S'IL FALLAIT encore une fois souligner le caractère illégitime unifié de Pologne (POUP) n'a été élu à l'issue du premier tour des élections législatives ! Sur les 261 sièges qu'ils pouvaient
POLOGNE pour Solidarité du pouvoir bureaucratique polonais, le scrutin du 4 juin l'a fait. Magistralement. Pas un membre du Parti ouvrier espérer conquérir dans les deux chambres, les candidats parrainés par Lech Walesa en gagnent d'emblée 253 au premier tour. Enfin, l'abstention atteint près de 38%.
Cyril SMUGA
U SENAT sur les 100 sièges,
A les candidats de la "liste de
Lech Walesa" en gagnent 92 dès le premier tour, alors que ceux du pouvoir n'arrivent que rarement à dépasser les 10% de voix places restantes reviendront donc à l'opposition au second tour. A la Diète
(Parlement), 160 des 161 candidats de
Solidarité passent au premier tour, alors que deux seulement des candidats du pouvoir sont élus - encore s'agit-il de deux personnalités qui se sont fait remarquées pour leurs prises de position hétérodoxes ces dernières années et qui ne sont pas membres du POUP
Qui plus est, le mode de scrutin prévoyait que sur les 299 sièges à la Diète qui sont réservés à la coalition gouvernementale, 35 devaient être élus sur une liste centrale regroupant les principaux dirigeants de la bureaucratie (à l'exception du général Jaruzelski), et que ces candidats devaient obtenir plus de 50% des voix en un seul tour du scrutin. Seulement deux d'entre eux parviennent à remplir le contrat ! Et cela, malgré l'appel de Lech Walesa à voter pour cette liste.
Par la suite, Solidarité a accepté une modification du mode du scrutin permettant à ces 33 bureaucrates de se faire élir au second tour.
Autre preuve de l'embarras des dirigeants de Solidarité, dès le 5 juin, Janusz Onyszkiewicz, porte-parole de Solidarité, soulignait qu'il ne pouvait y avoir de perdants puisque "tous les candidats avaient un programme électoral commun
— celui de la table ronde" (sur les accords de la table ronde, voir Inprecor numéro 287 du 1er mai 1989).
Les propositions de la direction de
Solidarité sur le terrain crucial de la réforme économique ne se différencient pas de celles du gouvernement. Le programme électoral du comité civique stipulait notamment : "Nous allons exiger la modification des rapports de propriété. Il faut créer les bases juridiques de la privatisation ou d'une réelle socialisation. Les biens d'Etat doivent être dans une large mesure, transférés, vendus ou loués aux villes et communes et aux entreprises, en créant des sociétés anonymes à participation du capital coopératif et privé. L'Etat ne doit pas conduire directement d'activité économique."(Tygodnik Powszechny du 7 mai 1989).
Message aux Américains
Au lendemain des élections, Lech Walesa s'est d'ailleurs adressé à Georges Bush en le remerciant de l'aide déjà accordée et en le pressant d'accroître l'aide économique et financière permettant de développer l'investissement étranger en Pologne, et de convertir l'endettement polonais en prises de participation dans l'industrie du pays. Il a chargé une millionnaire américaine d'origine polonaise, Barbara Piasecka-Johnson, qui postule au rachat du chantier naval "Lénine" de Gdansk mis en liquidation, de porter sa lettre au président américain. Appel entendu, non seulement à Washington, mais également dans la plupart des métropoles européennes.
L'ouverture du marché polonais, qui plus est, avec des garanties des dirigeants syndicaux, est en effet une chance pour les capitaux occidentaux. Pour les dirigeants de Solidarité, il s'agit là de recouvrer la place de la Pologne dans l'Europe. C'est aussi un terrain
MONO
d'entente privilégié avec le régime du général Jaruzelski qui a engagé un vaste processus de privatisation de l'économie depuis plusieurs mois.
Reste que l'économie polonaise va de mal en pis. La production industrielle au premier trimestre 1989, est en chute libre, conséquence des goulots d'étranglement que la réforme économique, loin de supprimer, multiplie. L'approvisionnement du marché s'en ressent. L'inflation dépasse déjà les 100% en moyenne annuelle. Le cours du zloty au marché libre s'effondre, et on prévoit une hausse de prix de l'ordre de 300% des produits alimentaires, au plus tard en automne. En acceptant le projet de grande coalition au Parlement, les dirigeants de Solidarité devront partager la responsabilité de ces mesures impopulaires.
