, est véritablement le chant du cygne du khomeinisme. La meilleure preuve en est, paradoxalement, l'intensité même de la douleur et de la détresse manifestées par les masses en noir. Détresse devant un univers fantasmagorique qui s'écroule avec la mort de son inspirateur. Détresse d'une population qui se retrouve orpheline, face à un présent difficile et un avenir éminemment incertain. Détresse devant le grand vide laissé par Khomeiny, que nul de ses épigones n'est en mesure de combler.

La bataille pour la succession de l'imam est déjà engagée. En l'absence de l'arbitre qu'il était, elle promet de faire rage. A ce stade, les quatre personnages principaux de cette tragédie sont : l'actuel président de la République (dont le mandat expire en octobre), l'hodjateleslam Ali Khamenei, désigné par l'Assemblée des experts, le 4 juin, pour succéder à l'imam en tant que "guide suprême", et promu par la même occasion au rang d'ayatollah; l'hodjateleslam Ali

2) Sur la période 1987-88, voir "La guerre est finie ?. dans Inprecor, numéro 272 du 19 septembre 1988.

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Akbar Hachemi Rafsandjani, l'actuel président du Parlement qui vient d'annoncer sa candidature à la présidence de la Ré-

Men vue des élections prévues pour août prochain; Ahmed Khomeiny, le fils de l'imam, dont le rôle provenait exclusivement jusqu'ici du fait qu'il contrôlait l'accès à son père et semblait exercer une influence grandissante sur ses décisions ; enfin, l'ayatollah Hussein Ali Montazeri, qui avait été désigné en 1985 comme successeur de l'imam, puis des-

A ces quatre personnalités, s'ajoute une ribambelle d'ayatollahs et de mollahs pouvant prétendre au pouvoir ou en détenant une parcelle, généralement dans le cadre d'une alliance privilégiée avec l'un des quatre hommes nommés ci-dessus. La lutte pour le pouvoir en Iran s'articule autour de divergences d'ordre aussi bien théologique et clérical, que politique. Elle prend l'aspect d'une rivalité d'ambitions personnelles, mais n'en reflète pas moins l'affrontement de projets socio-politiques diver-

Un clergé hétérogène

En effet, si le clergé chiite constitue bel et bien l'ossature du pouvoir "islamique" iranien, il ne constitue pas pour autant une couche sociale homogène. Le clergé chiite est une catégorie hiérarchisée, directement insérée dans le tissu social et dépendante de lui. Il ne saurait être assimilé à une bureaucratie bonapartiste, dont la particularité est précisément d'être détachée de la "société civile". Ainsi, comme par exemple le clergé français sous la Révolution à la fin du XVIlle siècle, le clergé iranien est traversé par les clivages de la société : il faut distinguer, en son sein, bas clergé et haut clergé et, dans chaque sous-catégorie hiérarchique, diverses attitudes et appartenances sociales (3).

La grande majorité du clergé s'est soudée autour de Khomeiny. Tous ont profité de la "révolution islamique" qui les a hissés au pouvoir. Mais dès qu'il s'est agi de l'exercer, les choix étaient aussi multiples et divergents que les déterminations socio-politiques. Une fraction du clergé, notamment du haut clergé, est liée aux classes riches traditionnelles urbaines (riches commerçants du Bazar) ou rurales (grands propriétaires). La majeure partie du clergé, notamment du bas clergé, appartient socialement ou politiquement à l'éventail des couches de la petite-bourgeoisie urbaine ou rurale, des plus pauvres aux plus aisées. Ses comportements politiques sont ceux de ces couches, y compris l'oscillation qui les

D'où la grande confusion et la grande hétérogénéité, sur fond d'instabilité, qui caractérisent la mollarchie iranienne. L'idéologie intégriste dominante est trop vague et imprécise, face aux problèmes de la société moderne, pour être source de cohésion et d'unanimité. Elle est modulée selon les aspirations sociales réelles des protagonistes. Cela va d'un intégrisme populiste aux accents radicaux anti-ploutocratiques, à un intégrisme ultra-conservateur, partisan d'un libéralisme économique débridé. Le tout avec force versets du Coran et citations du Prophète ou de son cousin et gendre Ali (dont les chiites sont les disciples, contrairement aux sunnites).

L'ayatollah Montazeri est la principale figure du courant intégriste populiste. En un sens, il est le plus fidèle à la tradition khomeiniste de 1979-80. Jusqu'en 1987, il jouissait de la confiance de l'imam qui l'avait désigné pour lui succéder, d'autant plus naturellement qu'il était seul, parmi les religieux khomeinistes politiquement actifs, à détenir les qualifications théologiques nécessaires à la fonction, selon la Constitution de décembre 1979. Certains de ses proches, en révélant au grand jour, en 1986, les tractations secrètes de Rafsandjani avec Wahington, et en faisant éclater ainsi le scandale de l'Irangate, provoquèrent la rupture entre les deux ayatollahs. La répression sévère des proches de Montazeri, en 1987, signala le début d'une série de brimades contre lui-même et ses partisans. Manifestement, l'imam était mécontent parce qu'il avait secrètement donné son feu vert à Rafsandjani, obnubilé par sa volonté de venir à bout de Saddam Hussein.