Le cuisant désaveux que les électeurs ont infligé à tous les candidats de la bureaucratie, et en particulier à ceux de la "liste centrale" soutenue par Lech Walesa, ne permettent pas d'interpréter le vote en faveur de la liste portant le sigle de Solidarité, comme un appui sans faille au programme et à la politique de compromis mise en œuvre par l'appareil du syndicat.
L'abstention
Phénomène encore souligné par le fort taux d'abstention. Un des principaux idéologues du compromis, dans les rangs de Solidarité, Bronislaw Geremek, explique : "le fort taux d'abstention constitue un indice important de l'état d'esprit. Une partie des électeurs liés à l'opposition n'a pas pris part au scrutin, car elle rejette probablement toute idée de compromis avec le gouvernement. (...) Le danger d'une explosion incontrô lée persiste" (interview au Figaro du 7 juin
Dans l'éditorial du quotidien de Solidarité du 7 juin 1989, Jerzy Holzer met en garde : "Il ne semble pas que Solidarité puisse aller plus loin [dans la voie du compromis] sans accroître encore le nombre de frustrés" (Gazeta Wyborcza du 7 juin 1989). Cela d'autant que le rejet de la table ronde s'exprime également dans les entreprises. Jacek Maziarski, éditorialiste du principal hebdomadaire clandestin qui subsiste à Varsovie, écrivait récemment : "Lorsqu'on parvient à retrouver un tiers de nos anciens membres, cela passe pour un succès et il n'est pas rare que moins du cinquième du personnel remplisse les déclarations d'adhésion. (...) Les gens craignent tout simplement qu'au prix de la légalisation du syndicat, d'un certain nombre de mandats électifs et de l'accès des sommets syndicaux au sein du nouvel establishment, on ait abandonné des revendications importantes pour les travailleurs et leurs familles. Les négociateurs de camp oppositionnel sont soupçonnés d'avoir donné leur accord pour de nouvelles mesures d'austérité." La méfiance envers la direction Walesa de Solidarité est aggravée par le fait que "le nouvel apInprecor numéro 290 du 12 Juln 1989
pareil dirigeant du syndicat a été créé d'en haut, par des méthodes qui n'ont que peu de choses en commun avec la démocratie". Et surtout, le fait que l'on ait ajouté aux statuts du syndicat, lors de sa légalisation une annexe qui limite le droit de grève, est très mal reçu par les militants ouvriers.
En finir avec la bureaucratie
Le scrutin du 4 juin montre ainsi, que non seulement l'immense majorité des Polonais aspire à en finir une fois pour toutes avec le pouvoir bureaucratique, mais encore, que bon nombre d'entre eux ont saisi cette occasion pour exiger que les bureaucrates s'en aillent, tout de suite. Adam Michnik, un des principaux porte-parole de Solidarité, parle de "situation potentiellement révolutionnaire" (Le Monde du 7 juin 1989). Les premiers résultats électoraux des "circonscriptions closes", où votent les militaires et les policiers, témoignent que le ferment touche également ces couches qui sont les fondements du pouvoir. Dans la circonscription militaire de Lublin, le général qui dirige cette région n'obtient qu'un tiers des suffrages, le reste se porte sur les candidats de Soli-
La direction de Solidarité aborde la nouvelle situation politique à reculons. Au printemps et en été 1988, elle avait tout fait pour empêcher la généralisation du mouvement gréviste, puis pour obtenir l'arrêt des grèves. Depuis, elle tente d'éteindre les braises sociales à chaque fois que le vent de l'austérité les rallume. L'accord de la table ronde, qu'elle a signé en avril, a été perçu par bon nombre de militants comme une reculade. Devant l'ampleur de la défaite des candidats du pouvoir, les dirigeants de Solidarité cherchent à leur redonner un tant soit peu de légitimité pour le second tour. Le 8 juin, Henryk Wujec, secrétaire du Comité civique de Lech Walesa, a ainsi appelé à participer au second tour en votant pour les candidats gouvernementaux, afin d'en choisir les meilleurs. C'est une "question d'honneur" et un "devoir ciexpliquait-il dans une lettre adressée à tous les comités départementaux. Solidarité organisera des assemblées pour permettre à ces candidats de s'exprimer.
La question du pouvoir ressurgit de nouveau en Pologne, même si les dirigeants de Solidarité se gardent bien d'essayer d'y apporter une solution. Sans avoir été formulé, le mot d'ordre "tout le pouvoir à Solidarité" a surgi des urnes. En cherchant à tout prix à préserver le statu quo, quitte à apparaître comme servant de béquille à la bureaucratie, l'appareil de Solidarité se déconsidère et contribue à diviser et à désorienter les travailleurs. Pourtant, le scrutin du 4 juin en témoigne, les échéances décisives se rapprochent dans le pays.
8 Juin 1989