Ahmed, le fils de l'imam, précédemment allié à Montazeri, passa du côté de Rafsandjani. Ce dernier, opportuniste éminent et grand démagogue, lui-même richissime propriétaire terrien, est le principal représentant des partisans d'une stabilisation de l'Iran sur la voie d'un développement capitaliste ouvert à l'étranger, et en particulier aux pays impérialistes. Il a constamment gagné du terrain dans sa marche vers le pouvoir central, depuis 1987. Désigné par l'imam à la tête des forces armées du régime en juin 1988, il le convaincra d'accepter le cessez-le-feu en juillet.

Avec la complicité d'Ahmed Khomeiny, il parviendra à obtenir de l'imam la destitution de Montazeri en mars dernier, puis la mise sur pied d'une commission chargée de réformer la Constitution dans un sens limitant les prérogatives temporelles du "guide" religieux - titre auquel Rafsandjani ne peut prétendre et qu'il ne convoite pas - et accroissant considérablement, à l'américaine, celles du président de la République, poste auquel il projetait de poser sa candidature.

La désignation, à la suite du décès de Khomeiny, d'Ali Khamenei comme "guide suprême" a été rendue possible par l'alliance entre Khomeiny junior et Rafsandjani. Khamenei, personnage falot, faible de caractère, correspond tout à fait à la redéfinition de la fonction de "guide" que le président actuel du Parlement voudrait obtenir. Certes, le nouvel ayatollah peut réserver des surprises, mais pour l'instant il ne fait guère d'ombre à Rafsandjani, qui a déjà mis en route la phase finale de sa conquête du pouvoir.

Lutte pour le pouvoir

Montazeri, de son côté, parfaitement qualifié pour contester la nomination, de fait anticonstitutionnelle, de Khamenei et revendiquer ce poste pour lui-même, est aussi passé à l'action depuis la mort de l'imam. Il pourrait choisir de faire acte de candidature à la présidence de la Récontre son adversaire Rafsandjani. Dans cette bataille qui s'annonce, Montazeri a le soutien d'une fraction importante de la base militante du régime et des Pasdaran (les "gardiens de la révolution"). Depuis sa mise en minorité au sein du pouvoir, il s'est allié aux libéraux regroupés autour de Bazargan et s'est fait le défenseur d'un rétablissement des droits et des libertés, ce qui lui a valu un surcroît de popularité.

Rafsandjani, lui, compte sur l'aspiration à la stabilité et à l'ouverture au monde extérieur qu'il incarne. Il compte sur le soutien de l'appareil technocratique et administratif, celui, bien sûr, des classes possédantes, et celui, enfin et peut être surtout, de la hiérarchie militaire à laquelle sa fonction de commandant en chef des forces armées par intérim, depuis juin 1988, lui a permis de se lier. Toutefois, l'ayatollah défunt lui a légué une bombe à retardement : son testament fixe une ligne de politique exté rieure aux antipodes de celle de Rafsandjani, et préconise de choisir comme dirigeant un homme d'origine modeste !

De la pluralité des pouvoirs qui a caractérisé l'Iran, depuis 1979, pourra-t-il émerger un pouvoir bourgeois centralisé et stable, autour de Rafsandjani ? C'est peu probable. La bataille des fractions fera-t-elle exploser le régime ? Dégénèrera-t-elle en guerre civile ? Plusieurs scénarios sont possibles, y compris, notamment en cas d'évolution vers le chaos, celui d'une intervention de l'armée régulière à Téhéran, voire l'instauration d'une dictature militaire "islamique" semblable à celle qu'avait instituée Zia-ul-Haq au Pakistan (4).

La gauche iranienne est malheureusement trop affaiblie, aujourd'hui, pour peser sur la situation dans son pays. II faut espérer que la mort de Khomeiny lui offrira l'occasion de se reconstituer sur de nouvelles bases, en tirant les leçons de ses graves erreurs du passé.

11 Juin 1989

3) Voir la description du clergé dans l'excellent ouvrage synthétique de Chapour Haguiguat, " Iran, la révolution islamique*, aux éditions Complexe, Bruxelles, 1985.

4) Sur le rôle de l'armée, voir "L'impérialisme et la guerre du Golfe", dans Inprecor, numéro 255 du 15 décembre 1987.

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